Yann Vallerie, animateur du site de réinformation Breizh Info
La question de la remigration est aujourd’hui posée. Elle ne l’est plus, comme il y a vingt ans, dans les marges d’un débat tabou : elle s’invite dans les colonnes des grands quotidiens, dans les programmes politiques, dans les conversations familiales. C’est en soi un signe — celui d’une lucidité collective qui revient lentement, après quatre décennies pendant lesquelles toute interrogation sur les flux migratoires ou la composition démographique des pays européens valait excommunication immédiate. Reste à formuler la question correctement, et à y répondre sans démagogie, ni à la baisse, ni à la hausse.
La remigration, telle que je l’entends, c’est l’organisation d’un retour proposé et incitatif des populations extra-européennes installées en Europe vers leurs pays d’origine et la terre de leurs ancêtres. C’est aussi — et l’oublier serait malhonnête — le retour des populations européennes expatriées vers leurs foyers ancestraux. Le mouvement ne va pas à sens unique. Il s’agit de rendre à chaque civilisation l’espace géographique dans lequel elle s’est historiquement déployée et dans lequel ses institutions, ses mœurs, ses repères, son rapport au temps et au sacré ont un sens. Souhaitable ? Oui, profondément. Faisable ? Pas dans l’état actuel des choses. Et c’est précisément cette tension qu’il faut regarder en face.
Pourquoi souhaitable : la question est civilisationnelle, pas sécuritaire
Une remarque liminaire, parce qu’elle conditionne tout le reste : la justification de la remigration n’est ni sécuritaire, ni religieuse. C’est un point sur lequel beaucoup, dans mon propre camp, se trompent — par paresse rhétorique ou par calcul électoral. La grande majorité des populations extra-européennes installées en Europe ne sont pas délinquantes. La criminalité, même surreprésentée dans certaines catégories, reste un phénomène minoritaire qui ne saurait à lui seul justifier une politique de cette ampleur. De même, la religion : on dénombre des centaines de milliers d’extra-Européens catholiques en France, profondément attachés au pays, à ses institutions, et à son héritage chrétien. Réduire la question à l’islam revient à manquer son objet.
La vraie raison est ailleurs, et elle est plus profonde. Aucune société, dans aucune région du monde, n’a jamais réussi à intégrer durablement et harmonieusement plus d’une certaine proportion d’apports issus de civilisations radicalement différentes de la sienne. Ce seuil, empiriquement, semble se situer autour de cinq pour cent. En deçà, le tissu social absorbe, transforme, assimile. Au-delà, les groupes constitués cessent de se diluer ; ils maintiennent leurs propres référents, leurs propres réseaux, leurs propres modes de vie ; et ce qui devait être une mosaïque devient une juxtaposition. À terme, une confrontation. C’est vrai en Europe. C’est vrai partout. Ce devrait être la règle générale dans chaque pays du monde — africain, asiatique, américain, européen.
Quand des civilisations différentes, parfois opposées dans leur vision du monde, dans leur rapport aux femmes, à la liberté individuelle, à la religion, à l’État, à la justice, cohabitent en nombre élevé sur un même territoire, l’histoire enseigne qu’elles finissent par s’affronter. Les Balkans, le Liban, l’Inde, la Syrie, le Caucase, l’Irlande du Nord en témoignent — chacun à sa manière. L’idée que l’Europe occidentale échapperait, par on ne sait quelle grâce particulière, à cette loi anthropologique, relève d’une croyance, pas d’une analyse.
Faisable ? Pas dans l’état actuel des choses
Soyons sobres : la remigration au sens d’un départ forcé, massif, immédiat, est aujourd’hui un fantasme. Aucun gouvernement européen, fût-il dirigé par les figures les plus volontaristes du moment, ne prendra cette décision. Les obstacles juridiques, diplomatiques, économiques et humains seraient insurmontables, et la déstabilisation provoquée par une telle politique excéderait sans doute le mal qu’elle prétendrait soigner. Il faut le dire clairement, y compris à ceux qui rêvent d’une solution radicale : ce scénario n’aura pas lieu.
