La première fois que j’ai échangé avec Philippe Vardon, c’est à travers une petite passe d’armes intellectuelle. Mieux valait d’ailleurs pour moi que cette passe d’armes ne soit qu’intellectuelle. Sur un ring, l’affaire eût été expédiée avant même d’avoir commencé. Vardon, c’est 125 kilos bien calés, une sorte d’Hercule gaulois dans sa déclinaison nissarde, entre le pilier de mêlée et le chef de clan méditerranéen. Heureusement, notre champ de bataille se limitait aux colonnes de l’hebdomadaire Minute. Là, je pouvais donner le change. Philippe et moi nous y répondions à fleurets mouchetés.
À l’époque, je connaissais Nice à travers les coups de pédales littéraires du merveilleux Louis Nucéra, les poèmes trop méconnus d’Alain Lefeuvre et les conseils érudits du libraire Jean-Pierre Rudin, à qui l’on doit la plus belle anthologie de Pierre Gripari : Je suis un rêve et autres contes. Il manquait d’épingler à ma collection quelques solides amitiés niçoises et un sumotori d’exception tombé dans la marmite de la politique identitaire comme Obélix : j’ai nommé Philippe Vardon.
En ce temps-là, j’étais un dilettante en politique, biberonné aux coups d’éclat de Léon Daudet qui disait merde à la patrie quand il s’agissait de littérature. Dominique Venner ne s’était pas encore donné la mort sous la voûte de Notre-Dame, la fin du monde semblait lointaine et esthétique – trop esthétique pour y croire. J’imaginais que je pourrais lire tranquillement jusqu’à la fin des temps sans me préoccuper des barbares aux portes de la cité. À vrai dire, je ne les cherchais pas toujours du bon côté. Les barbares, c’était alors surtout pour moi le « cauchemar climatisé » dépeint par Henry Miller sous la bannière étoilée de la sous-culture hollywoodienne. Ce que Renaud Camus baptisera plus tard « Petit Remplacement » et qui me faisait voir au moins autant de danger dans Mickey que dans Mahomet.
La vie comme un marathon
C’est précisément ce que je reprochais à Philippe Vardon lorsqu’il a publié, aux éditions IDées, un pourtant excellent et très combatif Éléments pour une contre-culture identitaire (2011). Je trouvais malgré tout son état des lieux trop politique ; il jugeait le mien trop littéraire. Bref, nous regardions la maison commune brûler, mais pas depuis le même point de vue.
J’avais néanmoins tort, pas dans l’absolu, mais dans la hiérarchie des urgences – oui, on est passé de la transmission des humanités à la consommation de la culture de masse d’importation nord-américaine. Mais retranché derrière ma forteresse de livres, il me manquait l’expérience essentielle des jeunes générations. Leur matériau humain restait inchangé (ils étaient intrépides), pas leur univers mental. Abandonnés par l’institution scolaire, sans référence à un socle commun, ils devaient se reconstruire tout seuls, en bricolant. Ils cherchaient un cadre structurant, mais ce cadre ne pouvait plus être les formes classiques auxquelles j’étais attaché. C’était inaudible. Il fallait donc repartir de zéro. Ne pas commencer par l’Odyssée, mais par 300. Ne pas leur faire apprendre Invictus de William Ernest Henley, l’un des plus beaux poèmes de notre civilisation, mais les laisser découvrir Fight Club. L’important n’était plus le point de départ, mais la direction à donner. Vardon ne se trompait pas. Il connaissait la rue, il en venait ; le militantisme, il le pratiquait depuis près de vingt ans (trente ans aujourd’hui).
Alexandre Soljenitsyne a dit un jour : j’ai couru toute ma vie comme dans un marathon. Moi, j’ai commencé à courir il y a une quinzaine d’années, à mon niveau bien sûr, quand j’ai compris que ce que nous croyions éternel – notre monde – ne l’était peut-être pas. Depuis, je cours, comme Soljenitsyne, comme Forest Gump, puisque les grandes vérités se logent aussi dans les films populaires. Vardon court depuis ses quinze ans contre le sablier du temps. C’est d’ailleurs un sablier qu’il a mis sur la couverture du livre qu’il vient de sortir, où il a réuni les chroniques radiophoniques qu’il a données à Radio Courtoisie de septembre 2024 à février 2026. Ceux qui les suivent savent qu’il les conclut toujours de la même manière : « même s’il est déjà très tard, il n’est pas encore trop tard ». Car il reste encore des grains dans le sablier, des énergies dispersées à réveiller, des fidélités à raffermir, des larmes de rage à canaliser, des intelligences à mettre en mouvement. Le grain tombé entre les meules, celui qui n’est pas broyé, pour paraphraser le même Soljenitsyne.
Ces chroniques sont des causeries, des conversations à voix haute, au fil du temps et au gré des événements. Vardon y parle de tout ce qui nous a soulevés, secoués, bouleversés, parfois accablés, parfois galvanisés, depuis un an et demi, « d’amitié et de colère », comme tempête souvent Bernanos.
Tenir la ligne
Il y a deux vertus au-dessus des autres vertus : le courage et l’espérance. La première, cardinale et romaine ; la seconde, théologale et chrétienne. Ce livre en est plein. Il se tient à la jointure du courage et de l’espérance. J’aime moins les autres vertus. Elles se sont retournées contre nous. Nous crevons de vertus empoisonnées, de la prudence incapacitante à la charité mal placée. Munis de courage et d’espérance, il est encore possible de partir au combat. Ce livre n’est rien d’autre que cela : un appel à se lever, à tenir la ligne et à enfoncer la ligne adverse. De Philippine à Charlie Kirk, de Jean-Marie Le Pen à J.D. Vance, de Merwane Benlazar à Mustapha El Atrassi, de Gisèle Halimi à Delphine Ernotte, c’est une actualité qui nous est familière, mais Philippe Vardon lui confère une détermination sans faille. On referme son livre avec le sentiment d’avoir cheminé en compagnie d’un militant aguerri, d’un aîné fraternel et d’un soldat politique. Merci à lui. Pour ce qu’il est et ce qu’il fait.
Il n’est pas indifférent que son livre s’ouvre sur l’attaque de la conférence de Marguerite Stern à Lyon, dans les locaux de l’ISSEP de Marion Maréchal, avec qui Philippe Vardon travaille, prise pour cible par la bande de nervis de Raphaël Arnault ; et qu’il se referme sur la mort de Quentin, tué des mains mêmes de la milice antifa de Raphaël Arnault, dont on se surprend à penser qu’il n’est toujours pas en prison.
Laissons le mot de la fin à Marion Maréchal, cité par Pierre-Alexandre Bouclay, patron de Radio Courtoisie, dans sa préface : « Ce que je trouve formidable en lui, c’est cette manière qu’il a d’allier le charisme du chef et l’humilité du militant. » La formule vaut portrait.




