Un mythe de Glace et de Feu
Un affrontement manichéen classique
L’intrigue se déroule dans un univers merveilleux inspiré du monde médiéval européen, à cheval sur deux continents : Westeros, continent aux formes de l’île d’Angleterre, anciennement divisé en sept royaumes façon Heptarchie, mais désormais unifié sous la coupe d’un souverain récemment installé, Robert Baratheon ; Essos, continent oriental et informe, où alternent cités-Etats marchandes esclavagistes et espaces de steppes disputés par des barbares nomades. Un Occident ramassé, où se concentre l’intrigue, et un Orient éternel, lieu des exils et des rêves.
A la mort du roi Robert, les luttes de pouvoir entre les différentes factions, jusque-là larvées, peuvent se déchaîner. Aucune maison ne parvient à imposer d’héritier naturel, la véritable lignée Baratheon étant sujette à toutes les spéculations. Dans une mêlée générale appelée « Guerre des Cinq Rois », les diverses puissances féodales du continent s’opposent à nouveau.
Parmi les différentes maisons, se détachent les Stark et les Lannister : les premiers sont des Nordistes, honnêtes et bruts de décoffrage, valeureux au combat ; les seconds sont des intrigants richissimes, basant leur pouvoir sur la Cour et la Banque. Là encore, Martin reprend des oppositions archétypales : le Nord et le Sud, l’aristocratie guerrière et l’aristocratie de cour, le Moyen Âge féodal des preux chevaliers et la Renaissance des Florentins.[1] Si la géographie de la saga fonctionne, si elle prend aux tripes le spectateur, c’est parce qu’elle est primordiale, immédiatement compréhensible.
Les Stark sont des héros classiques, incarnant l’archétype du bon roi, courageux face au danger et sachant rendre la justice, en se soumettant à la Loi[2] ; face à eux, ils trouvent les Lannister, personnages orgueilleux, corrompus et tyranniques, incarnant un pouvoir dégénéré, pour qui toute notion de légitimité, d’auctoritas sous la potestas,est absurde : « le pouvoir est pouvoir », cingle un jour Cersei Lannister à Littlefinger, en le menaçant de mort pour avoir trop finassé sur la notion. L’accès au trône de Cersei et des siens repose sur le mensonge, le (double) régicide et l’inceste, soit des tabous moraux fondamentaux et universels.
D’une certaine façon, ce qu’on décrit souvent comme l’ambigüité morale de la série ne réside pas tant dans sa substance propre que dans l’esprit des commentateurs. Cersei Lannister est, ainsi, parfois décrite comme un personnage inclassable.[3] Ce n’est, à mon sens, que l’idéologie de l’époque, et son relativisme, qui parlent : le simple totem de la « femme de pouvoir » suffit à faire oublier la malfaisance profonde du personnage.
Cersei règne par la peur, en éliminant tout ce qui s’oppose à elle, jusqu’à sa propre famille, et finit seule dans un champ de ruines. La rupture du tabou de l’inceste dit son essence profonde, de personnage tourné de façon morbide vers soi-même, sans capacité à la projection. C’est tout le sens symbolique de la prophétie de la Sorcière[4], qui résume le destin de Cersei : son désir absolu de pouvoir lui permet effectivement de s’en emparer, mais sa vision court-termiste des choses rend ce pouvoir temporaire et stérile.
En réalité, les frontières entre Bien et Mal sont bien clairement définies : tous les mécanismes de la série d’origine reposent d’ailleurs sur la sympathie naturelle qu’éprouve le spectateur pour les Stark. Que la série donne parfois à voir un triomphe du Mal n’équivaut pas à remettre en question les catégories de Bien et de Mal : sans celles-ci, des scènes aussi fortes que la décapitation de Ned Stark ou les Noces Rouges n’auraient pas la même portée déchirante.
En arrière-plan de la lutte pour le pouvoir, des forces surnaturelles semblent se lever. Au Nord du royaume, les terribles Marcheurs Blancs lèvent une armée de zombies, et veulent faire déferler un hiver permanent sur le monde : c’est avec eux que s’ouvre le premier épisode de la série. A l’Est, sur le continent d’Essos, la prétendante Daenerys Targaryen, héritière de la lignée historique de Westeros, parvient à faire éclore trois œufs de dragons. Ex oriente lux : la jeune femme rallie progressivement à son charisme et sa force une armée d’esclaves libérés, et semble porteuse d’un espoir rédempteur, qui ne demande qu’à se jeter sur Westeros.
