Le magazine des idées
Les androïdes rêvent-ils de moutons numériques ? Le rêve à l’épreuve du « brainrot »

Les androïdes rêvent-ils de moutons numériques ? Le rêve à l’épreuve du « brainrot »

« Les rêves sont de la vie sans souvenir. » L’intuition de Montherlant est doublement intéressante : les rêves sont de la vie, c’est-à-dire une expérience vécue personnellement, et cette expérience est « sans souvenir », ce qui la rend authentique et originale. Nous allons voir comment les formes actuelles du rêve contreviennent à ces deux fondamentaux.

Notre temps d’attention s’est amenuisé en quelques années. En vingt ans, notre concentration sur une tâche informatique est passée de 2 minutes 30 secondes à 47 secondes. Une majorité d’utilisateurs déclarent aujourd’hui avoir des difficultés à rester concentrés sans stimulation externe, même dans des situations de repos ou de loisir. Plus préoccupant encore, une simple interruption suffit désormais à rompre durablement l’effort cognitif : il faut en moyenne plus de vingt minutes pour retrouver un niveau de concentration équivalent sur une tâche complexe.

La vidéo est souvent désignée comme le principal responsable, en particulier à travers des applications conçues pour inciter au scrolling, au zapping et au swipe. Le contenu consommable ne doit plus durer : il doit accrocher immédiatement. Parfois, la première seconde suffit à nous convaincre de passer au YouTube Short suivant.

Ces dispositifs contribuent à une fragmentation de l’attention dont les effets sont désormais bien documentés : augmentation du stress et de l’anxiété, affaiblissement de la mémoire, difficulté à maintenir un effort cognitif prolongé. À terme, certaines personnes peinent à étudier, travailler, ou simplement à soutenir une présence mentale continue dans leur vie quotidienne.

Le brainrot comme forme culturelle

Dans ce monde de l’infini consommable, un nouveau type de vidéo a fait son arrivée il y a quelques années avec les raffinements de l’IA : le brainrot. Littéralement « cerveau pourri ». Le brainrot est un type de vidéo absurde souvent courte, répétitive et impossible à résumer par la narration classique. Ces successions de scènes de personnages improbables font des gestes ou disent des phrases qui semblent n’avoir pas de sens logique.

Ces vidéos jouent sur l’attention et le dérangement. Pas de contenu signifiant, la vitesse et la mutation constante suffisent à capter l’attention dans un mélange de confusion, d’humour et de fascination. On pourrait comparer leur structure à celle d’un rêve : personnages et décors changent brusquement, les règles de l’espace et du temps se tordent et l’ensemble semble suivre une logique interne incompréhensible, mais captivante. Bien que souvent consommés par les enfants, ces contenus peuvent véhiculer des thèmes ou des images inadaptés, violents ou sexualisés, sans médiation symbolique claire.

Le surréalisme et le futurisme promettaient déjà en leur temps une expression directe de l’inconscient à travers l’art. Le brainrot en serait une version appauvrie : à la fois mème culturel et expérience visuelle brute. On le consomme en rafales, on rit ou on fronce les sourcils, mais on en sort souvent avec un sentiment étrange – celui d’avoir assisté à quelque chose qui « ressemble à un rêve », mais sans les symboles et la profondeur de l’onirisme classique. C’est ce mélange d’absurde, d’archétypes reconnaissables et de consommation rapide qui en fait un objet parfait pour réfléchir à la transformation contemporaine de l’attention et de l’imaginaire.

Le brainrot comme rêve externalisé

Nous sommes plus stressés qu’avant – en partie à cause de notre attention fragmentée – et notre sommeil est de moindre qualité. L’anxiété s’est imposée comme l’une des pathologies dominantes de notre époque : la consommation d’antidépresseurs a augmenté de près de 150 % en vingt ans. À cela s’ajoutent la caféine, les écrans et les somnifères, qui perturbent les cycles du sommeil et rendent plus difficile la conservation des traces de l’activité symbolique nocturne.

Le rêve n’est pas qu’un substitut de l’activité mentale diurne. Il remplit une fonction primordiale de communication entre inconscient et moi conscient qui est (à l’instar de l’algorithme …) personnalisé. Il n’est pas – comme le brainrot – absurde, mais crypté et soumis à une nécessité interne à l’individu. Pour un rêve, il est possible de trouver la clé de décryptage, mais on aura beau retourner « Tralalero Tralala » dans tous les sens, ce ne sera toujours qu’un requin avec des baskets.

Il est difficile de dire si nos rêves ressemblent plus qu’avant à du visionnage TikTok et si leur contenu est plus brainrottesque qu’avant. Ce qui est sûr, c’est que l’IA produit un contenu hallucinatoire en se basant sur l’intérêt humain pour ces contenus qui miment les mécaniques inconscientes. Dans un état contemporain de dégradation mentale, il peut occuper la place du rêve, laissant l’esprit dériver en abandonnant toute pensée rationnelle.

L’IA convoque sauvagement des archétypes bruts et grossiers, non-intégrés, comme si le smartphone rencontrait les croyances archaïques d’une civilisation préhistorique. C’est l’effondrement des symboles, qui régressent jusqu’aux stades les plus primaires. C’est l’ombre collective, un retour du refoulé qui surgit sur les plateformes dans du contenu généré artificiellement et entrecoupé de pubs.

L’algorithme agit par sélection impersonnelle, choisissant les images qui plaisent le plus en fournissant le moins d’efforts possibles. Il remplace le rêve sans assumer sa fonction réparatrice, et même de croissance symbolique et morale. Dans cette économie de l’attention, l’expérience onirique devient un luxe rare, remplacé par un flux d’images qui ne nous parlent pas – mais ne nous laissent pas non plus le silence nécessaire pour une introspection féconde.

L’algorithme est un darwinisme cognitif. Il extorque leur moins-value au temps de cerveau humain disponible.

Laisser un commentaire

Sur le même sujet

Actuellement en kiosque – N°217 – décembre – janvier 2026

Revue Éléments

Découvrez nos formules d’abonnement

• 2 ans • 12 N° • 79€
• 1 an • 6 N° • 42€
• Durée libre • 6,90€ /2 mois
• Soutien • 12 N° •150€

Dernières parutions - Nouvelle école et Krisis

Prochains événements

Pas de nouveaux événements
Newsletter Éléments