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Xavier Eman, la fin du monde à prix cassé

Xavier Eman, la fin du monde à prix cassé

Et si la fin du monde avait changé de style ? Longtemps, on l’a imaginée flamboyante : orgies romaines, empereurs fous, incendies et prophètes. Peut-être reviendra-t-elle un jour sous cette forme-là, mais Xavier Eman nous en propose une autre version, plus insidieuse, plus contemporaine : le stade houellebecquien de la décadence, l’horizon nietzschéen des derniers hommes, la perspective tocquevillienne d’un ennui général – relevés d’un humour acide et d’une verve jubilatoire. Cela s’appelle « Une fin du monde sans importance », dont le troisième volume vient de paraître aux éditions de la Nouvelle Librairie. Un régal.

On ne se lasse pas de lire et de relire les chroniques de Xavier Eman. Le troisième volume d’Une fin du monde sans importance, qui vient de paraître aux éditions de La Nouvelle Librairie, en apporte la preuve. Il y a là un ton unique, reconnaissable entre tous, trash, désinvolte, narquois, gonzo. Un mélange de férocité goguenarde et de lucidité désenchantée, une manière unique d’attraper l’air du temps. Trois volumes, des dizaines de chroniques, un monde entier capturé en quelques paragraphes à peine : trois feuillets, pas un de plus, par chronique – et l’époque est saisie sur le vif. C’est de la microchirurgie littéraire. Mises à bout à bout, ces « fins du monde » dessinent une fresque de notre temps. Des tableaux de la vie quotidienne. Chaque chronique est une eau-forte de Daumier, une couverture du New Yorker. Tout ce que la sociologie contemporaine échoue à saisir – notre petite comédie humaine –, Xavier Eman le capte au vol. Il note tout. Les tics, les postures, les slogans débiles, les lâchetés minuscules, les hypocrisies confortables. Sans pitié, froidement. Une scène dans les transports, une conversation de bureau, un couple épuisé, un militant hystérique, un voisin soupçonneux – et zou, sa chronique est pliée et l’époque emballée. Avec lui, la littérature retrouve son pouvoir d’auscultation. Telle est la puissance de la « vérité romanesque », comme dirait René Girard.

Démocratisation de la décadence

Sa matière première, c’est la fin du monde. Mais pas celle que les imaginations romantiques ont rêvé, flamboyante, apocalyptique, crépusculaire comme un opéra de Wagner ou un tableau pompier avec ces colonnes de feu. La nôtre est prosaïque, molle, démocratique, blafarde. Une apocalypse sans trompettes – et sans importance. Bien sûr, l’actualité ne manque pas de grandes scènes ni d’orgies barbares. Bien sûr, les horreurs de l’affaire Epstein rappellent les portraits-charges que Suétone consacrait aux débauches impériales. Bien sûr, la vulgarité des soirées chemsex, les addictions d’un Pierre Palmade, les backrooms aseptisées des petits marquis politiques semblent sortis d’un Satyricon tardif. Bien sûr, la guerre éternelle au Moyen-Orient ressemble à ces Armageddon bibliques qui reviennent périodiquement. Oui, tout cela existe. Mais notre décadentisme n’est plus une œuvre d’art. Il est clinique et cynique, pas volcanique. L’Occident – l’Extrême-Occident, l’« Ouxxident », comme disait le génial Albert-Weil – en propose une version low-cost. Un sous-produit de consommation courant. Aurions-nous atteint le stade tocquevilien de la décadence ? Rappelez-vous ce passage prémonitoire et fulgurant dans De la démocratie en Amérique : « je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme, etc. »

Il aura fallu près d’un siècle pour que l’intuition tocquevillienne trouve son expression littéraire. L’homme sans qualités de Robert Musil, la créature sans désir de Houellebecq. Xavier Eman appartient à cette lignée, mais je le préfère à Houellebecq. Lui ne ressemble pas à Gargamel, mais à Droopy. Droopy est drôle. Xavier Eman aussi. Drôle, cruel, abrupt. Certaines de ses chroniques donnent parfois le sentiment de sortir du souterrain dostoïevskien, mais c’est un souterrain revu et corrigé par un Achille Talon hilare et hilarant – la rondeur abdominale en moins. En somme, Dostoïevski revisité par Greg.

Certes, les points communs ne manquent pas avec Houellebecq, pas plus qu’avec Philippe Muray – mais il y a chez Eman ce ton inimitablement cru qui le distingue. Il y a des écrivains qui font mijoter leurs phrases à feu doux dans leur marmite syntaxique, leur langue devient fondante, caramélisée et confite, au risque de tourner à la confiture. Eman, lui, cuisine à vif. C’est servi cru, pas transformé, pas désossé. Du brutal, comme dit Raoul Volfoni dans Les Tontons flingueurs.

