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Règlement de compte à Lyon Corral : guerre civile chez les antifas

Alors que s’affirment de sérieux clivages politiques internes au mouvement antifa, les tensions dégénèrent en guerre ouverte dans les rues de Lyon entre les différentes factions antifa. Retour sur une actualité politique mouvementée, entre radicalité et violence de rue.
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Ce n’est pas la première fois que des violences éclatent au sein des différents mouvements antifascistes, mais cette fois-ci le linge sale n’est plus lavé en famille et le conflit dépasse l’échange d’insulte par réseaux sociaux interposés pour devenir discours politique étayé par communiqués accusateurs. D’ordinaire la mouvance antifa réservait ses oukases pour d’autres factions de la gauche plurielle. Ainsi, on voit s’affirmer au sein même de l’antifascisme violent la séparation traditionnelle entre antifascisme républicain et antifascisme révolutionnaire. Il est tentant d’analyser le phénomène antifa sous un logiciel binaire qui verrait dans les partis de gauche libérale la pratique d’un antifascisme légaliste, et dans l’extrême gauche violente l’expression d’une mouvance « antifa » révolutionnaire aux allures de milice, mais ce serait passer à côté de la complexité des clivages existants au sein même de la gauche marxiste.

Pour preuve, les tensions naissantes entre Jeune Garde (JG) et les Action antifasciste (AFA) dont nous avions détaillé la genèse dans un précédent article. Elles viennent à présent d’éclater au grand jour. Jusque très récemment, celles-ci n’avaient pas empêché la collaboration ponctuelle entre ces deux pôles antifascistes aux stratégies différentes (antifascisme organisationnel contre antifascisme autonome). Nous avions pu notamment le constater le 27 mars 2021, lors d’un match du Ménilmontant Football Club, tenu par des anciens ultras des Supras Auteuil – et ancienne émanation de l’AFA –, où se trouvaient des responsables de la Jeune Garde Paris et de l’Action antifasciste Paris Banlieue (AFA-PB) réunis pour défendre l’événement contre d’éventuelles attaques d’opposants.

Les militants du GALE réunis en face du local identitaire « La Traboule ».

Un contexte politique houleux

Mais à ces tensions politiques s’ajoute un conflit humain qui était déjà en gestation dans la ville de Lyon entre la JG locale et le Groupe Antifasciste Lyon et environs (GALE, qui signe également « Lyon Antifa » une partie de ses actions violentes). En effet, ce dernier est le groupe traditionnel antifa lyonnais, établi en 2013, tandis que la JG, création beaucoup plus récente (2018), avait dès le départ affirmé sa volonté de rupture avec cet environnement et s’était imposée comme le nouveau mouvement hégémonique à l’ultra-gauche lyonnaise. À cette guerre d’influence s’ajoutent des rivalités beaucoup plus enracinées : le GALE se targue d’évoluer dans un milieu « antifa-autonome » en marge des organisations déclarées et donc suspectes de dérive « socdem1 »ou d’autoritarisme « stal2 » tandis que le porte-parole de la Jeune Garde, Raphaël Archenault, dit « Arnault », provient des rangs du NPA et que le fondateur du groupe, Safak Sagdic, avait été accusé de collaboration avec la police par le site Rébellyon. Déjà les premiers heurts avaient éclaté lors de la manifestation annuelle unitaire du 1er mai 2021 : des communiqués vindicatifs avaient fait état d’un accrochage entre le service d’ordre de la CGT, soi-disant soutenu par la Jeune Garde, et des militants autonomes (réunis en black block) dont faisait partie le GALE.

La première information sur le conflit qui nous intéresse aujourd’hui provient d’un communiqué de la Coordination féministe antifasciste (CFA) paru le 14 mai 2022. Ce groupe est censé regrouper les militantes des différents groupes antifascistes au sein des manifestations féministes du collectif « Nous Toutes », mais se sera rapidement révélé être un faux-nez des AFA n’ayant que peu d’existence propre en dehors de ces événements. On a pu voir cette coordination agir au cours des deux dernières années et être à la manœuvre pour l’expulsion manu militari d’opposants politiques des cortèges. Les militantes identitaires du Collectif Némésis comptent parmi ses victimes mais également différents groupes « abolos » (contre la prostitution) et « TERF » (refusant de reconnaître les transsexuels comme femme) ou encore l’ancienne Femen Marguerite Stern. Cette dernière fut expulsée le 8 mars 2022 d’une manifestation pour la journée de la Femme et l’on pouvait voir dans une vidéo de la scène Nargesse Bibimoune – porte-parole de l’AFA-PB et ancienne militante du GALE –, menant l’offensive contre Stern.

Dans le communiqué, immédiatement partagé sur Twitter par Hugo Quetier3, dit « Shelbax », – militant actif et porte-parole numérique du GALE – et sur Facebook par la page de l’Action antifasciste Nord-Pas-de-Calais (AFA NP2C dont le relais est la page Lille antifa), il était présenté la Jeune Garde et son porte-parole Raphaël Archenault comme un groupe violent qui, tout au cours du mois d’avril dernier, se serait livré à une série d’agressions physiques contre des femmes antifas. Violences qui auraient culminé dans une descente groupée pour intimider leurs opposants en conclusion de la manifestation lyonnaise du 1er mai 2022. Du fait de l’affaire Taha Bouhafs – candidat LFI à Vénissieux proche de l’ultra-gauche et mouillé par un scandale sexuel – qui braquait tous les projecteurs sur les dessous peu ragoûtants de la gauche, l’information fut rapidement reprise par les web-médias de droite comme Fdesouche, d’autant plus que Raphaël Archenault se présentait lui-même comme candidat aux législatives dans une des circonscriptions lyonnaises. On pouvait donc être tenté de rattacher cette affaire à une tendance globale de l’extrême gauche pour les scandales sexuels et sexistes.