À cela s’ajoute un fait dont il faut prendre la mesure : une partie des populations extra-européennes installées en Europe depuis deux, trois ou quatre générations s’y considère légitimement chez elle. Nés ici, scolarisés ici, parlant la langue, élevant ici leurs enfants, ils ne se conçoivent plus comme des hôtes — et ce sentiment, qu’on le partage ou non, est désormais une donnée du réel. La poudrière démographique est en place. Elle ne se désamorcera pas par décret.
La voie possible : l’incitation, la pression sur les pays d’origine, le temps long
Reste une voie réaliste, et elle suppose à la fois ambition et patience. Premier volet : l’expulsion immédiate, sans état d’âme, de tout étranger en situation irrégulière, de tout étranger condamné pour un délit ou un crime, de tout étranger ayant manifesté son hostilité au pays d’accueil ou à ses lois. C’est une condition minimale de souveraineté, et c’est aujourd’hui largement bloqué par les juridictions européennes et françaises. Cela suppose une révision profonde des engagements supranationaux et une volonté politique qui fait défaut depuis quarante ans.
Deuxième volet : l’incitation au retour pour les populations qui le souhaitent. Aides au retour substantielles, accompagnement à la création d’activités économiques dans le pays d’origine, ouverture de circuits de formation, garanties de réintégration. Ce n’est pas une humiliation — c’est une opportunité, pour ceux qui ne se sentent finalement pas pleinement chez eux en Europe, ou qui souhaitent participer au développement de leur pays d’origine.
Troisième volet, le plus décisif, et le plus négligé dans le débat actuel : la pression diplomatique, économique, voire militaire sur les pays de départ. Une remigration durable suppose que les pays d’émigration cessent d’envoyer leurs populations vers l’Europe, et qu’ils acceptent — voire qu’ils organisent — le retour de leurs ressortissants installés à l’étranger. Cela exige une politique étrangère ferme : conditionnement de l’aide au développement à la coopération migratoire, suppression des visas pour les pays récalcitrants, blocage des transferts financiers, droits de douane différenciés. Et, en interne, mise en place par ces États de programmes de réintégration, de lois facilitant le retour de leurs diasporas, de projets économiques mobilisateurs étalés sur plusieurs générations. Personne ne reviendra dans un pays ruiné par la corruption et le népotisme. Il faut donc aussi exiger une transformation profonde de ces États — ce qui suppose, en miroir, de cesser de les piller via les multinationales européennes complices de leurs élites prédatrices.
L’alternative : la guerre civile
Une chose est sûre : si la question de la vie séparée sur un même territoire n’est pas réglée — qu’on la résolve par la remigration progressive ou par tout autre dispositif intelligent —, l’Europe va vers la confrontation interne. Les signes en sont déjà visibles : émeutes urbaines récurrentes, sécession culturelle de quartiers entiers, refus du modèle commun, montée des séparatismes communautaires, défiance réciproque grandissante. Personne, parmi les responsables politiques actuels, n’a le courage de poser le diagnostic — mais le diagnostic s’imposera de lui-même.
Le débat sur la remigration n’est donc pas, à mes yeux, un débat extrémiste ou marginal. C’est, au contraire, le débat de la responsabilité. La responsabilité d’éviter le pire en l’organisant calmement, dans le temps long, avec respect mais avec fermeté, plutôt que de laisser le réel s’imposer dans la violence. Les peuples ont droit à la continuité historique. Tous les peuples — européens comme extra-européens. Cela suppose que chacun, à la fin, retrouve, s’il le souhaite, le sol de ses pères. C’est une vision lucide. Elle n’est pas haineuse. Elle est tout simplement civilisationnelle.
Sylvain Roussillon, écrivain et conférencier
Vaste question, et il est probable que je n’aurais pas répondu la même chose il y a quelques années, ne serait-ce que parce qu’une partie de mon éducation politique est maurrassienne et que la formule de Bainville (« Le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation ») est familière à mes oreilles.
Pour autant, les opinions ne se forgent pas seulement dans les lectures, mais aussi dans le vécu. Je suis plutôt discret sur ce sujet, et je n’aime pas étaler ma vie privée sur les réseaux sociaux que je réserve à la promotion de mes activités éditoriales.