Entre la Glace et le Feu, la Mort et la Lumière, l’affrontement semble inévitable, et donne son titre originel à la saga de Martin. Cet affrontement eschatologique est prophétisé par la Prêtresse Rouge, Mélisandre, pour qui tout se réglera, in fine, par une grande bataille dans la neige, lors de laquelle Azor Ahai, le Prince-Qui-A-Ete-Promis, fera triompher les forces du Bien.
Il y a donc un encastrement de deux niveaux de confrontation : une lutte temporelle directe entre Stark et Lannister, une lutte spirituelle et eschatologique entre Targaryen et Marcheurs Blancs. On peut ici penser au Mahhabarata, célèbre épopée indienne analysée par Georges Dumézil. Les frères Pandava s’opposent aux Kaurava pour la conquête du pays des Arya, mais chacun des personnages est une incarnation du panthéon hindou.[5] Derrière la lutte des hommes, la guerre des dieux.
On retrouve aussi cette bipartition de l’intrigue dans Le Seigneur des Anneaux : d’un côté, Aragorn et ses compagnons tentent de mobiliser les royaumes des hommes contre les Orcs conduits par Saroumane ; de l’autre, Frodon et Sam cherchent à détruire l’Anneau, l’origine du Mal, et doivent résister à la Tentation, sous peine de devenir, pour l’éternité, des Hobbits déchus comme Gollum. Cette bipartition est, là aussi, éternelle et archétypale : c’est la théorie des deux glaives du Christ, c’est la séparation entre petit jihad et grand jihad. Détruire le Mal en soi, ou anéantir les méchants.
Pourvus de cette dimension métaphysique, de tels mythes culminent logiquement dans une Bataille Finale : l’Armageddon, le Ragnarok, la bataille de Kurukshetra du Mahhabarata, la bataille de Camlann de l’épopée arthurienne. Ces épisodes mettent le sort du monde en jeu, à la pointe de l’épée, et rassemblent les héros et les dieux.
C’est cette grande bataille finale que la série promet, implicitement, par son exposition : les Marcheurs Blancs parviendront-ils à envahir le royaume des hommes ? La menace primordiale qu’ils représentent est définie dès la première scène de la série ! L’alliance finale entre Stark et Targaryen face au Mal est une nécessité, dans le cadre de la logique de ce mythe.
Le doute sur les institutions politiques, une fausse nouveauté
Pendant les cinq premières saisons, la longue guerre civile sert de prétexte à une réflexion passionnante sur le pouvoir, et la manière dont il se constitue, en l’absence de légitimité claire. « Tout est opinion à la guerre », disait Napoléon Bonaparte ; « Le pouvoir réside là où les hommes croient qu’il réside » explique doctement Lord Varys, eunuque de cour, en conclusion à une parabole classique des trois frères.[6] A l’image de Varys, les personnages du Trône de Fer semblent traversés par une forme de doute quant au bien-fondé des conceptions humaines, et ne leur accordent qu’une créance partielle.
Cette incertitude est parfois radicale, comme chez le personnage de Littlefinger, pour qui, la notion de royaume n’est qu’un « mensonge que tous acceptent de répéter ». Littlefinger ne voit derrière les mensonges humains que l’universelle quête de pouvoir, la lutte pour la vie, face auxquels les Idéaux apparaissent démunis. Les personnages de Martin appartiennent-t-ils, eux aussi, à l’« ère du vide » ?
C’est oublier que le questionnement philosophique est partie intégrante du mythe classique. Avant Littlefinger et Varys, Krishna et Arjuna devisaient, dans le sixième livre du Mahabarata, de la pertinence de la guerre, de l’honneur, et de l’action en général. A quelques heures de la bataille, Arjuna aimerait préserver le dharma et renoncer au bain de sang. Le divin Achille, dans le livre IX de l’Illiade, est, lui aussi, tenté de renoncer à tout et de rentrer chez lui, car au fond toutes ses actions sont vaines : « Celui qui reste au camp et celui qui combat avec courage ont une même part. Le lâche et le brave remportent le même honneur, et l’homme oisif est tué comme celui qui agit. ». To be or not to be : le mythe a toujours posé la question de l’Être, jusqu’à Frodon qui, les larmes aux yeux, souhaite que « rien de tout cela ne soit jamais arrivé ».
