Norbert Friedrich Theodor von Hellingrath naît le 21 mars 1888 à Munich, en bordure de Schwabing, au n° 5 de la Georgenstrasse, dans ce qui devient bientôt, après le rattachement en 1890 de cette ville à Munich, le quartier de la bohème littéraire et artistique de Schwabing – qui comprend le quartier éponyme et une partie de Maxvorstadt –, en tant que fils d’un officier issu de la noblesse et d’une mère princesse Cantacuzène. Il est influencé par la tradition militaire de son père et le talent musical de sa mère. Il étudie à la Ludwigs-Volksschule, puis, à partir de 1898, au sein du Wilhelmsgymnasium, et ensuite, de 1900 à 1903, au lycée à Erlangen, une ville située dans le nord de la Bavière, en conséquence d’un changement de garnison de son père. Dès l’automne 1903, il fréquente le Theresiengymnasium à Munich jusqu’à l’examen de fin d’études. Il s’intéresse à la généalogie de sa famille et rédige un conte sur Zarathoustra et des pièces dramatiques. Au sein de ses écrits, il s’occupe du thème de la langue, en tant que poète, philosophe ou philologue.
Il étudie, à partir de 1906, au sein de la capitale bavaroise la philosophie et la philologie et suit des cours de mathématiques, de sciences, de médecine et de psychologie. Il est impressionné par le développement à Munich des idées de la phénoménologie d’Edmund Husserl qui réside à Göttingen dans la province de Hanovre du royaume de Prusse. Il prend part à des conférences du philosophe, anthropologue et sociologue Max Scheler tenues à Munich et rencontre ce dernier. Il fréquente, à Munich, à partir de 1905, le Séminaire de psychodiagnostique mis en place par Ludwig Klages – qui a appartenu, avec Alfred Schuler et Karl Wolfskehl, au Cercle cosmique, qui est un des éléments précurseurs des idées de la Révolution conservatrice allemande. Il apprécie les écrits de Ludwig Klages sur la graphologie et la caractérologie et les fondements de la science de l’expression et entre dans un échange animé, via la maison d’édition Bruckmann, avec ce dernier en contestant certains points de ses idées. Les deux hommes entretiennent une correspondance, se rencontrent de temps à autre, et Hellingrath assiste à des conférences de Klages. Hellingrath tient en juin 1907 un exposé sur les « Transpositions de Verlaine » de Stefan George – un des inspirateurs de la Révolution conservatrice allemande qui deviendra le mentor des trois frères Stauffenberg, dont deux prendront part à l’organisation de l’attentat contre Adolf Hitler à Rastenburg en Prusse orientale le 20 juillet 1944. En 1908-1909, il est attiré par la poésie de Stefan George. Le 8 février 1908, il rencontre, chez le couple d’éditeur, qui dirige un salon littéraire, Hugo et Elsa Bruckmann – qui est la sœur de sa mère –, Karl Wolfskehl, habitué des lieux, qui appartient au Cercle Stefan George. Les deux hommes deviennent rapidement de grands amis, alors que Hellingrath connaît Ludwig Klages depuis 1906, qui est en dispute avec Wolfskehl à la suite de la rupture survenue en 1904 au sein du Cercle cosmique.
Norbert von Hellingrath est d’une nature pensive, solitaire et enthousiaste. Il est plus porté sur la réflexion que sur la poésie ou sur l’action. Il s’intéresse, au moins depuis 1908, aux écrits de Friedrich Hölderlin, à l’instar de Karl Wolfskehl.
