J’ai le fétichisme du chiffre 8. Je suis né le 8 juin 1968, je mesure 1 mètre 88 et je chausse du 44. Alors les 80 ans de Renaud Camus, pensez donc ! C’est comme si l’arithmétique et la numéromancie m’avaient adressé un carton d’invitation pour gagner en ce lundi 10 août, jour de ses 80 ans, le centre du monde, le seul, le vrai – le château de Plieux, ce Plieux qui ne plie pas. Un centre du monde légèrement désaxé par rapport aux calculs fantaisistes de Salvador Dalí, qui, dans un moment d’égarement toponymique, l’avait situé gare de Perpignan. Pour les 70 ans de Camus, j’aurais peut-être trouvé une excuse, invoqué la distance, la chaleur, mon bilan carbone. Mais 80 ! Impossible pour un superstitieux de laisser passer un pareil alignement des planètes.
Direction : le Gers, 1 300 kilomètres aller-retour. Nous faisons le voyage à deux, ma femme et moi. Elle n’a jamais rencontré Camus et je ne fume pas quand je suis en voiture avec elle. C’est bien mieux pour ma santé et plus prudent pour ce qui reste du couvert forestier français. Nous voici donc en route vers la Gascogne, pour des noces d’argent improvisées, à quelques encablures de Fleurance et de sa sinistre gendarmerie, qui a laissé mourir petite Lyhanna, mais qui a convoqué Renaud Camus pour l’un de ces tweets – royal, vraiment royal – sur la « négropole » royale de Saint-Denis1.
La tristesse d’Olympio
Je suis impatient de revoir Camus. La dernière fois, c’était à Paris, il y a un an, pour le lancement de son livre Décolonisation, dans l’atelier tapissé de noir étoilé du peintre Jean-Paul Marcheschi : un ossuaire allégorique, une sorte de Douaumont du Grand Remplacement, avec certaines des plus belles « vanités » de l’art contemporain parce qu’elles renouent avec l’art pariétal. Un tombeau à ciel ouvert. Une voûte, mais céleste.
Ce soir-là, Camus m’était apparu pareil à Victor Hugo, rappelé d’outre-tombe par une séance de spiritisme, spectre géant rendu à la vie. Même barbe, même douceur, même majesté, même réserve qui tient chez lui autant à la timidité qu’à la hauteur. Je croyais voir Olympio, la bouche d’ombre, sortir lentement du ventre noir de l’atelier de Marcheschi. Non plus Olympio porteur de la foudre, mais Olympio foudroyé par le Petit Remplacement, prélude au Grand.
Ce qu’est la civilisation
La civilisation, celle dont parlait Norbert Elias, c’est lui. Des siècles de contraintes devenues manières, de règles devenues formes, de formes devenues ci-vi-li-sa-tion ; toute une discipline oubliée en chemin, parce qu’elle a fini par prendre l’apparence de la grâce et du naturel – mot honni par Camus. Une longue patience historique qui seule permet l’éclosion de fleurs rares, délicates, fragiles – et que quelques saisons de décivilisation suffisent à piétiner. Le résultat, c’est la perfection formelle de la langue camusienne – ample, sophistiquée, sculptée dans la pierre claire de la prose française, suprêmement savante et suprêmement intelligible.
Que la défense et l’illustration de notre civilisation lui soient échues n’en finit pas de m’émerveiller et de m’intriguer. Pourquoi lui ? Pourquoi cet homme-là ? Lui si fragile d’apparence, si peu taillé pour la bagarre, avec sa voix hésitante et voilée, son raffinement presque anachronique, son culte des manières compassées. On attendait un tribun tapant du poing sur la table, c’est un esthète qui s’est présenté à nous. Nous l’en chérissons d’autant plus pour cela.
Élégie du cygne, chant du coq
Camus ne lutte pas avec l’ange, mais avec les fantômes, à supposer que les fantômes ne soient pas eux-mêmes des anges ou des démons. Ses fantômes, c’est d’abord le monument aux morts de notre littérature. Notre époque les commémore à intervalles réguliers, puis les prie de regagner leurs vitrines dans des musées poussiéreux. Camus, lui, les laisse parler. Il est l’un des derniers écrivains français pour qui écrire signifie encore s’inscrire dans une généalogie, reconnaître des préséances, contracter des dettes, recevoir une langue que l’on n’a pas inventée et qu’il faudra rendre, si possible sublimée, à ceux qui viennent.
