L’Europe est secouée par la pire vague de chaleur jamais enregistrée, et alors qu’elle se prépare à affronter la prochaine vague de canicule, l’absence flagrante de la sainte clim est désormais l’objet de toutes les critiques. Écoles, lycées, EPHAD, milieu hospitalier…ça chauffe sérieusement dans les couloirs de nos forteresses étatiques hexagonales. Une bonne partie de l’Europe est tout autant concernée par le phénomène et nombreux sont les gouvernements à êtres vilipendés pour ne pas agir comme ils le devraient.
Une bataille médiatico-climatique s’est engagée, sans doute frustrante pour les praticiens de la santé qui souhaitent davantage de climatisation pour les groupes vulnérables, mais se méfient en revanche d’une adoption généralisée des souffleries.
« Une grande partie des investissements européens a été consacrée, à juste titre, à des solutions à long terme telles que l’ombrage, l’isolation et les centres de rafraîchissement, plutôt qu’au refroidissement mécanique », explique Hans Kluge, directeur du bureau européen de l’Organisation mondiale de la santé (O.M.S), qui recommande une adoption nuancée de la climatisation afin de protéger les personnes à haut risque. « Les deux solutions ont leur rôle à jouer. »
Selon certaines études, les mesures d’adaptation ont permis de réduire de 75 % le nombre de décès liés à des pics de chaleur considérés comme extrêmes il y a encore vingt ans. Vagues de chaleur devenues encore plus intenses depuis. Selon les estimations de l’OMS, plus de 200 000 personnes sont décédées des suites de la chaleur en Europe au cours des quatre dernières années, et les appels en faveur de mesures plus rapides et massives se multiplient. La canicule record de juin serait déjà responsable d’environ 1 000 décès liés à la chaleur. Avant même que les données définitives soient établies, il est bon de rappeler qu’en 2022, une canicule moins exceptionnelle avait provoqué 61 672 décès dans 35 pays européens, selon une étude publiée dans Nature Medicine. Un chiffre bien supérieur à celui qui préoccupe des pays comme les États-Unis, qui sont également confrontés à une vague de chaleur historique mais où 90 % des foyers sont climatisés.
Climatisation ou environnement ?
Les recommandations des experts visant à installer la climatisation là où les gens en ont le plus besoin – hôpitaux, maisons de retraite, écoles et transports publics – bénéficient d’un soutien transversal de l’ensemble du spectre politique. Mais ces derniers jours, les accusations selon lesquelles les partis traditionnels s’opposeraient à la climatisation pour préserver l’environnement ont pris le dessus dans le débat.
« Il y a des endroits où on ne peut plus se passer de clim. », annonce timidement la secrétaire nationale des écologistes Marine Tondelier. Une prise de position largement interprétée comme un abandon d’une position « traditionnelle » jugée très hostile à la climatisation.
En Allemagne, les retombées de la guerre en Ukraine depuis 2022 privant le pays du gaz russe et l’abandon du nucléaire au profit du renouvelable après la catastrophe de Fukushima en 2011 plongent le pays dans une véritable panade énergétique. Car pour compenser le besoin en kWh du pays, un système peu, voir pas, pilotable, comme le renouvelable, est insuffisant. Il aurait peut-être fallu y penser avant de se jeter béatement dans le conflit, n’est-ce pas Olaf ?
Ce débat tendu au sein de l’Europe a été attisé par des commentateurs américains qui présentent l’absence de climatisation sur le vieux continent comme la preuve que l’Europe est devenue pauvre, malavisée et surréglementée. « Les Européens devraient simplement installer la climatisation », peut-on lire dans un texte généré par un chatbot sur X, relayé par Elon Musk et consulté près de 20 millions de fois. « L’approche américaine de l’été était la bonne depuis le début. »
La norme dans les pays développés
En effet, la climatisation est la norme dans les pays développés, des États-Unis au Japon en passant par l’Australie, mais seuls environ 15 % des 3,5 milliards de personnes vivant dans des régions où les températures sont élevées en possèdent une. À mesure que les températures et les revenus augmentent, la demande mondiale en climatisation se met à exploser. En Asie du Sud-Est, l’Agence internationale de l’énergie prévoit que le nombre de climatiseurs sera multiplié par neuf entre 2020 et 2040 si les politiques actuelles sont maintenues.
Mais, comme nous le disions plus haut, la divine clim nous rafraîchit certes, mais n’est pas une solution miracle. Le rejet d’air chaud dans les rues environnantes peut aggraver l’effet d’îlot de chaleur urbain, et la consommation d’énergie accroît le risque de coupures de courant. Cependant, son impact climatique en Europe est faible et devrait encore diminuer, le continent produisant moins de 30 % de son électricité à partir de combustibles fossiles et plus d’une douzaine de pays prévoyant de les éliminer complètement de leurs réseaux électriques d’ici une décennie.
Par ailleurs, bien que les réglementations d’urbanisme aient, dans certaines régions, rendu difficile l’installation de la climatisation dans les logements privés, peu d’éléments indiquent que les contraintes administratives ou les préoccupations climatiques soient les principaux facteurs expliquant les faibles taux d’adoption à travers l’Europe.
En réalité, les émissions de carbone ayant réchauffé le continent deux fois plus vite que la moyenne mondiale, la chaleur supplémentaire a déjà largement incité les habitants des régions les plus chaudes d’Europe à refroidir mécaniquement leurs logements. La part des foyers équipés de la climatisation en Italie et en Espagne a rapidement dépassé la moitié ; en France, elle a atteint 24 %, avec jusqu’à 48 % dans les provinces chaudes du sud et seulement 10 % dans celles, plus fraîches, du nord.
Toujours selon Hans Kluge, la forte mobilisation des services d’urgence européens lors de la récente vague de chaleur a permis de sauver des vies – grâce aux alertes rouges, aux fermetures d’écoles et à l’ouverture rapide de centres de rafraîchissement –, mais des efforts supplémentaires pourraient être déployés pour assurer un suivi régulier des personnes âgées isolées, qui représentent la majeure partie du bilan morbide. « La priorité est désormais de veiller à ce que la climatisation soit accessible aux personnes pour qui c’est une nécessité médicale, tout en continuant à développer les infrastructures – arbres, toitures végétalisées, bâtiments mieux isolés – qui protègent tout le monde, y compris celles et ceux qui ne peuvent tout simplement pas installer un climatiseur chez eux. »
D’autres experts sont allés plus loin, exprimant leur soutien à l’installation de la climatisation dans les logements sociaux en raison des inégalités croissantes entre ceux qui disposent d’un système de rafraîchissement et ceux qui n’en ont pas, ainsi que de l’augmentation des consommations énergétiques néfastes pour la société.
« Actuellement, lors des vagues de chaleur, nous consacrons une grande partie de nos ressources en énergie et en eau au refroidissement des centres de données », explique le Dr Chloe Brimicombe, climatologue à l’université d’Oxford qui mène des recherches sur les chaleurs extrêmes. « Les vies humaines ont plus de valeur à nos yeux que l’IA – ou du moins, elles devraient en avoir, n’est-ce pas ? »