La découverte
Norbert fait la connaissance, en 1909, de Imma von Ehrenfels – qui deviendra connue en tant qu’écrivain sous le nom de Imma Bodmershof. Au cours de l’automne, sur la suggestion de son professeur Friedrich von der Leyen, Norbert von Hellingrath entreprend un doctorat portant sur les transpositions de Sophocle par Hölderlin, parues en 1804 sous le titre Die Trauerspiele des Sophokles (« Les tragédies de Sophocle »). Lors d’une visite à la Bibliothèque royale du Wurtemberg à Stuttgart entre le 27 et le 31 octobre 1909, Norbert von Hellingrath tombe sur des transpositions de Pindare par Friedrich Hölderlin. Il trouve également, à Stuttgart et Hombourg, d’autres productions tardives, datant de 1800 à 1808, importantes et inconnues, de Friedrich Hölderlin : des odes, des hymnes et des élégies. Il retourne le 31 octobre à Munich, en passant par Tübingen. Il vaque à ses occupations habituelles d’étudiant universitaire, inconscient de l’énormité de sa découverte. Il fait part, en premier, de sa trouvaille à Karl Wolfskehl, qui en perçoit immédiatement l’importance et dont la femme, Hanna, rapporte, le 10 novembre 1909, à Friedrich Gundolf, membre du Cercle Stefan George, qu’il s’agit d’un « événement formidable ». Cette trouvaille donne un tournant décisif à la vie de Norbert von Hellingrath et fait entrer ce dernier dans l’histoire de l’Allemagne. Karl Wolfskehl met Norbert von Hellingrath en relation avec les poètes Stefan George et Friedrich Gundolf, ce dernier étant membre du Cercle Stefan George. Le maître vient, fin novembre, à Munich afin de discuter de la parution, puis quitte la ville. Six rencontres ont lieu de novembre 1909 à février 1910 entre Norbert von Hellingrath et Stefan George, au cours desquelles le premier soumet les transpositions de Pindare de Friedrich Hölderlin au second pour qu’il les examine, ainsi que l’hymne « Wie wenn am Feiertage », et lui lit des poèmes de Friedrich Hölderlin. Le 28 mars, Norbert von Hellingrath récite au sein du salon Bruckmann, en présence des écrivains Rudolf Kassner, Friedrich von der Leyen, Karl Wolfskehl, Friedrich Gundolf et Walther Rathenau – qui sera assassiné en 1922 par les nationalistes de l’Organisation Consul qui est un des éléments les plus violents de la Révolution conservatrice allemande, l’écrivain Ernst von Salomon appartenant aux deux – des textes de Friedrich Hölderlin. Le secret règne parmi les protagonistes. Juste avant la Noël, Hellingrath communique par courrier à Wolfskehl que les odes de Pindare sont prêtes. Trois éléments sont publiés : en février 1910, une sélection des transpositions de Pindare dans la neuvième série des Blätter für die Kunst, en novembre 1910 un volume avec toutes les transpositions de Pindare édité par les Blätter für die Kunst, et en octobre 1910 la publication de « Wie wenn am Feiertage » dans la deuxième édition de l’anthologie Das Jahrhundert Goethes de Stefan George et de Karl Wolfskehl. Stefan George qualifie « Wie wenn am Feiertage » d‘« hymne du siècle », ainsi que de « peut-être plus importante découverte de l’histoire récente de la littérature ». Norbert von Hellingrath travaille intensivement avec Stefan George, et discute avec ce dernier au sein de l’appartement dans lequel celui-ci réside sous le toit de la Römerstrasse 16, à l’édition de l’Œuvre complète de Hölderlin. Édition critique-historique. En juillet 1910, Norbert von Hellingrath obtient, malgré la critique apportée par le monde universitaire spécialisé aux « Transpositions de Pindare » par Friedrich Hölderlin, un doctorat portant sur ce sujet.
Norbert von Hellingrath assiste à des conférences de Henri Bergson à Paris en 1910-1911. Il rencontre aussi dans la capitale française Rainer Maria Rilke, qui s’intéresse à la partie tardive de l’œuvre de Hölderlin qui acquiert une forte influence sur sa poésie, et qu’il retrouve le 2 octobre 1910 à Munich chez Bruckmann. Fin 1910, Hellingrath devient lecteur en littérature et langue allemande pour une année à l’École normale supérieure à Paris. L’année 1910 est aussi celle au cours de laquelle la famille s’installe dans la « maison Hellingrath », sur les rives de l’Isar à Munich-Sendling, Wolfratshauser Strasse 34a.