A la rigueur, Le Trône de Fer se distingue par la réponse spécifique qu’elle apporte aux dilemmes moraux qu’ils posent. Dans le débat entre nihilisme et croyance, Littlefinger semble donner l’avantage au premier terme, alors que le héros classique, comme Hamlet, Achille, Arjuna, ou Frodon rasséréné par Gandalf, finit par agir conformément à son Idéal, bien qu’il soit traversé par le doute. Surtout, la philosophie, chez Martin, est souvent maniée comme un instrument de justification ou de conseils par des personnages secondaires, alors que le doute est, dans les autres exemples, l’apanage du héros
Les rédempteurs et le mythème du héros exposé
Puisqu’il doit y avoir un affrontement final entre le Bien et le Mal, il est nécessaire d’introduire dans le mythe des personnages de Rédempteur. La dernière survivante des Targaryen, Daenerys est d’entrée, posée comme telle: après s’être affranchie du joug de son frère puis de son époux, elle libère des foules d’esclaves orientaux, sur lesquels elle fonde son pouvoir. Dimitte nobis debita nostra !
Alors que le personnage de Ned Stark est un bon roi, cherchant à exercer ses pouvoirs dans les bornes de la Tradition et de la Loi, Daenerys Targaryen incarne la revivification de cette tradition par un esprit nouveau. Elle ne cherche pas simplement à récupérer le pouvoir, mais à le réinventer sur des bases plus justes et pures, à « briser la roue » éternelle des oscillations dynastiques.
Son personnage, par ailleurs, utilise un mythème classique, celui de la « naissance du héros » ou du « héros exposé », étudié par Otto Rank[7]. Dans ce mythème :
- un enfant de sang royal ou aristocratique naît dans un moment de persécution politique ou de grand danger. Daenerys de l’Orage naît au moment où la dynastie Targaryen tombe, à Westeros, et sa mère meurt en la mettant au monde.
- l’enfant de sang royal est sauvé par dissimulation, abandon ou fuite : Daenerys part avec son frère vers Essos.
- Il connaît ensuite une enfance humble, dans un milieu non-royal où il apprend une autre condition que la sienne : Daenerys est élevée chez un grand marchand, Illyro Mopatis, puis est vendue comme femme à un barbare Dothraki, Khal Drogo, dont elle apprend progressivement la culture.
- Enfin, le roi est reconnu pour ce qu’il est, dans une sorte de « basiléophanie » qui l’amène à revenir prendre le pouvoir qui lui est légitimement dû : Daenerys se révèle, une première fois, le jour où elle survit à un brasier qu’elle a elle-même provoqué, et fait éclore ses trois œufs de dragon. Dans l’univers légendaire de la série, c’est une manière de prouver par l’acte son essence semi-divine de Targaryen.
Ce mythème est fréquent dans les récits d’origine des rois développés dans l’Orient antique : il a été utilisé pour Oedipe, Cyrus le Grand, Sargon d’Akkad, Joas d’Israël, Moïse, et constitue aussi la trame du récit christique. Jésus, lointain descendant du roi David, et descendant direct du Bon Dieu, doit fuir le Massacre des Innocents. Il naît dans une étable, connaît l’exil en Egypte, puis grandit en exerçant la condition modeste de charpentier, auprès de son père Joseph. Ce n’est qu’à la trentaine qu’il se révèle, lors des noces de Cana.
En Occident, cette même trame, quoique légèrement modifiée, est repérable dans les récits concernant la naissance de Romulus ou d’Arthur. Au XIXè siècle, le comte de Chambord put s’appuyer sur cette légitimité quasi-mythologique : il fut « l’enfant du miracle », né quelques mois après l’assassinat de son père, le duc de Berry, puis exilé de longues années hors de son pays natal. Il ne manqua à ce mythe contemporain, pour être complet, que le Retour. Plus récemment, la série Harry Potter a su faire son miel de cette structure narrative éternelle.
La série du Trône de Fer utilise d’ailleurs ce même mythème deux fois, puisqu’il s’applique aussi à Jon Snow – même si les conditions de sa naissance ne sont que tardivement révélées. Jon Snow est l’autre Rédempteur de la série, et en possède les caractéristiques classiques. Il sait réinventer la Tradition, tout en respectant son esprit : s’il intègre, au scandale de tous, des Sauvageons dans la Garde de Nuit, ce n’est que pour respecter sa mission de protéger le royaume des hommes du péril représenté par les Marcheurs Blancs. La résurrection de Snow, autre privilège de Rédempteur, n’est que la traduction allégorique de cette capacité de renouvellement, et vient annuler les trahisons et l’ingratitude qu’il doit subir dans le monde des hommes.
