Avec le temps, les instituts de sondage ont fait des progrès en affinant leurs méthodes. Logique : il s’agit de satisfaire les demandes de leurs clients. Pourquoi payer au prix fort des gens infoutus de mettre une seule balle dans le panier ? Pour la primaire du Parti socialiste, il y a manifestement eu une rechute. Ainsi, à deux jours de cette échéance cruciale pour l’avenir de cette gauche donnée pour être de gouvernement, Harris Interactive donnait Raphaël Glucksmann à 33 %, Ségolène Royal à 16 %, Olivier Faure à 9 %, abandonnant à Jérôme Guedj et Emmanuel Maurel les 5 % restants. Un second tour était donc envisageable. Au final des courses, le tiercé dans le désordre et Harris Interactive qui mange son slip : 66,17 % pour Raphaël Glucksmann, 14,46 % pour Olivier Faure, 7,62 % pour Ségolène Royal, 5,92 % pour Emmanuel Maurel et 5,83 % pour Jérôme Guedj.
Un candidat socialiste qui ne vient pas du Parti socialiste…
Les climats sondagiers et médiatiques semblent donc être eux-aussi en voie de de dérèglement, déjouant ainsi tous les pronostics. Certains, à gauche, appelaient de leurs vœux une candidature melenchono-compatible (Faure et Royal). À droite, une qui ne le serait pas, tel Jérôme Guedj, intellectuellement le plus performant, mais pas le plus charismatique. Les votants en ont décidé autrement, plébiscitant « le meilleur d’entre eux », paraphrasant ainsi Jacques Chirac à propos d’Alain Juppé, le seul qui puisse, autres sondages à l’appui, rivaliser avec une France insoumise de plus en plus sure d’elle et dominatrice.
Ce qui démontre assez bien que cette gauche sociale-démocrate en a encore sous la pédale et que nombre de ses électeurs n’ont pas l’intention de se laisser bouffer tout crus par Jean-Luc Mélenchon. Et surtout pas de se faire tordre le bras pour voter pour lui en cas de second tour susceptible de l’opposer à Marine Le Pen à l’occasion de l’élection présidentielle de l’année prochaine.
L’ironie de cette histoire est que Raphaël Glucksmann serait le seul candidat à pouvoir sauver l’honneur du Parti socialiste alors qu’il n’en a jamais été membre, étant président du groupuscule Place publique, dont la liste culmine à 13,83 % aux élections européennes de 2024, en troisième position derrière de Jordan Bardella (RN) et Valérie Hayer (Gloubi-boulga macroniste). Bref, Il est vrai que la dernière tentative de promouvoir l’une des leurs n’a pas exactement été couronnée de succès, à en juger du résultat d’Anne Hidalgo : 1,77 %, soit tout juste un point de plus que Philippe Poutou, sémillant candidat trotskiste qu’on sait. La candidature d’Anne Hidalgo avait alors été prônée par Olivier Faure, tenancier de cette vieille maison autrefois sise rue de Solferino, dans ces très chics arrondissements parisiens assez peu en accord avec la cause du peuple. Autant dire que son actuelle marge de manœuvre est aujourd’hui plus que limitée, n’ayant plus que cette seule alternative : voire son parti invisibilisé par Raphaël Glucksmann ou réduit à s’allier avec Jean-Luc Mélenchon, au risque d’être laminé dans la foulée. C’est cornélien.
La gauche à l’ancienne fait de la résistance…
Autrefois, un véritable Parti socialiste à la tripe patriote, façon Roland Dumas, se serait tôt fait un plaisir de dézinguer le jeune lauréat à propos de son passé. Simple exemple : ce premier mariage, en 2012, avec Eka Zgouladze, ministre de l’Intérieur géorgienne, avant que le couple ne s’exfiltre en Ukraine, où son épouse occupe le même poste, avant que Raphaël Glucksmann ne conseille, à titre gracieux, Vitali Klirschko, ancien boxeur et éphémère candidat à l’élection présidentielle, aurait pu être un assez bel argument de campagne. Mais cette gauche, naguère soucieuse des intérêts de la nation, n’est plus, ayant depuis longtemps cédé aux sirènes atlantistes, a depuis une vision pour la moins biaisée de possible « ingérences étrangères ».
Une telle attaque était interdite à Ségolène Royal, devenue entre-temps porte-parole officieuse du régime algérien. Alors, autant se jeter, avec Olivier Faure, dans les bras d’un Jean-Luc Mélenchon, histoire de sauver ce qui peut encore l’être. Soit la preuve que ces deux-là font montre d’à peu près d’autant d’instinct politique qu’un hamster écrasé sur le bord d’une nationale de Charente-Maritime.
Et, ce qu’ils ont encore moins vu venir, c’est qu’hormis les accusations, réelles ou présumées, d’antisémitisme frappant LFI, comme naguère le FN, leurs derniers électeurs sont surtout préoccupés par ces émeutes lycéennes téléguidées par un ennemi trotskiste héréditaire ne rêvant que de plumer la volaille socialiste. La gauche des pharmaciens francs-maçons, des notaires inscrits au Rotary et des recteurs d’écoles anticléricaux aime l’ordre, elle aussi.
Raphaël Glucksmann, le corniaud qui tombe à pic…
À ce compte, ces rescapés de la gauche d’avant a plutôt fait le bon choix. Car Raphaël Glucksmann a tout de même une bouille avenante. Certes, on voit bien qu’il n’a pas inventé le bidon de deux litres – remarquez, André Glucksmann, son nouveau philosophe de père non plus –, mais il a l’air gentil. Et l’est sûrement. Au moins tout autant que Bourvil dans La Grande vadrouille (1966), le fameux film de Gérard Oury. Et le pire, c’est que ça se voit, que ça se sent. Ses électeurs ne s’y sont manifestement pas trompés.
On comprend dès lors la colère de Jean-Luc Mélenchon, qui commence enfin à comprendre qu’en France, il existe encore une gauche “raisonnable”, sorte d’équivalent de celle, à droite incarnée, par un Bruno Retailleau, et que son rêve d’en prendre le contrôle vient de se prendre, en pleine face, le mur de la réalité. Pour aller court, le président à vie de LFI entendait, en cas de second tour l’opposant à Marine Le Pen, s’assurer d’un report massif des voix de gauche. Ce mirage est peut-être en train de s’évanouir.
Marine Tondelier, elle aussi candidate à l’élection suprême, dresse globalement le même constat, déplorant que le vainqueur de cette primaire soit « celui qui fasse le choix du repli en refusant toute perspective d’alliance large à gauche et avec les écologistes. (…) Je reste convaincue que le chemin de la victoire passe par le refus du clanisme et du concept des gauches irréconciliables. »
Sacré Raphaël, qui vient de mettre un sacré brodel dans tout ce foutoir, tel un François Pignon invité à un dîner de cons. « J’avais dit à gauche, Pignon… », comme reproché par Thierry Lhermitte à Jacques Villeret dans le chef d’œuvre éponyme de Francis Weber.
On ne saurait mieux dire.



