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« L'Odyssée », loin d’Homère, plus près de Nolan

« L’Odyssée », loin d’Homère, plus près de Nolan

Le nouveau film de Christopher Nolan suscite autant de passion que de polémiques. Certains lui reprochent une trahison de l’œuvre fondatrice d’Homère ainsi qu’une intention « wokiste », d’autres rappellent l’importance de la liberté des artistes et le fait qu’une adaptation d’une œuvre littéraire, surtout aussi monumentale, au cinéma ne peut être qu’une interprétation personnelle. Notre collaborateur François-Xavier Consoli s’est précipité dans les salles obscures pour se forger son opinion. Voici sa contribution au débat.

L’événement cinéma de l’été ! Depuis sa trilogie Dark Night, le réalisateur britannique est devenu un membre de ce cercle très fermé des cinéastes monumentaux, dont on attend le prochain film avec impatience.  Que l’on aime, que l’on déteste, il fait toujours parler. Trois de ses films, Memento (2000), The Dark Knight (2008), et Inception (2010), ont par ailleurs été inscrits au National Film Registry. De son vivant ! Ils sont nombreux à en rêver…

Nouveau film monstre, avec son adaptation de L’Odyssée, sortie ce mois de juillet 2026. Quel que soit le matériau de base, le travail d’adaptation cinématographique d’une œuvre littéraire est un casse-tête du premier au dernier plan. C’est l’une des principales raisons qui expliquent pourquoi, à quelques rares exceptions près, les grands romans sont bien souvent inadaptables dans la grammaire du cinéma ; ou alors complètement ratés. Avec son style, ses thèmes, un réalisateur y mettra toujours de sa pâte. Dans sa filmographie, le talentueux Nolan (car son film, comme la plupart du reste de sa filmographie, est un bon film) explore régulièrement la responsabilité morale, l’identité, la rédemption et la culpabilité. Son dernier film n’y échappe pas. Malheureusement (ou heureusement d’ailleurs), cela l’éloigne considérablement de l’épopée héroïque du poète grec antique, Nolan ayant complètement réécrit l’œuvre d’Homère.

La culpabilité bien plus que la gloire

Dans le poème d’Homère, l’Odyssée est avant tout le récit du nostos, c’est-à-dire du retour. Ulysse cherche à retrouver Ithaque, son épouse et son identité de roi. Le héros est frappé par un destin hostile : son errance est la conséquence de la colère de Poséidon, déclenchée après l’aveuglement du Cyclope Polyphème et aggravée par quelques accès d’orgueil (hybris), comme lorsqu’il révèle son véritable nom au géant. Jamais le poème ne présente Ulysse comme un homme profondément rongé par la culpabilité morale. Les pertes successives de ses compagnons, les épreuves qu’il traverse ou les violences qu’il commet relèvent d’un univers où les dieux, le destin (moira) et la nécessité guerrière occupent une place centrale. Dans la lecture de Nolan, au contraire, le voyage semble devenir celui d’une conscience tourmentée. Tel un jeu de piste de nœuds de culpabilité, le héros doit sentir, encore et encore, le poids de ses décisions passées. Cauchemars récurrents, les morts dont il se sent responsable et les traumatismes hérités de la guerre de Troie, sont cycliques. S’ils tournent en rond sur la mer, il tourne aussi en rond dans son esprit.

Le retour à Ithaque n’apparaît plus seulement comme la reconquête d’un royaume perdu, mais comme la recherche d’une forme de paix intérieure et de réconciliation avec lui-même. Là où Homère raconte l’histoire d’un homme poursuivi par les dieux, Nolan semble raconter celle d’un homme poursuivi par sa mémoire meurtrie. Ce déplacement du centre de gravité du récit est fondamental. Nolan fait passer L’Odyssée d’une épopée héroïque, inscrite dans une vision religieuse grecque, à un drame psychologique centré sur la responsabilité individuelle, la culpabilité et la possibilité d’une rédemption, des thèmes qui évoquent davantage une morale chrétienne, assez éloignée de la Grèce archaïque.