Edmund Burke disait de la société que c’est une association entre les morts, les vivants et ceux qui vont naître. Ainsi de la littérature. Nous n’écrivons jamais seuls, mais pour ceux qui nous ont précédés et ceux qui vont nous succéder. Je ne veux pas croire que l’œuvre de Camus soit le chant du cygne de notre littérature, je préfère y lire et y entendre le chant du coq. Gallus gallicus, le coq gaulois. Le latin avait le génie de l’homonymie : enfermer dans un seul et même mot la crête et le panache. Le cygne chante quand tout est fini ; le coq, quand tout recommence. L’un accompagne le couchant, l’autre annonce le jour. À choisir, je préfère voir en Camus non pas le dernier écrivain d’un monde à l’agonie, mais le premier qui brise la dormition européenne, comme l’appelait Dominique Venner, autre immortel de notre panthéon.
La tapisserie de Plieux
Camus, c’est Chantecler. Non pas le coq Chantecler, personnage un peu fat dont se moque Edmond Rostand, persuadé que son cocorico fait lever le soleil, mais celui qui donne son véritable sens au titre de la pièce : Chantecler – qui « chante clair afin qu’il fasse clair ». Car la première propriété de la langue camusienne, c’est sa puissance de clarification. Camus éclaire. Fiat lux, que la lumière soit ! Et pourtant, rien de rectiligne dans cette prose infiniment poétique. Elle prend son temps, bifurque, n’en finit pas d’ouvrir des incises, des parenthèses, des parenthèses de parenthèses, comme autant de défis stylistiques. Constamment menacée par ses propres ramifications, elle devrait crouler sous ses dépendances, perdre le nord. Or, il n’en est rien : elle ne perd ni son fil, ni son lecteur. Elle s’égare avec une précision d’arpenteur.
L’œuvre entière ressemble à l’un de ces vieux métiers à tisser dont la mécanique savante paraît d’abord inextricable : les fils passent dessus, dessous, se nouent, s’enchevêtrent, disparaissent dans la trame, ressurgissent vingt pages, vingt ans ou vingt livres plus loin. Mais derrière cette complication presque maniaque, un motif apparaît toujours. Comme s’il s’agissait d’une immense tapisserie dont chaque volume serait à la fois un morceau et la reprise du tout. De la tapisserie de Bayeux à celle de Plieux, en somme : même longueur déraisonnable, même obstination à raconter une histoire que l’on croyait terminée.
C’est là son prodige stylistique : ne jamais sacrifier la complexité à la clarté, ni la clarté à la complexité. La rivière est extraordinairement limpide chez Camus alors que son cours n’en finit pas de sinuer dans d’interminables méandres, mais on en voit toujours le fond. Le détour n’est pas une perte du sens, il est la manière dont le sens prend forme.
Merlin ne peut pas mourir
J’ai évoqué Victor Hugo au début, mais c’est finalement à Merlin que Camus me fait songer. Un Merlin sorti des brumes arthuriennes, des forêts celtiques et des songes de l’ancien monde, sinon même du temps des druides. Il y a d’ailleurs quelque chose de druidique dans sa stature, sa barbe, sa solitude, son goût des signes, des noms, des lieux, des généalogies ; cette conviction que les mots ne servent pas seulement à désigner le monde, mais à le faire apparaître – et quelquefois à empêcher qu’il disparaisse. Camus, c’est le verbe celte. Oui, frère de Merlin, dernier enchanteur préposé à la garde des sortilèges de la langue française.
Alors, chant du cygne ? Je persiste à choisir le coq. Les enchanteurs ne meurent pas. La légende veut même que Merlin disparaisse derrière les apparences et attende son heure dans quelque forêt invisible.
Renaud Camus a 80 ans aujourd’hui. La numéromancie avait donc raison : je ne pouvais pas manquer ce rendez-vous. Merlin renaît toujours. Et demain, au premier signal du coq, il recommencera, chantant et (nous) enchantant.
1. Nul procès ici. Camus est un fervent disciple d’Aimé Césaire et de Senghor, chantres de la négritude.




