Il ne fait pas bon être un Français juif. Comme la « Pride des banlieues » le laissait craindre, la DJ lesbienne Barbara Butch n’a plus droit de cité dans la sphère progressiste. Samedi dernier, une centaine de militants pro-palestiniens ont provoqué l’interruption de son concert à Grenoble.
Ces agités du keffieh répondaient à l’appel au boycott lancé par La France insoumise en raison du soutien affiché de Barbara Butch à l’inepte proposition de loi Yadan. Abandonné, car probablement inconstitutionnel, ce texte visait à « lutter contre les formes renouvelées d’antisémitisme » en criminalisant purement et simplement l’antisionisme au nom du droit d’Israël à exister. Symétriquement, l’hypothétique loi Yadan aurait empêché toute remise en cause de l’existence du Kosovo, du Soudan du Sud ou du Timor oriental. En sa qualité d’icône LGBT, juive et obèse, Barbara Butch est assignée à résidence intersectionnelle par l’extrême gauche mélenchoniste. La voilà obligée de montrer patte blanche, sous peine d’être accusée de complicité avec le gouvernement israélien et ses crimes de guerre. L’amalgame, tant redouté lorsque des islamistes agissent au nom de l’islam, a gentiment cours quand il s’agit de boycotter l’État hébreu, quitte à prendre une Française juive pour une citoyenne israélienne.
Dans ce cas-là, toute la droite médiatique se lève pour dénoncer le retour aux heures les plus sombres, voire repeindre la France en pays antisémite, sans s’interroger sur sa propre incohérence. Comme l’extrême gauche woke, les néoconservateurs confondent judéité et sionisme, feignant de croire que la lutte contre l’antisémitisme passe par le soutien systématique à Netanyahou. L’équation « juif français = Israélien » met tous ces sophistes d’accord. Et dire que l’émancipation des Juifs de France remonte à 1791…
Assignation communautaire
Il paraît que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Si Barbara Butch est victime d’un antisionisme qui sent franchement des pieds (à l’image des 30 % de sympathisants d’extrême gauche qui se disent sensibles aux préjugés antisémites), le socialiste Jérôme Guedj fait lui aussi les frais de cette assignation communautaire. Candidat à la présidentielle, Guedj a eu le malheur de brocarder Netanyahou et ses alliés colons lors de son voyage en Israël cet été. Défendant à la fois la légitimité d’Israël et celle d’un futur (et de plus en plus improbable) État palestinien, cet ancien chevènementiste est attaqué de toutes parts depuis le 7 octobre 2023. Cette fois, le coup est parti d’une radio communautaire, où un publicitaire, ancien proche de Nicolas Sarkozy, l’a mis à l’index. D’après ce triste sire, Guedj « trahit son camp » (sic) en s’opposant à Netanyahou. Pour ce publicitaire tendance libérale, qu’importe l’ancrage socialiste de Jérôme Guedj. Son « camp » naturel ne serait pas la gauche ou le PS, mais la communauté juive, soudée derrière Israël et ses dirigeants quoi qu’il arrive. Avec la finesse d’un Gargamel collant de la glu sur les Schtroumpfs pour s’en faire son quatre-heures, l’hystérique pro-Likoud fait la joie des antisémites.
Les Français juifs ne forment pas une cinquième colonne israélienne. Il n’y a pas si longtemps, en pleine campagne présidentielle, Éric Zemmour refusait de céder au chantage de l’alignement pro-Tsahal sur la chaîne israélienne i24NEWS. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts de la Seine comme du Jourdain. Notre époque hait décidément la complexité. À l’heure où Marc Bloch entre au Panthéon et où Lucie Dreyfus déloge Maurice Barrès de la toponymie parisienne, de nombreux Français juifs voudraient éviter aussi bien l’excès d’honneur que l’indignité. Gratifions-les de notre plus belle indifférence.
© Photo : Barbara Butch



