Ils étaient des centaines à la sortie du RER La Courneuve-Aubervilliers en début d’après-midi. 17 500 selon les organisateurs, lesquels prétendent « lutter pour les droits des personnes LGBTQIA+ des quartiers populaires ». Quels que soient les chiffres, il fallait en avoir sous le soutien-gorge (porté par hommes, femmes, trans et non-binaires du défilé) pour organiser pareille manifestation au fin fond de la Seine-Saint-Denis.
Il faut dire que la police encadrait strictement le cortège et qu’un service d’ordre maison, composé principalement de femmes à l’allure hommasse, décourageait les éventuels provocateurs. Avec mauvais esprit, j’avais embarqué mes a priori avec mes escarpins, certaine que cette « pride » serait un safe space pour blanc.he.s au cœur du 93. Rien de plus faux.
À bien y regarder, la sociologie bigarrée des participants ressemblait à l’image de la banlieue telle que la gauche la fantasme (la droite conservatrice, elle, campe dans ses ZAD de l’Ouest parisien) : une majorité d’autochtones issus de la petite bourgeoisie progressiste, une grosse minorité d’Africains LGBTQIA+ et quelques Maghrébins ou immigrés du sous-continent indien que l’on devine en délicatesse avec leur famille.
Premier détail tordant, la manif s’élançait dans une « zone de vidéo-verbalisation » : souriez, vous êtes filmés ! Au nom du civisme, les autorités locales combattent donc l’insécurité par la surveillance généralisée. Le tout en parrainant un événement qui promeut la régularisation des sans-papiers LGBTQIA+ et le droit au logement inconditionnel des personnes susdites (ceci n’est pas une contrepèterie !). L’anarcho-tyrannie en actes.


Front d’habitat lesbien
Mégaphone en main, pancartes et banderoles dessinaient un paysage mental révélateur de ce que devient l’imaginaire progressiste. « Front d’habitat lesbien. Une chambre à soi » rendait hommage à Virginia Woolf en ces temps de déculturation généralisée. Un auteur cher à Renaud Camus, qui rit certainement dans sa barbe de cette convergence des luttes entre Têtu et la Cimade. Des drapeaux antifas flottaient ici et là, en signe d’ingratitude envers le premier parti homosexuel de France – sympathisants, militants et députés confondus – qu’est le RN.
« Quartiers populaires. Corps populaires », « Exilé.e.s LGBTI », « Fier.e.s de nos enfants LGBT » (ouïe, eux n’ont rien demandé…), l’« Association pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles et trans à l’immigration et au séjour » complétaient le tableau. « Du logement social pour toutes les pédales » réclame un quidam devant un jeune racisé en keffieh. Enfin un peu d’humour ! Certains crient leur solidarité d’homos ou trans « pour Gaza ». Grand bien leur fasse. On ne leur souhaite pas de militer à Gaza !
Une distributrice de tracts me tend un appel au boycott contre la « sioniste » Barbara Butch, DJ lesbienne qui a eu le tort de soutenir la proposition de loi Yadan criminalisant l’antisionisme. « Boycottons le pinkwashing sioniste ! », appelle le tract (il est vrai que Tel-Aviv se vante d’autoriser la gay pride et d’avoir un président du parlement ouvertement gay, ce qui n’empêche pas Tsahal d’avoir tué 70 000 gazaouis. Mais que font les LGBTQ+ soutiens de Gaza, sinon « pinkwasher » le Hamas ?).
Hasard du calendrier, le soir même, la jeune trentenaire anti-grossophobe coordonnait la « Nuit blanche » organisée par la ville de Paris. Encore une victime de la convergence des luttes. Que cette dame se leurre en soutenant des projets de loi liberticides et combatte l’antisémitisme de manière contre-productive, cela la regarde. La cancel culture est un serpent qui se mord la queue. Antifasciste et progressiste, nul n’échappe à la censure qu’il prônait hier encore au nom du Bien (n’est-ce pas Patrick Bruel ?). Visiblement, certaines militantes lesbiennes propalestiniennes ont une sacrée « envie de pénal » (Philippe Muray). Un peu suspect pour des jeunes filles censées en avoir ras-la-touffe du pénis masculin.
Je n’ironiserai pas à l’infini sur l’inconséquence des militants plaidant pour l’ouverture des frontières et la sacralisation de toutes les sexualités. Dans un petit livre paru il y a une quinzaine d’années, La diversité contre l’égalité, le penseur américain Walter Benn Michaels expliquait qu’il n’en avait rien à faire de la sexualité de chacun, ni de la proportion d’homosexuels parmi les plus riches (une position marxiste classique aujourd’hui intenable à gauche…).
L’avenir nous dira de quelle mélasse accouchera la recette Terra Nova – bobos + immigrés + minorités sexuelles. Sur le chemin de la gare RER, deux jeunes Asiatiques voilées ainsi qu’un de leurs parents ostensiblement pieux ont fendu la foule. Totalement indifférentes à leurs voisins extravagants. La cohabitation se passe sans heurts. Jusqu’à la prochaine fois.