Au cours de l’été 1911, Norbert von Hellingrath envoie sa dissertation, parue sous forme d’ouvrage, Pindarübertragungen von Hölderlin. Prolegomena zu einer Erstausgabe (« Transpositions de Pindare de Hölderlin. Prolégomènes à une première édition ») à Friedrich Gundolf qui étudie la germanistique à Heidelberg. Ce dernier lit tout de suite le texte et lui répond, particulièrement enchanté, par retour de courrier, qu’il apprécie fortement cette publication. Gundolf estime que, par cet écrit, la séparation désastreuse entre l’esthétique et le philologique, entre les considérations perceptibles par les sens et celles qui le sont par l’esprit, est ainsi levée.
Du 28 octobre au 19 décembre 1911, Wolfskehl séjourne à Paris et les deux hommes se voient quotidiennement et mangent régulièrement ensemble au restaurant Rivière, boulevard Saint-Michel.
À partir de 1912, Norbert von Hellingrath, qui vit à nouveau à Munich et qui loue, depuis le 8 janvier, une chambre au 52 de la Leopoldstraße dans le quartier de la bohème littéraire et artistique de Schwabing, travaille à l’élaboration d’une édition critique de l’œuvre de Friedrich Hölderlin et y rencontre de nombreuses fois Karl Wolfskehl, au domicile de ce dernier. Le 6 février, Wolfskehl lui propose de se tutoyer. Le 1 mai, Hellingrath déménage au 56/II de la Ungererstraße. Le 13 janvier, il se fiance, non-officiellement, avec Imma von Ehrenfels avec laquelle il correspond depuis 1912. Lui, qui a longtemps pensé ne pouvoir vivre que seul, perçoit désormais l’avantage d’être lié à quelqu’un. En 1913 paraît le premier volume de l’Œuvre complète de Hölderlin. Édition critique-historique. Le 20 mai, Norbert von Hellingrath est pour presque trois semaines à Heidelberg, afin de prendre conseil auprès de Friedrich Gundolf et Alfred Weber – économiste et sociologue, frère de Max Weber – de la possibilité de passer une habilitation. Du 7 au 9 juin, il visite Stuttgart et le musée national Schiller à Marbach. Il est ensuite à Munich et à Starnberg. Le 26 et 27 juillet, Hellingrath rend visite à Wolfskehl dans la maison d’été de ce dernier à Bad Tölz. Il lit le roman à clé de Franziska zu Reventlow Herrn Dames Aufzeichnungen oder Begebenheiten aus einem merkwürdigen Stadtteil (« Les notes de Monsieur Dame ou événements de la vie d’un quartier étrange ») qui paraît en 1913 et porte sur la bohème littéraire et artistique de Schwabing. Il vit en tant que chercheur indépendant de l’argent qu’il reçoit de ses parents et de sa tante, ce qui ne plaît guère à la famille d’Imma qui estime qu’il doit pouvoir financièrement voler de ses propres ailes. Quatre rencontres ont lieu, entre Norbert von Hellingrath et Stefan George, du 18 décembre 1913 et à la mi-mai 1914, à Heidelberg alors que Norbert von Hellingrath y séjourne, à partir de novembre 1913, à la suite d’une décision prise pendant l’été, durant plusieurs mois, dans le cadre de la préparation de son habilitation. Réussir celle-ci à Munich est peu envisageable. Heidelberg est à ce moment l’épicentre des activités du Cercle Stefan George. Sa réputation de redécouvreur de Hölderlin l’y a précédé et il a été accueilli à bras ouverts par les étudiants et par Friedrich Gundolf. Il assiste à des conférences de ce dernier, d’Alfred Weber et de l’historien et économiste Eberhard Gothein, à un exposé de Ludwig Klages et à une lecture de l’écrivain Franz Werfel, ainsi que de manière régulière, le dimanche, de la sociologue Marianne Weber et de son mari l’économiste et sociologue Max Weber qui s’intéresse au Cercle Stefan George et au mentor de ce dernier, alors que les idées sur la rationalisation du sociologue se trouvent aux antipodes de celles de ce cercle. Norbert von Hellingrath est invité à réaliser des présentations de ses travaux sur l’œuvre de Friedrich Hölderlin dans des cercles intellectuels. En juin 1914, il rentre à Heidelberg, dans son appartement du 21 de la Neue Schloßstraße, après un voyage à Prague, Berlin et Göttingen. La mobilisation le surprend le 1er août. Il se dépêche de quitter Heidelberg et de rejoindre Munich. Le 2, Karl Wolfskehl rentre à Munich. Il revient de son lieu de vacances : Kieschlingsbergen am Kaiserstuhl.