Il est de bon ton, notamment à gauche, de s’inventer des enfances dans les « quartiers ». En ce qui me concerne, je n’ai pas besoin d’inventer. J’ai passé ma petite enfance en HLM, dans le quartier de Bellecroix, aujourd’hui quartier prioritaire de la politique de la ville, à Metz. Puis à partir de 6 ou 7 ans, jusqu’à l’âge adulte, dans un autre quartier prioritaire de la politique de la ville, celui des Grésilles, à Dijon, où du reste habite toujours ma mère.
Si je raconte cela, ce n’est pas pour attirer une compassion douteuse (j’ai eu une enfance très heureuse) ou revendiquer je ne sais quoi. Je me souviens simplement que ces quartiers étaient à l’époque, dans les années 60, 70 et en partie encore 80, authentiquement « populaires ». C’est-à-dire habités par des ouvriers, des employés, des retraités aux faibles ressources, des classes moyennes modestes. Les immeubles n’y étaient pas dégradés, les rares familles à posséder une voiture pouvaient la laisser garer sans crainte, les enfants jouaient sur les trottoirs, on n’y incendiait pas les poubelles. On ne parlait pas, à l’époque, de ghettos, alors que leur desserte était certainement plus mauvaise que maintenant, et que l’offre socio-culturelle associative et subventionnée était quasi-inexistante.
Je ne suis pas en train, comme le font certains politiques à droite, de glorifier une France prospère et heureuse d’antan, avec Monsieur en col blanc et Madame au foyer, qui n’a jamais réellement existé. Dans la France ouvrière et paysanne, les hommes comme les femmes ont toujours été obligés de travailler dur pour survivre. Non, je souligne juste une évidence : ces quartiers, sans être bien desservis par les transports en commun, sans être arrosés par des milliards d’argent public, sans bénéficier d’une myriade d’animateurs socio-cul et alors que seule une famille sur trois pouvait partir en vacances, abritaient une population laborieuse et calme qui travaillaient pour s’en sortir et assurer la meilleure éducation possible à ses enfants.
Les deux élèves les plus « exotiques » de ma classe de maternelle, dans ce futur « quartier prioritaire de la politique de la ville », étaient un petit portugais et une petite martiniquaise.
Bien entendu, on nous rabâchait déjà le discours, historiquement tronqué, sur la « France, terre d’accueil », en oubliant juste de signaler que cette immigration hautement célébrée ne datait, sous cette forme, que de la seconde moitié du XIXème siècle, et qu’il fallait en relativiser la force. Intégrer dans une classe un Portugais et une Martiniquaise, ou leur famille dans une montée HLM occupée par une vingtaine de familles franco-françaises venues de Bourgogne, du Poitou ou d’Auvergne ne devait pas être très compliqué.
C’est probablement ainsi qu’il fait d’ailleurs lire la remarque bainvillienne. Comment lui ou Maurras, qui n’avaient sous les yeux que les immigrations laborieuses d’Italiens et de Portugais dans le bâtiment, ou de robustes Polonais dans les mines et les industries, tous de tradition catholique, auraient-ils pu anticiper le raz-de-marée démographique dont les vannes ont été ouvertes sur la France à partir des années 70. Là encore, je ne sombre pas dans l’angélisme béat. Il y a eu des réactions, parfois violentes, à l’arrivée de telle ou telle colonies de Ritals, de Polaks ou de Russkofs, ici et là, mais, passée la première génération, le patronyme et quelques recettes familiales mis à part, rien de distinguait plus de Français « de souche ». Somme toute, la caricature du Rital ou du Polak allait rejoindre celle du Breton têtu, du Chti alcolo, de l’Auvergnat radin, du Parigot arrogant ou du Provençal hâbleur et paresseux dans un grand Panthéon national de l’auto-dérision.
L’invention d’une culpabilité européenne, pour ne pas dire blanche, dans à peu près tous les domaines, de l’esclavage au réchauffement climatique en passant par la pollution du golfe de Guinée, les pannes sexuelles des pandas ou la disparition du lepidiota caudata à corne, a modifié plus qu’on ne l’imagine cet état de fait.
