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Souveraineté énergétique et recomposition géopolitique : retour sur le cas Enrico Mattei

Souveraineté énergétique et recomposition géopolitique : retour sur le cas Enrico Mattei

Homme-clé de l’après-guerre italienne, artisan de sa renaissance industrielle et géopolitique, Enrico Mattei (1906-1962) savait user du jeu de l’influence, par une subtile alliance d’efficacité et d’équité, tout en affichant un tiers-mondisme décomplexé. À l’heure où le Moyen-Orient plonge à nouveau dans le chaos, Giorgia Meloni marche clairement sur ses traces, notamment en matière énergétique. Signée Filippo Burla, la première biographie en français de ce grand industriel-diplomate pragmatique vient de paraître (La Nouvelle Librairie/Institut Iliade). Son traducteur, Gérard Boulanger, a accordé un entretien à Bruno Racouchot, directeur de Comes Communication, que nous reproduisons ici. Merci à Bruno Racouchot.

COMES COMMUNICATION : Qu’est-ce qui vous a poussé à traduire cette biographie dédiée à Enrico Mattei ? En quoi peut-elle entrer en résonance avec l’actualité internationale, notamment de par la ligne de fracture nouvelle liée à l’attaque américano-israélienne contre l’Iran ? Plus d’un demi-siècle après sa mort, l’ombre de Mattei hante-t-elle la vision stratégique de Giorgia Meloni ?

GÉRARD BOULANGER. Indéniablement. Ce n’est pas un hasard si Giorgia Meloni, la Présidente du Conseil italien, a donné le nom d’Enrico Mattei à son Plan pour l’Afrique lancé il y a de cela deux ans. Ce choix n’est pas anodin, car il synthétise une nouvelle approche des relations internationales avec les pays émergents qu’elle entend conduire, position à nouveau assumée à l’occasion de son déplacement à Addis-Abeba, le 13 février dernier. En marge du sommet de l’Union africaine (UA), elle a réaffirmé l’ambition italienne sur le continent, placée sous le signe d’une coopération « entre égaux ». Pour planter le décor, rappelons qu’Enrico Mattei fut en 1953 le créateur visionnaire de l’ENI (Ente nazionale idrocarburi – société italienne d’hydrocarbures). Homme d’influence, il défia les compagnies pétrolières anglo-saxonnes, avec une approche radicalement différente des leurs, à savoir substituer au pillage colonial une coopération bien comprise et équitable entre nations souveraines. Ce rêve d’une renaissance italienne, fondée sur le socle d’une puissance géopolitique non-alignée, prit fin en 1962 avec l’explosion en vol de son avion, dans des conditions qui ne furent jamais clairement élucidées. Or, c’est précisément ce rêve que Giorgia Meloni a repris à son compte.

Aider à comprendre les enjeux d’une telle stratégie : voilà ce qui m’a conduit à traduire cette biographie que l’on doit à Filippo Burla, une première en français. Elle est d’autant plus d’actualité que nous entrons dans une période de grande incertitude en matière de souveraineté énergétique et que l’attaque américano-israélienne contre l’Iran rebat les cartes géopolitiques et géoéconomiques, avec une puissance et des conséquences que nous ne mesurons pas encore. Les adversaires de Mattei se gaussaient volontiers de lui, l’appelant le « pétrolier sans pétrole ». Pourtant, par son intelligence des situations, sa ténacité et sa lucidité, il sut mettre un terme au monopole qu’exerçaient jusqu’alors sur les ressources pétrolières mondiales les « Sept sœurs », autrement dit les grandes compagnies anglo-américaines.

Mattei ne se contenta pas d’être dialectiquement un opposant résolu de l’Otan et, simultanément, un partisan déterminé du non-alignement, il sut traduire ce positionnement en actes. L’Italie de l’après- guerre était un champ de ruines, elle avait perdu son statut de grande puissance internationale. Il fallait tout reconstruire. Enrico Mattei fut l’homme-orchestre de cette résurrection. Dans cette période de grande instabilité politique, les ministres valsaient au rythme des innombrables crises, mais lui demeurait solide au poste, affirmant avec détermination sa vision. Il s’imposa dès les années cinquante tout à la fois comme un ministre de facto de l’Énergie et un ministre de facto des Affaires étrangères pour l’Afrique et le Moyen-Orient. Ainsi, en pleine guerre froide, il n’hésite pas à signer un accord avec l’Union soviétique, lequel reposait sur le principe « pétrole soviétique contre matériaux et produits manufacturés ». Quant à ses démêlés avec l’État d’Israël, elles remontent à loin et culminèrent avec la crise de Suez, lors de laquelle les équipes de l’ENI permirent que le canal restât navigable. Et comme s’il n’avait pas encore assez d’ennemis, il aggrava son cas en devenant proche des dirigeants du FLN alors que la guerre d’Algérie battait son plein. Inutile de dire que les autorités gaullistes n’apprécièrent pas (c’est une litote…) qu’il contribue en 1962 à la rédaction des clauses des accords d’Évian relevant de l’exploitation du pétrole saharien, allant même jusqu’à assurer la formation des techniciens algériens qui purent ainsi prendre la relève des Français contraints de quitter l’Algérie.