Sacrifice pour la patrie
Une frénésie guerrière traverse l’Europe. Elle touche aussi les membres du Cercle Stefan George qui sont nombreux à tenter de s’engager dans l’armée. Norbert von Hellingrath devient, refusant la proposition de Christian von Ehrenfels, le père de sa fiancée, de faire un pas de côté et d’exercer une fonction dans un bureau, aux environs du 4 août 1914, volontaire de guerre, alors que les portes d’une carrière militaire s’étaient fermées autrefois à lui à plusieurs reprises à cause de sa constitution physique considérée comme fragile.
La crainte, qu’il a rencontrée au cours de l’été 1913, de la guerre est oubliée. Il est en formation durant quatre mois au sein de la caserne Maximilian II dans la Leonrodstraße. Il entretient une correspondance avec Karl Wolfskehl.
Le 15 août, Karl Wolfskehl écrit de Munich à Stefan George : « Ici, tout le monde s’est précipité vers l’armée : Felix (Noeggerath), Norbert (von Hellingrath), v. Blumentahl, etc… Tous volontaires. J’ai aussi essayé en vain d’y entrer, mais j’y arriverai certainement. » En septembre-octobre 1914, Rainer Maria Rilke, inspiré par Norbert von Hellingrath, écrit le poème « An Hölderlin ». Il envoie les vers à Marie von Hellingrath avec la remarque : « Les poèmes et les passages que Norbert nous a lus sont encore présents énormément en moi avec ces mots étoilés hautement actuels de Hölderlin. » À la caserne, il s’entretient avec le peintre expressionniste du Blaue Reiter (« le cavalier bleu ») Franz Marc, dont une partie de la vie artistique s’est déroulée dans le quartier de Schwabing et que Hellingrath avait rencontré en juin 1912 chez Wolfskehl – ce dernier étant lié aussi aux peintres Wassily Kandinski et Paul Klee. Norbert von Hellingrath est transféré le 20 ou 21 novembre de Munich à Amberg, au 3e régiment bavarois d’artillerie de campagne. Norbert correspond avec Imma. Walter Benjamin écrit durant l’hiver 1914-1915 l’étude « Zwei Gedichte von Friedrich Hölderlin » (« Deux poèmes de Friedrich Hölderlin »), inspirée par ses contacts avec Norbert Hellingrath.
Le 14 janvier 1915, ce dernier a un accident de cheval à Amberg et souffre, en conséquence, d’une contusion au genou. Stefan George lui rend visite à l’hôpital, aux environs du 20 janvier 1915. Norbert von Hellingrath est en convalescence durant presque trois mois chez ses parents à Munich-Sendling. Il reçoit également la visite de Karl Wolfskehl et celle d’Elsa Bruckmann.
Ludwig Klages ayant fondé, avec le soutien d’Elsa Bruckmann, après l’éclatement de la guerre, une Kriegshilfe für geistige Berufe (« aide de guerre pour professions intellectuelles »), visant à récolter des fonds afin d’aider des personnes victimes des conséquences du conflit, Norbert von Hellingrath et Alfred Schuler tiennent, au numéro 4 de la Ludwigstrasse, en février-mars 1915, des exposés. Pour Hellingrath, cela constitue une manière de faire quelque chose, en tant qu’invalide, en faveur de l’Allemagne durant le conflit. Alfred Schuler prend la parole le 8 et le 22 février, ainsi que le 8 mars, sur les conditions préalables biologiques de l’Empire romain. Norbert von Hellingrath parle le 15 février de « Hölderlin und die Deutschen » (« Hölderlin et les Allemands »). L’invitation indique que le docteur Norbert von Hellingrath lira des poèmes de Hölderlin qui sont en partie inconnus. Au sein de cet exposé, il utilise l’expression « Geheimes Deutschland » (« Allemagne secrète ») employée par Karl Wolfskehl dans un texte paru dans le Jahrbuch für die geistige Bewegung de 1910 (1) et proclame « Nous nommes le ‘’peuple de Hölderlin’’. » Rainer Maria Rilke est invité par Elsa Bruckmann mais refuse d’y prendre part, car il veut rester invisible.