En ne cessant de répéter à une frange de la population qu’elle était coupable de tous les maux, et en martelant à une autre qu’elle était victime de tout, et notamment de la première, on a distillé dans nos société un poison mental, qui pourrait bien les tuer. Je n’exagère pas. Souvenez-vous du mouvement « touche pas à mon pote » avec toute ses injonctions pédagogiques et morales à prouver, petit insigne visible à l’appui, qu’on était dans le camp du Bien et de la repentance d’un anti-racisme inquisiteur. Ceux qui, comme moi, ont été militants dans ces années-là se souviennent certainement de la force de caractère qu’il fallait pour supporter, au lycée par exemple, les regards furibonds de l’enseignant sur son estrade et de la trentaine de petits camarades dans la classe, tous porteurs de la petite main libératrice, devant notre boutonnière désespérément vide (ou porteuse d’insignes honnis).
Bref, dans le même temps où on désarmait mentalement le petit français en lui faisant porter toute la culpabilité du monde, on armait au contraire Mohammed ou Fofana en leur expliquant que leur histoire à eux était pure et vierge de tout péché, qu’ils n’étaient que victimes, fils et petits-fils de victimes.
Bref, le modèle intégrateur, pour ce qu’il valait, a été détruit, et dans le même temps on a généré un discours « desintégrateur » pour les populations concernées. Le port du voile par telle ou telle gamine aujourd’hui est moins le signe d’une soumission à Dieu et au Coran que d’un refus visible et revendiqué d’appartenance à une nation dont les seuls modèles se résument à célébrer la Différence à grands coups de passages-piétons arc en ciel et de promo du rugby féminin.
Il y a quelques jours, je me suis arrêté, un matin, pour regarder la rentrée des classes dans une école de quartier. C’est-à-dire une école lambda. Ni l’Ecole alsacienne ni la garderie de ZEP. Une école « normale », standard. J’y ai compté moins de deux élèves sur 10 qui avaient le type européen. Au-delà de l’accusation facile de racisme qu’on pourra me jeter au visage, est-ce que l’on se rend bien compte de ce que cela signifie ? Lorsque l’on se plaint, les enseignants les premiers, de l’effondrement du niveau des élèves, comment pourrait-il en être autrement lorsque près de 80% des élèves de certaines écoles ne parlent pas français à la maison ? On a détruit les exigences pédagogiques comme on a détruit les exigences intégratrices, le tout en pleine poussée démographique migratoire.
Alors oui, sans pour autant me définir comme « identitaire », je pense qu’il faut d’une part stopper net d’immigration, mais aussi envisager une « remigration ». Evidemment, celle-ci se fera dans la douleur. Mais pas plus, si elle est bien menée que le rapatriement des Français d’Algérie ou les déplacements massifs de population qui se sont produits en Europe après les Première et Seconde Guerres mondiales (et avant) dans le but clairement avoué de préserver une paix future. Ou sont les belles âmes traumatisées par la moindre application d’un OQTF lorsque l’on évoque Pieds-Noirs ou Sudètes ? Donc oui, face à une submersion migratoire de peuples avec lesquels, sauf la condition humaine, nous ne partageons absolument rien, il faut envisager cette solution extrême.
Mais elle-même n’a de sens que si elle s’accompagne, pour les « de souche » d’un profond réarmement moral. Car, se contenter de renvoyer Fatima en terre d’Islam sans mettre un terme aux démonstrations des crétines aux cheveux bleus et autres hommes soja ne stoppera pas l’effondrement. L’identitarisme sans projet politique révolutionnaire, n’a pas de sens. J’emploie à dessein le mot « révolutionnaire », au moment où beaucoup de nos amis se définissent comme « conservateurs ». Mais que veulent-il conserver ? Notre démocratie verrouillée ? Notre république rouillée ? Notre société du spectacle ?
« Quand l’ordre n’est plus dans l’ordre, il est dans la révolution » disait Gramsci. Beaucoup de gramscistes de droite, plus ou moins autoproclamés, devraient s’en souvenir.
© Photo montage : Yann Vallerie et Sylvain Roussillon
Propos recueillis par Xavier Eman