Mattei n’usait pas de périphrases pour affirmer sa pensée, déclarant par exemple : « Je suis contre l’OTAN et pour le non-alignement. Les Italiens n’ont rien à gagner avec l’OTAN. Je suis anti-américain. » Une absence de langue de bois qu’il paya de sa vie…

COMES COMMUNICATION : Dans le portrait qui est dressé d’Enrico Mattei par Filippo Burla, on perçoit, derrière la figure du grand patron, un homme d’influence au sens profond du terme, qui sut tisser depuis les rangs de la Résistance italienne un formidable réseau fait de connivences et d’allégeances…

GÉRARD BOULANGER. En effet, ce n’est pas uniquement à ses formidables qualités entrepreneuriales que Mattei doit ses succès de l’immédiate après-guerre : il les doit aussi à son solide entregent politique, indissociable de l’engagement qui fut le sien dans la Résistance. S’il avait adhéré, en 1931, au Parti national fasciste, il faut y voir davantage une démarche opportuniste destinée à lui donner accès aux marchés publics qu’un véritable acte de foi. En mai 1943, à Milan, il entre en contact avec les dirigeants de la Démocratie chrétienne (DC) clandestine, Guiseppe Spataro et surtout Alcide De Gasperi, avec lequel il se lie, qui l’introduisent dans les cercles anti-fascistes lombards. Il rejoint quelques semaines plus tard une formation partisane « mixte » (c’est-à-dire non communiste, composée de membres de la DC et du Parti républicain clandestin) qui se bat dans les montagnes de la Brianza, au-dessus du lac de Côme. Mattei y assume des fonctions essentiellement administratives et logistiques, où il excelle, puis regagne Milan après avoir échappé à plusieurs ratissages. Impressionnés par ses dons d’organisateur, les dirigeants de la DC le promeuvent au commandement de leurs forces armées, le Corps des volontaires de la liberté, dont il est nommé trésorier – une fonction « qui lui fera connaître bien des affaires troubles et ceux qui y ont trempé1 ». Capturé en octobre 1944 au quartier général de la DC et emprisonné, il s’évade (ce qui lui vaudra la Silver Star des autorités d’occupation américaines) et regagne Milan, où il ne tarde pas à représenter la DC au Commandement militaire pour l’Italie du Nord du Comité de libération nationale.

La guerre finie, c’est ce même Comité qui confie à Enrico Mattei les destinées de l’Agip, l’Azienda generale italiana petroli (créée en 1926 pour effectuer des recherches d’hydrocarbures), tandis que son ami Alcide De Gasperi, devient président du Conseil. Même si ce soutien politique ne fut pas toujours franc et massif, (à l’exception du démocrate-chrétien Amintore Fanfani, qui défendra les choix de Mattei contre vents et marées), il lui sera précieux dans les nombreux démêlés avec ses tutelles du monde politique que lui valurent ses méthodes peu conformistes. Mais Mattei savait aussi ne pas être ingrat, comme l’atteste sa célèbre comparaison des partis aux taxis : « Je monte, je paie la course et je descends. » Indépendamment de la DC, dont il fut la véritable pompe à finances, il put également, grâce aux énormes ressources occultes dont il ne tarda pas à disposer, acheter le silence d’un certain nombre de politiciens. À défaut, il n’hésita jamais à utiliser les dossiers financiers sulfureux auxquels il avait eu accès dans la Résistance, pratique à laquelle Pier Paolo Pasolini fait allusion dans son ouvrage Pétrole2, tout en soulignant le caractère « irréprochable et respectable de son engagement ».

Vis-à-vis de la presse qui ne l’aimait guère, Mattei adopta une autre méthode : plutôt que de tenter de rivaliser avec la politique de pots-de-vin des compagnies pétrolières anglo-américaines, il crée carrément un quotidien, Il Giorno, et deux agences de presse. Dans ce contexte, on comprend pourquoi Mattei, conscient de vivre dangereusement, préféra longtemps confier sa sécurité personnelle à d’anciens partisans plutôt qu’aux services officiels de l’État italien.

1. Jacques de Launay et Jean-Michel Charlier, Histoire secrète du pétrole, Éditions Presses de la Cité, Paris, 1985, p. 94.

2. Éditions Gallimard, 1995, p. 184.

Pour lire le dossier Enrico Mattei sur Comes Communication, ici :

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