Un deuxième exposé a lieu, au même endroit, le 27 février, cette fois à propos de la « Hölderlins Wahnsinn » (« La folie de Hölderlin »). Sur l’invitation figure la phrase : « Le docteur Norbert von Hellingrath brossera un tableau d’ensemble, basé sur du matériel partiellement inconnu, de la grande période tardive de Hölderlin et de sa descente progressive vers la folie. » Rainer Maria Rilke, une nouvelle fois invité par Elsa Bruckmann, assiste à cet exposé en amenant avec lui son amie Lou Albert-Lasard et l’écrivain Regina Ullmann. Lors de la narration, Norbert von Hellingrath est en uniforme militaire et se tient de manière rigide, alors que des bougies éclairent la pièce. Le public ressent le fait qu’il a incorporé le personnage de Friedrich Hölderlin. Rilke estime, dans une lettre adressée le 28 février 1915 à la princesse Caroline Cantacuzène-Deym, grand-mère maternelle de Norbert von Hellingrath, que celui-ci donne une vision rhétorique grande et riche, qui, sans grandiloquence patriotique, s’inscrit dans les cercles de l’existence la plus haute, dans un espace spirituel où elle ne peut rencontrer que ce qui est grand. Rilke écrit à Thankmar von Münchhausen que l’exposé est conçu en tant que fête sacrée au sein de laquelle survient, en tant que médium, Norbert von Hellingrath. La conférence sur le thème « Hölderlins Wahnsinn » (« La folie de Hölderlin ») est donnée une nouvelle fois, sous une forme différente, toujours par Norbert von Hellingrath, le 6 avril 1915. Karl Wolfskehl compte parmi les personnes qui assistent à ce discours. Entretemps, Norbert von Hellingrath est retourné le 18 mars en garnison à Amberg. Il est sous-officier à partir du 27 avril.
Norbert von Hellingrath désire que, une fois la guerre terminée, l’Allemagne et la France se rapprochent. Il est, en ce domaine, influencé par la conception de Stefan George d’une nouvelle Confédération rhénane, devenant l’État central allemand et permettant un rapprochement avec la France, une confédération si puissante qu’elle pourrait conduire à l’occidentalisation de l’Allemagne.
Le 1 septembre 1915, il devient lieutenant de réserve. L’unité de Norbert von Hellingrath est transférée et arrive le 8 octobre 1915 sur le front occidental, dans les Vosges, au nord-ouest de Colmar. Elle est stationnée à Colroy-la-Grande, près de Saint-Dié-des-Vosges. Elle prend part, durant un an, à une guerre de position. Hellingrath est éprouvé par le décès, qu’il apprend par la presse, de Franz Marc, tombé le 4 mars 1916 en France, à Braquis près de Verdun. Le 21 mars, il reçoit, pour ses 28 ans, une signature originale de Friedrich Hölderlin que Karl Wolfskehl a trouvée chez un bouquiniste. En septembre, Il passe treize jours en permission à Munich. Il y rencontre Wolfskehl.
L’unité du redécouvreur de Hölderlin est envoyée, à partir du 10 novembre 1916, à Verdun. Début décembre, il est invité à suivre à Munich une formation de six semaines en tant qu’observateur en ballon, mais ne saisit pas cette occasion. Le 10 décembre, Norbert von Hellingrath se porte volontaire en tant qu’observateur sur la position en hauteur de feu de Hardaumont, située au nord-ouest de Vaux à environ 2,5 km du fort éponyme, dans la ceinture de défense de Verdun. Il écrit le 11 à sa fiancée Imma.