Après la fin de l’histoire

Dans ces chroniques, tout ce qui faisait la substance de l’existence – l’honneur, l’amour, la famille, le sentiment religieux, la patrie – ne subsiste plus qu’à l’état de fantômes, comme des images rémanentes de l’ancien monde, promises à une fossilisation prochaine. Le héros – ou plutôt l’antihéros – et toute la galerie de figures qui gravitent dans l’univers de Xavier Eman ont un point commun : ils sont fatigués. Fatigués, las, désabusés, ils portent sur eux cette lassitude existentielle qui est devenue la tonalité dominante de l’Occident tardif. La plupart sont misanthropes, mais pas au sens du théâtre de Molière. Leur misanthropie n’est pas celle d’Alceste, née d’une colère morale contre l’hypocrisie du monde, mais d’une extinction progressive du désir. Ils ne se révoltent pas, ils désertent – mais pas dans le désert, comme les Pères du désert animés par une foi brûlante. Non, ils désertent parce qu’ils n’ont pas la force de rester, parce qu’ils ne veulent plus jouer la comédie sociale. Alors, ils se contentent de glisser vers les marges, de devenir les passagers clandestins de la grande mascarade contemporaine. Étonnamment, ce sont surtout chez lui des hommes, faibles, passifs, pathétiques. Pas des femmes. Elles, elles collaborent volontiers à la société festive, elles circulent avec aisance dans l’univers du progressisme quotidien, de la psychologie positive, des apéros soja-quinoa. Alors que les hommes traînent les pieds.

Comme le rappelle Alain de Benoist dans sa préface – brillantissime –, les personnages de Xavier Eman figurent parmi les « derniers hommes ». Au passage, Alain de Benoist renoue avec maestria avec l’exercice du pastiche. Sa préface commence par une saynète drolatique caractéristique de l’art et la manière de Xavier Eman. Des « historiettes », corrige Michel Marmin dans sa postface – savantissime –, se souvenant des Historiettes de Tallemant des Réaux et d’une tradition française qui court – jusqu’à Xavier Eman.

Qui est le plus à même à saisir la vérité de notre temps ? Le romancier, le poète, le cinéaste, le photographe, le peintre… Tous, à dire vrai. Ce que notre temps requiert en revanche, c’est une forme adéquate. Chaque artiste doit trouver la sienne. Xavier Eman l’a trouvée. L’art de l’instantané sociologique. Ou, pour le dire autrement : ce que peut être – doit être ? – la littérature d’après la fin de l’histoire.

La dépression, bouddhisme de l’Occidental

La sentence d’Oscar Wilde, qui veut que la vie imite l’art bien plus que l’art n’imite la vie, est plus que jamais valable. La preuve par les chroniques d’« une fin du monde sans importance ». Sauf que l’art a été aujourd’hui remplacé par la pop culture, par l’art contemporain, par la chirurgie esthétique, par les implants fessiers des Kardashian et les filtres Instagram. Ce sont les modèles donnés à l’imitation des foules, non plus des œuvres, mais des simulacres et des images de synthèse, maintenant générées par l’IA. Si du reste aujourd’hui la vie imite quelque chose, c’est la téléréalité. Or, la téléréalité n’imite pas tant la vie qu’elle la précède, qu’elle la programme, qu’elle la scénarise. Ce n’est plus seulement l’ère du faux, comme le disaient Guy Debord ou Umberto Eco. C’est quelque chose de plus étrange encore : l’ère de la contrefaçon généralisée. Non pas des faux élégants, soigneusement fabriqués dans l’atelier d’un faussaire de génie, mais des faux industriels, tapageurs, clinquants – des faux made in Dubaï. C’est-à-dire des faux deux fois faux, des faux qui ne cherchent même plus à dissimuler leur fausseté, des faux parodiques qui exhibent leur artificialité comme un signe de « réalité » et de téléréalité.

C’est le stade TikTok de la décadence : cent mots de vocabulaire, des emojis en guise de langage et dix points de QI en moins tous les dix ans. Mais ça n’est pas grave, presque tout le monde s’en fout. Voilà l’autre vérité qui se dégage de ces chroniques – le monde s’effondre dans l’indifférence générale, comme si nous étions blasés des fins du monde en technicolor. Hormis quelques sentinelles – dont Xavier Eman –, les gens s’ennuient. Le mot est trop faible – ils s’emmerdent. Vivre est une contrainte fastidieuse. Le travail ? Des bullshit jobs. Le sexe ? Il n’y a pas même ici de « post coïtum animal triste », c’est un « ante coïtum animal triste », une impuissance consentie, préalable, qui précède l’acte et le rend inutile. La vie de couple ? « La même odeur de fer à repasser, de poudre et de médicaments, les mêmes papillotes le matin et les mêmes illusions », comme disait l’immense Tchékhov, dont les nouvelles dessinent elles aussi une autre comédie humaine saturée d’ennui, d’espérances avortées et de conversations sans lendemain. L’atmosphère générale est dépressionnaire, le baromètre bloqué sur basse pression. La dépression est devenue le bouddhisme de l’Occident terminal – un état de détachement morose et sans sagesse, une sorte de nirvana qui aurait raté au fond – et Xavier Eman en est le prophète contrarié.

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