Démesure collective contre péché individuel

Dans ce monde grec antique, la faute fondamentale est l’hybris, cette démesure inspirée par des passions aux conséquences fatidiques, tout particulièrement l’orgueil, l’arrogance, ou encore l’excès de pouvoir. Juridiquement, cette notion peut aussi être considérée comme un acte transgressif violent, autrement dit, un crime du point de vue de la cité. Le héros doit donc être puni, par la juste colère (des dieux). Ce dernier n’est pas moralement coupable au sens où l’entendra plus tard le christianisme, mais parce qu’il a franchi les limites imposées par l’ordre du cosmos.

Ulysse est certes orgueilleux lorsqu’il révèle son identité à Polyphème, mais cette erreur n’engendre pas un sentiment de péché intérieur ; elle provoque avant tout la vengeance de Poséidon et prolonge son errance. Chez Nolan, en revanche, la faute semble intériorisée. Le héros apparaît comme un homme qui porte le poids de ses actes, son voyage de retour prenant la forme d’un chemin de purification. Chaque épreuve — la rencontre avec Circé, la tentation de Calypso, le chant des Sirènes ou encore la descente au royaume des morts — peut alors être interprétée comme une confrontation successive avec ses propres faiblesses et ses blessures morales, davantage que comme une simple série d’obstacles imposés par les dieux. Par conséquent, le retour à Ithaque ne consiste plus seulement à retrouver un trône et un foyer, mais à redevenir digne de les retrouver. En se lamentant sur cette rupture fondamentale causée par la guerre de Troie, l’Ulysse de Nolan n’est plus un héros, mais un Adam soupirant sur la disparition de l’Eden.

Une sensibilité chrétienne, où la faute est d’abord une réalité intérieure appelant conversion, pénitence et réconciliation, alors que chez Homère, le drame d’Ulysse relève essentiellement de la rupture de l’équilibre entre les hommes et les dieux. Et par extension, l’une des choses les plus fondamentales pour le héros antique : l’accomplissement de son destin.

L’idée de nostos, ce retour à l’ordre légitime n’apparaît plus chez Nolan. Chez le poète grec, Ulysse cherche à retrouver son royaume, son épouse Pénélope, son fils Télémaque et la place qui lui revient dans l’ordre politique et familial. Son retour est synonyme de restauration d’une harmonie rompue par la guerre de Troie et les épreuves imposées par les dieux. Une fois les prétendants éliminés, la justice est rétablie et l’histoire retrouve sa paix. Pour Nolan, le retour semble acquérir une dimension beaucoup plus intérieure et spirituelle. Ithaque n’est plus seulement une terre à reconquérir, mais un état de paix auquel le héros ne peut accéder qu’après avoir affronté ses propres démons.

Une approche très différente d’Homère, le film proposant une vision chrétienne du Salut, où le retour au foyer évoque symboliquement le retour de l’homme vers la grâce après une longue errance morale. D’ailleurs Pénélope apparaît moins comme la seule épouse fidèle que comme la promesse d’un pardon possible, tandis que Télémaque incarne l’espérance d’une filiation restaurée.

L’ambiguïté du héros chez Nolan

Et si nous poussions vers ses derniers retranchements cette idée, la différence la plus profonde entre l’Odyssée d’Homère et l’adaptation de Christopher Nolan tient à la manière dont est construit le personnage d’Ulysse. Dans le poème homérique, Ulysse est un héros aux multiples facettes — courageux, rusé, parfois cruel, parfois pieux — mais il n’est pas une figure spirituelle appelée à sauver les hommes ou à expier les fautes du monde. Son intelligence (mètis) est sa plus grande qualité, même si, comme nous le disions, elle peut parfois se transformer en orgueil, notamment lorsqu’il révèle son identité à Polyphème, attirant sur lui la colère de Poséidon. Mais cette faute reste celle d’un héros grec qui dépasse les limites fixées par les dieux ; elle ne fait pas de lui un être déchiré entre le bien et le mal au sens moral ou religieux.

Dans la lecture de Nolan, Ulysse acquiert une dimension beaucoup plus ambivalente. D’un côté, il présente des traits qui peuvent évoquer une figure christique. Acceptant de porter le poids des morts de la guerre de Troie, Ulysse traverse la souffrance, descendant symboliquement au royaume des morts pour affronter son passé, et poursuit son voyage dans l’espoir de retrouver les siens après une longue épreuve intérieure. Son chemin prend alors l’apparence d’une passion, où la souffrance devient le moyen d’une transformation personnelle. Mais, simultanément, Nolan conserve les aspects les plus sombres du personnage, qui rappellent cette fois une figure luciférienne : son intelligence exceptionnelle nourrit une confiance parfois excessive en lui-même, son refus d’accepter ses propres limites le pousse à défier les dieux et son désir d’affirmer sa gloire personnelle provoque sa chute.