Norbert von Hellingrath meurt aux avant-postes, au combat, victime d’un lancé de grenade lors d’une attaque française, le 14 décembre 1916 devant Douaumont. La mauvaise nouvelle arrive à l’arrière par un lieutenant d’infanterie. À Munich, ses proches se demandent ce qu’il est advenu. Le 31 décembre, Karl Wolfskehl écrit à Stefan George que Hellingrath est probablement tombé au front, mais qu’un mince espoir subsiste qu’il soit blessé et prisonnier des Français. La famille cherche à obtenir des informations, l’oncle étant ministre bavarois de la Guerre, auprès de l’armée, d’organisations de prisonniers de guerre, ainsi que de camarades de guerre de Norbert von Hellingrath.
Au début de l’année 1917, Karl Wolfskehl demande à la Croix-Rouge internationale d’entreprendre des recherches. Il essaye d’entrer en contact, via la Suisse, avec Romain Rolland afin que celui-ci se renseigne dans les hôpitaux français. La mère ou la sœur de Norbert et Imma se rendent, munies d’une autorisation spéciale, en train de transport de troupes à Louvain (Leuven) en Belgique occupée et interroge le jeune lieutenant Neuhold qui affirme que Norbert von Hellingrath est tombé au front, sous un feu intense, sans se couvrir et sans chercher à le faire. Ses restes n’ont pas été trouvés et l’endroit a été pris le lendemain par les Français.
La famille publie l’annonce mortuaire, le 15 février 1917, dans le Münchner Neueste Nachrichten et le München-Augsburger Abendzeitung. Norbert von Hellingrath y est présenté comme chevalier de la Croix de fer de deuxième classe.
Elsa Bruckmann est inconsolable du décès aux avant-postes du front de son neveu et fils spirituel Norbert von Hellingrath. Profondément affectée, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Du jour au lendemain, elle se transforme en une vieille femme courbée, aux mains et à la tête tremblante qui sombre dans la dépression, a des crises de nerfs et est fatiguée de la vie. Elle et son mari Hugo deviennent les gardiens de la mémoire de Norbert von Hellingrath.
Stefan George publie, en 1919 dans les Blätter für die Kunst, un poème dédié à Norbert von Hellingrath. Friedrich Seebass et Ludwig von Pigenot poursuivent la publication de l’Œuvre complète de Hölderlin. Édition critique-historique débutée par Norbert von Hellingrath.
Le texte des exposés sur deux sujets tenus en 1915 est publié à Munich chez Bruckmann avec une introduction de Ludwig von Pigenot.
Transfert affectif
La voix d’Adolf Hitler, appelant à la résurrection de l’Allemagne, sort Elsa Bruckmann de la torpeur. Cette dernière accueille désormais celui-ci au sein de son salon. Il y fait pour la première fois son apparition le 23 décembre 1924.
Alors que, Elsa Bruckmann, n’ayant pas d’enfant, a porté son sentiment maternel sur son neveu Norbert von Hellingrath, elle transfère, à la suite de la mort de ce dernier, cette affection sur Adolf Hitler.
Un point commun se dégage entre le futur dirigeant de l’Allemagne et Norbert von Hellingrath : la fascination pour la Grèce antique. Mais la vision de celle-ci que ce dernier développe, à l’instar de Friedrich Hölderlin, est celle d’un âge d’or mythique irrémédiablement révolu, pendant lequel les divinités étaient présentes dans le monde, alors que, pour Adolf Hitler, elle constitue un univers à régénérer.
Une influence considérable
L’influence de la redécouverte de Hölderlin est considérable au sein du Cercle Stefan George : Norbert von Hellingrath y introduit le concept de la destinée allemande fondée sur l’intuition poétique, plutôt que sur des faits historiques. Il amène la connaissance de l’œuvre de Hölderlin à un niveau supérieur au sein du cercle. Le maître consacre, à la suite de la redécouverte de l’œuvre de Friedrich Hölderlin, trois poèmes à Hypérion, en référence au chef-d’œuvre de Friedrich Hölderlin, publiés dans Das neue Reich (« Le Nouveau Règne » ou « Le Nouvel Empire ») en 1928. Le poème « Norbert », paru en 1919 dans les Blätter für die Kunst, se trouve également au sein de cet ouvrage :
« Toi ressemblant au moine incliné sur son livre
Éprouvais du dégoût pour les engins de guerre.
