Découvrir un écrivain français que sa plume apparente à la famille de nos grands moralistes et de nos plus redoutables pamphlétaires, c’est un bonheur trop rare pour être négligé. Dans Disgraciés, Stéphan Huynh Han considère le monde comme le Stendhal de Lucien Leuwen, c’est-à-dire avec un fond de pessimisme tranquille vivifié par des accents de férocité dignes de Voltaire ! Quant au style, stendhalien et voltairien donc, on le mettra au niveau, très élevé, de Paul Morand, de Marcel Aymé ou du méconnu Roger Judrin. C’est même un miracle qu’il se trouve encore, en 2026, des Français capables d’écrire un français aussi pur, aussi propre, mais aussi vivant, aussi inventif que les desserts que l’on déguste avec un cignus d’argent ouvragé à la table de Lucullus ! La comparaison ne me paraît pas outrée.
Ce livre, composé de portraits d’écrivains ou d’hommes d’action (ou les deux en une même personne), offre une variété merveilleuse de mets choisis pour l’esprit, un peu de provocation, voire de mauvaise foi, ne messéant pas à un art ensemble aussi raffiné et aussi tranchant. Deux exemples. De Sylla, qu’admirait tant Gobineau, notre moraliste écrit qu’il « avait trop d’expérience pour méconnaître les bienfaits d’un bain de sang exécuté avec à-propos »; ce sont là des choses qui font plaisir à entendre par ces temps de tristesse et d’imbécillité ! Quant au cardinal de Rohan, le « héros » de l’affaire du collier qui contribua à précipiter la fin de l’Ancien Régime, mais n’en reçut pas moins la barrette cardinalice et le titre de grand aumônier de France, il lui inspire cette profonde leçon politique : « L’Église se plaît d’autant plus à le combler qu’il s’en montre indigne. »
Un lettré de grande race
Stéphan Huynh Han, on l’aura compris, est un maître de la forme brève, de cette concision si française propre à l’expression d’une moralité classique. Ce talent qui ne court pas les rues, il en avait précédemment offert la monstration dans Le Silence de la cathédrale (2022) où le destin de Notre-Dame de Paris, de sa fondation à l’incendie de 2019, lui avait inspiré une série de petites nouvelles dont l’impertinence religieuse n’avait d’égale que le scepticisme politique, ce qui le mettait plutôt dans le voisinage de l’Anatole France du Procurateur de Judée. C’était aussi une vibrante (et parfois hilarante) plaidoirie pour l’intégrité de notre langue et contre la malfaisance de ses démolisseurs.
Bien entendu, notre auteur ne se borne pas à collectionner dans Disgraciés de délectables paradoxes ; paradoxaux, ils ne le sont d’ailleurs qu’en surface. Le sort qu’il réserve à Monsieur Thiers est un modèle de ce genre hérité de la Rome impériale qu’est le portrait moral soutenu par la perspicacité historique et la profondeur psychologique. De cet « orfèvre en combinazione », dont les grandes ambitions littéraires ne suscitent guère chez Stéphan Huynh Han qu’un sourire de commisération, il note que sa carrière politique, achevée dans le sang de la Commune, était gouvernée par un but beaucoup moins académique (il avait été reçu sous la Coupole en 1834) : « Remplir son portefeuille sans charger sa conscience, ce privilège était réservé à notre époque. » Le lecteur ne le suivra peut-être pas dans toutes ses détestations, dans toutes ses passions, dans tous ses partis pris, mais c’est un plaisir supplémentaire que de ne point être d’accord avec lui. C’est ce plaisir un peu bizarre que j’ai personnellement éprouvé à la lecture du chapitre que Stéphan Huynh Han consacre à Restif de la Bretonne : il est passionnant, brillant, mais je le crois faux et malveillant, et, pour me faire bien comprendre, je renvoie le lecteur à la notice que j’ai consacrée à Monsieur Nicolas, le chef-d’œuvre du génial polygraphe, dans La Bibliothèque littéraire du jeune Européen ; il nous départagera !
Stéphan Huynh Han est un Monsieur avec qui l’on passerait volontiers des soirées à échanger, à confronter ses dilections littéraires, artistiques et cinématographiques, à parler de Rebatet qu’il admire mais qu’il déteste (il le dit un peu trop fort) ou du film noir américain et de « ces belles fleurs vénéneuses » qui, telles Ava Gardner, Rita Hayworth ou Barbara Stanwyck, « s’épanouissent au clair-obscur ». Non solum un grand lettré, sed etiam un vrai cinéphile, et un esthète au goût très sûr qui, en peinture notamment, ne se trompe pas : « La peinture des pompiers, comme la marine d’eau douce, n’affronte pas le gros temps, mais elle n’autorise pas les grands voyages. » De cet amateur d’art sensible, prodigieusement cultivé et compétent (pages magnifiques sur les estampes tragiques de Yoshitoshi), et de ce cinéphile donc, j’aimerais bien savoir ce qu’il pense du Van Gogh de Maurice Pialat, selon moi la plus belle rencontre jamais arrivée entre un (grand) peintre et un (grand) cinéaste.