La dénonciation de la JG par les militants du GALE.

Deux versions pour les mêmes faits

Bien entendu, la réalité est souvent plus complexe et en vraie adaptation numérique de Rashomon, les témoignages contradictoires commencèrent à s’accumuler. Loin de faire l’unanimité, la diffusion du communiqué restait globalement circonscrite au milieu libertaire lyonnais et à quelques militants décoloniaux, tel que Sabrina Waz. Il ne faisait mystère pour personne dans cette mouvance qu’il s’agissait avant tout d’une communication du GALE, bien que l’organisation n’ait pas repartagé le communiqué. En effet celle-ci était sous le coup d’une procédure de dissolution et ne pouvait communiquer en son propre nom tant que cette mesure n’était pas suspendue par le Conseil d’État, chose faite le 16 mai 2022.

Le 16 mai, paraissait sur Numéro Zéro4, site d’information tendance autonome-libertaire, un récit plus détaillé de l’événement du 1er mai 2022. Au local de Radio Canut, situé dans le quartier lyonnais de la Croix-Rousse, un repas militant aurait été le théâtre d’une véritable bataille rangée entre une quarantaine de militants de la Jeune Garde et une vingtaine de militants du GALE. L’article présentait comme de notoriété publique une série d’affrontements entre les groupes rivaux qui auraient dégénéré jusqu’à cette bagarre en règle, par suite d’appels téléphoniques hostiles. Les différents porte-paroles de la Jeune Garde, d’ordinaire très prolixes sur les réseaux, restaient muets, de même que l’AFA-PB, « maison-mère » de la CFA et proche du GALE.

La porte-parole de l’AFA, Nargesse Bibimoune, vue lors de l’agression de Marguerite Stern.

Enfin, le 21 mai, ce fut au tour de la Jeune Garde de publier son propre communiqué livrant sa version des faits. Dans celui-ci étaient accusés non seulement la GALE, mais aussi l’AFA-PB qui se serait déplacée à Lyon pour faire le coup de poing aux côtés de ses alliés et aurait également agressé des militants de la JG à Paris. Ces derniers groupes étaient présentés comme les agresseurs de la série d’affrontement d’avril et de mai. Enfin, le communiqué désignait « une ancienne militante de la GALE » comme la meneuse du CFA, ce qui semble correspondre avec le parcours de la porte-parole de l’AFA-PB, Nargesse Bibimoune. Une version des faits vivement contestée par Axel Festas, dit « Gréco », meneur du GALE, sur un groupe Facebook de la mouvance anarcho-autonome.

Comme toujours dans les règlements de compte entre groupuscules marginaux manquant d’exposition médiatique – donc de facto producteurs majoritaires des informations les concernant via leurs publications, communiqués ou autres –, il est bien évidemment compliqué de démêler le vrai du faux et de reconstituer une trame cohérente des faits avérés. Il ne faut pas non plus négliger l’impact de la sous-culture hooligan inspirée des tribunes de football dans laquelle évoluent ces militants : les bagarres entre personnes du même bord politique sous fond d’identité groupusculaire, voire tribale, y sont monnaie courante et sont vues par les premiers concernés comme une fatalité de leur mode de vie.

Une version des faits vivement contestée par Axel Festas, dit « Gréco », meneur du GALE, sur un groupe Facebook de la mouvance anarcho-autonome.

Sous-texte politique et perspectives

Nous ne pouvons donc affirmer qui est en tort ou non entre ces deux organisations, et de toute manière le public accordant du crédit à l’un ou l’autre des récits suit les lignes du clivage que nous avions mis en évidence lors du conflit autour de la mobilisation anti-Zemmour : les totos5, anars, antifas et autres libertaires soutiennent la version du GALE, tandis que les militants d’organisations déclarées telles que l’Union des communistes libertaires (UCL, nouvelle mouture d’Alternative libertaire, organisation déclarée des anarchistes), le NPA, le PCF ou encore les divers syndicats soutiennent celle de la Jeune Garde.

Côté GALE on accuse les organisations de la gauche institutionnelle tels que les syndicats ou le PCF d’utiliser la Jeune Garde pour mettre au pas les antifas et prendre le contrôle de la mouvance. Côté Jeune Garde, on annonce plutôt s’affranchir d’une culture groupusculaire et ghettoïsante pour renouer avec un « camp social » plus large composé de toutes les forces de la gauche, fussent-elles légalistes, et amener ces dernières à reprendre la lutte antifasciste dans la rue. Il n’est pas encore possible de savoir jusqu’où iront ces conflits, cependant chacun doit garder à l’esprit que loin de l’affaiblir, la structure dialectique de l’idéologie marxiste a très souvent conduit l’extrême gauche à ressortir plus forte de ses contradictions.

1. Social-démocrate.

2. Stalinienne.

3. Hugo Quetier et Axel Festas, figures du GALE furent tous les deux mis en cause dans l’agression de militants catholiques traditionnalistes de Civitas au cours d’une manif antipass le 28 août 2021. https://www.lyoncapitale.fr/actualite/lyon-au-proces-des-antifascistes-la-politique-s-invite-au-tribunal-reportage.

4. Le communiqué en question a été retiré de Numéro Zéro mais est toujours consultable sur Info Libertaire Lyon.

5. Autonomes.

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