Mais une fois serré dans la toile grossière
Rejetas fièrement l’offre qui en délivre.
Toi ⸱ tard-venu trop las pour la danse barbare :
Quand d’un monde secret le souffle t’accapare
Tu t’exposes devant ⸱ tels les plus téméraires –
Et tombes déchiré en terre feu et air » (2)
La renaissance hölderlinienne initiée par Norbert von Hellingrath influence profondément Walter Benjamin et Martin Heidegger. En effet, Friedrich Hölderlin contribue au fait que Walter Benjamin forge une approche de la traduction centrée sur la langue, plutôt que sur le simple transfert de contenu, tout en fournissant les ressources poétiques essentielles pour accomplir le Kehre (« tournant ») entamé par Martin Heidegger au sein de sa philosophie, en lui offrant un langage capable de penser l’être hors des cadres de la métaphysique traditionnelle.
La figure de Hölderlin hante l’Allemagne
À la suite de la redécouverte de son œuvre par Norbert von Hellingrath, le visage du poète Friedrich Hölderlin hante l’Allemagne. Si sa poésie ne régénèrera pas le pays, elle nous indique : « Wo aber Gefahr ist, wächst, das Rettende auch. » (« Mais là où est le danger, croît aussi ce qui sauve. »)
(1) p. 1 à 18
(2) Stefan George, Poésies complètes. Traduction et édition de Ludwig Lehnen. Nouvelle version, HD Éditions, Villiers St-Josse, 2023, p. 348.
Sources :
AURNHAMMER Achim, BRAUNGART Wolfgang, BREUER Stefan, OELMANN Ute, WÄGENBAUR Birgit, Stefan George und sein Kreis. Ein Handbuch, 2ème édition, Walter de Gruyter GmbH, Berlin/Boston, 2016.
BROKOFF Jürgen, JACOB Joachim und LEPPER Marcel (hrsg.), Norbert von Hellingrath und die Ästhetik der europäischen Moderne, Wallstein, Göttingen, 2014.
CORDON Cécile, Zwischen Hölderlin und Hitler. Die Schriftstellerin Imma Bodmershof und ihre Zeit (1895-1982), Eudora, Leipzig, 2020.
EGYPTIEN Jürgen, Stefan George. Dichter und Prophet. Biographie, Theiss, Darmstadt, 2018.
GEORGE Stefan, Poésies complètes. Traduction et édition de Ludwig Lehnen. Nouvelle version, HD Éditions, Villiers St-Josse, 2023.
HEIẞERER Dirk, Wo die Geister wandern: Literarische Spaziergänge durch Schwabing, C.H.Beck, München, 2016.
HELLINGRATH (von) Norbert, Pindarübertragungen von Hölderlin. Prolegomena zu einer Erstausgabe, Eugen Diederichs, Jena, 1911.
HELLINGRATH (von) Norbert, Hölderlin. Zwei Vorträge: Hölderlin und die Deutschen. Hölderlins Wahnsinn, Einführung von Ludwig von Pigenot, 2. Auflage, Hugo Bruckmann, München, 1922.
MARTYNKEWICZ Wolfgang, Salon Deutschland. Geist und Macht 1900-1945, Aufbau Verlag, Berlin, 2009.
MÜLLER Baal, Kosmik. Prozeßontologie und temporale Poetik bei Ludwig Klages und Alfred Schuler: Zur Philosophie und Dichtung der Schwabinger Kosmischen Runde, Telesma, München, 2007.
RIEDEL Manfred, Geheimes Deutschland. Stefan George und die Brüder Stauffenberg, Kulturverlag Kadmos, Berlin, 2014.
SCHRÖDER Hans Eggert (dir.), Ludwig Klages 1872-1956. Centenar-Ausstellung 1972, Bouvier, Bonn, 1972.