Là où Homère montre un héros essentiellement défini par sa ruse et son rapport aux dieux, Nolan construit un personnage traversé par deux mouvements contradictoires : l’humilité acquise dans la souffrance, évoquant le Christ ; et l’orgueil de celui qui croit pouvoir s’élever au-dessus de sa condition, rappelant la figure traditionnelle de Lucifer. Cette tension donne à l’Ulysse de Nolan une profondeur psychologique et spirituelle qui s’éloigne sensiblement de l’anthropologie grecque archaïque, davantage centrée sur le destin, l’honneur et l’équilibre entre les hommes et les puissances divines que sur le combat intérieur entre le péché, la chute et la rédemption.

Ce n’est sans doute pas un hasard si Nolan « zappe » complètement ce moment pourtant décisif dans le poème d’Homère, où Ulysse révèle son nom au Cyclope. Point de « Personne » ici, mais un héros préférant suivre son plan dangereux risquant la mort de ses compagnons, pour prouver sa ruse.

Mais on reste dans le thème…

Pour ceux qui chercheraient une lecture d’Homère, ils risquent donc d’être fortement déçus, l’œuvre du poète grec n’étant finalement qu’un prétexte. Depuis ses premiers films, Nolan construit presque toujours ses récits autour d’hommes exceptionnels, dotés d’une intelligence hors du commun, mais dont la plus grande force devient inévitablement leur plus grande faiblesse.

Dès Memento (2000), le personnage de Leonard Shelby refuse d’accepter la vérité sur lui-même et préfère s’enfermer dans un mensonge qui nourrit sa vengeance, faisant de son orgueil intellectuel un piège dont il ne peut sortir. Dans Insomnia (2002), le policier Will Dormer (interprété par Al Pacino), tue accidentellement son partenaire et sombre progressivement dans une culpabilité qui le ronge davantage que le criminel qu’il poursuit. Le héros masqué de Batman Begins (2005) et surtout The Dark Knight (2008) présentent un Bruce Wayne constamment partagé entre la tentation de la vengeance et l’exigence d’un sacrifice désintéressé. Il finira par accepter d’endosser les crimes d’Harvey Dent afin de préserver la part blanche de Gotham, prenant sur lui une faute qui n’est pas la sienne, par un geste très christique. À l’inverse, le Joker apparaît comme une figure luciférienne, cherchant à pousser le héros à céder à l’orgueil et au désespoir. Dans The Prestige (2006), les deux magiciens, Borden et Angier, voient leur quête de perfection se transformer en obsession dévorante, où l’un va sacrifier son identité, et l’autre son humanité. Dom Cobb, dans Inception (2010), est hanté par la mort de son épouse ; incapable de pardonner ses propres actes, transformant son inconscient en véritable purgatoire, où chaque mission devient aussi un chemin vers une possible réconciliation intérieure. Dans Interstellar (2014), Cooper quitte ses enfants pour sauver l’humanité, mais son véritable voyage consiste à apprendre que l’amour, l’humilité et le sacrifice comptent davantage que la seule maîtrise scientifique. Enfin, Oppenheimer (2023) constitue sans doute l’exemple le plus proche de cette lecture de l’Ulysse de Nolan. Robert Oppenheimer, un homme dont le génie confine à la démesure presque « prométhéenne », offre au monde la bombe atomique, se retrouvant condamné à porter le poids moral de son invention. Comme Ulysse, il est à la fois admiré pour son intelligence et accablé par les conséquences de ses propres choix.

Nolan ne met donc pas en scène des héros irréprochables, mais des hommes profondément ambivalents, dont la grandeur naît précisément de la tension entre leur aspiration à accomplir une mission presque salvatrice — dimension que l’on peut qualifier de christique — et leur tentation permanente de s’élever au-dessus des limites humaines par leur volonté, leur orgueil ou leur génie, ce qui les rapproche d’une figure luciférienne. Finalement, Nolan n’adapte pas Homère. Nolan fait du Nolan…

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