Comment expliquer l’incroyable efficacité de ce mythème, à travers les siècles ? Les historiens critiques y ont vu une forme de praxéologie du pouvoir. Le mythe aurait le mérite de légitimer les usurpations, en expliquant pourquoi un personnage inconnu de tous jusqu’à peu se retrouve soudainement à dominer le royaume. Quant à Otto Rank, il voit dans ce mythe une projection du narcissisme infantile et de ses réécritures de la réalité. L’enfant souffre de la simplicité de sa condition, et s’invente des vraies origines royales.
A rebours de ces écoles du soupçon, il est permis de voir dans cette structure l’expression d’une croyance humaine en des individus placés au-delà de la norme, tels que toutes les infortunes du destin ne peuvent les retenir ou les abaisser : dans les humiliations de l’exil, le Héros ne trouve qu’un fortifiant, dans lequel il retrempe son désir de justice.
Le Héros est en contact avec le Tout : maîtrisant l’intégralité de la nature, il est aussi à l’aise sur un trône que dans une bergerie. Confiance dans un retour de l’ordre naturel malgré les vicissitudes contingentes, viatique dans la lutte permanente de chacun contre le ressentiment : voici quelles sont, peut-être, quelques-unes des significations de ce beau mythe.
Mais revenons au propos central : si le Trône de Fer fonctionne, dans sa première partie, c’est bien d’abord parce qu’il obéit aux canons du mythe. Il réutilise des archétypes et mythèmes clairement identifiables, et définit des oppositions marquées entre personnages de héros et d’antagonistes, qui structurent l’horizon d’attente du spectateur. Cette opposition manichéenne s’étage à un double niveau, terrestre (Stark / Lannister) et surnaturel (Targaryen / Marcheurs Blancs). L’ensemble est traversé par une réflexion philosophique sur l’Être.
Léon Guillot
(stagiaire de l’Institut Iliade, promotion Isabelle de Castille)
« Le trône de Fer » : les failles d’un mythe moderne (Partie 1)
[1] Pour les nombreux parallèles entre le monde du Trône de Fer et l’histoire occidentale, je renvoie ici au travail d’Harald S, de la promotion Dominique Venner
[2] Dès le premier épisode, Ned Stark annonce la couleur : « L’homme qui édicte le jugement doit lui-même l’exécuter ». C’est la définition même de l’intégrité.
[3] Voir par exemple cette interview de l’actrice, qui exprime son admiration pour son personnage : https://time.com/4773785/lena-headey-cersei-game-of-thrones ; voir également cette revue critique, la décrivant comme une « méchante sympathique » : https://www.forbes.com/sites/danidiplacido/2019/05/14/game-of-thrones-cersei-lannister-never-lived-up-to-her-potential-as-a-villain/
[4] Pour rappel, une sorcière locale prédit à la jeune Cersei son avenir : « Reine tu seras…jusqu’à ce qu’il en vienne une autre, jeune et plus belle, pour te renverser et prendre tout ce qui t’est cher. [Le roi aura seize enfants, et tu en auras trois]. Dorées seront leurs couronnes, et dorés seront leurs suaires. »
[5] Dumézil trouve d’ailleurs dans cette superposition une manière d’illustrer sa théorie des trois fonctions, puisque les cinq Pandava sont répartis entre fonctions juridique (Yudhisthira), fonctions guerrières (Bhima et Arjuna), et fonctions nourricière (Nakula et Sahadeva).
[6] A l’origine, Lord Varys pose à Tyrion une énigme : trois personnages de pouvoir donnent un ordre à un soldat. Le premier est un prêtre, le second est un roi, le troisième un riche. A qui le soldat va-t-il obéir ? Qui détient réellement le pouvoir ? Le prêtre, le roi, le marchand…ou le soldat ? Cette parabole des trois frères est un classique des mythes indo-européens, et illustre la tripartition fonctionnelle des sociétés anciennes entre laboratores, oratores et bellatores.
[7] Otto Rank, Le Mythe de la naissance du héros. Essai d’une interprétation psychanalytique du mythe (1909).





