Nous savons depuis longtemps que le problème, ce sont les élites, nos élites indignes et honteuses. En réalité, les nôtres ne sont même pas des élites. Elles occupent certes la première place, celle du pouvoir, celle du commandement ; mais sans l’exercer comme le faisaient les aristoï, les meilleurs, comme le disaient les Grecs.
Grâce à leur position, nos élites honteuses s’enrichissent à pleines mains, mais le problème n’est pas là. Depuis toujours, à toutes les époques, les élites ont tiré profit de leur position, ce qui est logique et il est bon qu’il en soit ainsi (le soulignement signifie : voici l’un des abîmes qui nous séparent du ressentiment de gauche). Le problème tient au fait qu’en ne faisant rien d’autre que s’enrichir à outrance, nos élites manquent à leur mission fondamentale, celle qui, dans les sociétés hiérarchiques, donnait un sens et une grandeur aux aristocraties : la mission de montrer l’exemple, d’incarner l’archétype que la société considérait comme le plus élevé et le plus remarquable.
À vrai dire, nos pseudo-élites donnent, elles aussi, l’exemple ; elles incarnent, elles aussi, l’archétype de notre ordre des choses. Le problème, c’est que cet ordre, loin d’être grand, noble et supérieur, est mesquin, bas et vulgaire. C’est l’ordre du matérialisme rampant qui a certes accompli un prodige : nous offrir l’existence la plus confortable et la plus longue jamais atteinte par les hommes, tout en réduisant la vie – c’est là le drame – à un simple maintien végétatif, de sorte que tout s’est imprégné d’absurdité et de non-sens.
Tous les maux ne proviennent toutefois pas du matérialisme. À côté de lui, il y a autre chose encore. Il y a l’individualismequi, en arrachant nos racines, nous prive d’identité ; et il y a l’égalitarisme qui, en nous enveloppant de son leurre – « tous égaux, personne n’est supérieur » –, nivelle tout par le bas et nous plonge dans la mare où pataugent les atomes de l’individualité. L’esprit égalitaire est si profondément enraciné (il faut bien avoir un quelconque enracinement…) que même les pseudo-élites le proclament, elles qui, par leur pouvoir, leur position et leurs moyens, sont la négation même de l’égalité ; des pseudo-élites qui, si jamais l’idée leur venait d’incarner un ordre hiérarchique et supérieur, rejetteraient cette idée, horrifiées par une telle folie.
Et le peuple dans tout cela ?
Le peuple : ce peuple auquel nous nous accrochons comme à une bouée de sauvetage ; ces braves gens qui, face à la désertion des « éminentes minorités », constituent la seule lueur à laquelle se raccrocher si nous voulons qu’un jour une nouvelle aube se lève.
Le peuple : ce peuple dans lequel, malgré l’individualisme qui le ronge également, subsistent encore des vestiges des anciens ancrages. Persistent en lui des sentiments d’attachement familial, des aspirations à un sens supérieur, sacré, d’appartenance au grand tout appelé patrie, le maintien des traditions, des rites et des cultes venus de la nuit des temps.
C’est pour cela que nous sommes, c’est pour cela qu’il faut être populiste.
Une question, cependant, ne peut manquer de nous troubler : ne nous faisons-nous pas trop d’illusions sur les vertus populaires ? Si nous vantons tant les mérites des classes populaires… Mais non. « Il n’y a plus ni classes populaires ni classes supérieures. Il n’y a plus que la plèbe pauvre et la plèbe riche », dit à juste titre le grand Nicolás Gómez Dávila. Si nous vantons tant la plèbe pauvre, n’est-ce pas parce qu’il est impossible de faire confiance à la plèbe riche ?
Prenons un exemple. Ces braves gens du peuple madrilène qui, pendant deux jours, les 21 et 22 novembre 1975, ont formé des files d’attente kilométriques pour rendre un dernier hommage à Francisco Franco, n’étaient-ils pas les mêmes qui, lors des élections de 1977, n’ont accordé aucun député à Blas Piñar et à sa Fuerza Nueva (ils n’en accorderaient qu’un seul en 1979) ?
Il ne faut pas trop s’en étonner. Leur comportement n’est pas dénué de logique si l’on considère que ce peuple, si attaché à la famille et à ses coutumes, si fidèle à la patrie et à ses traditions, est le même qui, pendant cinquante ans en Espagne et quatre-vingts dans tout l’Occident, a soutenu par son vote fidèle ceux qui s’étaient donné pour mission de briser la patrie, d’éradiquer ses racines et de démolir ses traditions.
Mais ce n’est pas tout. Alors que personne ne peut plus ignorer l’ampleur des forfaits commis en Espagne par l’actuel gouvernement socialiste, il y a encore environ 6,5 millions d’électeurs prêts à soutenir les représentants d’un parti qui est peut-être socialiste, mais en aucun cas ouvrier ni espagnol.
Voyons un autre exemple illustrant à quel point les braves gens du peuple peuvent être versatiles. Pensons à ce qui s’est passé en Hongrie (ou en Pologne, où un événement similaire s’est également produit). Pendant douze ans, le peuple magyar a soutenu Viktor Orbánet son parti, le Fidesz, en leur accordant sans cesse des majorités au gouvernement. En luttant bec et ongles contre les sanctions brutales imposées par l’Union européenne, les dirigeants hongrois ont réussi à mettre en place ce qui a sans doute été le régime le plus antimondialiste, anti-immigrationniste et antilibéral1 d’Europe.
C’est ainsi que les choses se sont passées, élection après élection, jusqu’à ce que celles d’avril dernier marquent un revirement total. La majorité absolue dont disposait le Fidesz au Parlement s’est effritée comme de la glace au soleil. Elle s’est réduite à un maigre 19,6 % des suffrages, dont la plupart sont allés au nouveau parti de Péter Magyar, un ancien dirigeant du Fidesz, devenu du jour au lendemain un fervent partisan du mondialisme et des politiques apatrides de l’UE.
La question est donc la suivante :
Est-il sensé, est-il légitime que, tous les quatre ans, on puisse voter, non pas pour élire les meilleurs au sein d’une constellation donnée d’idées, mais pour choisir entre deux conceptions du monde diamétralement opposées ? Quel État peut-on édifier, quelle société peut-on construire de la sorte ? Quelle autorité peut exercer son pouvoir lorsque, au bout de douze ans d’efforts et de ténacité, le peuple jette par-dessus bord tout ce qui avait été entrepris jusqu’alors ?
Prenons le taureau par les cornes et posons la question que personne ne pose. Est-il légitime de se soumettre aux caprices de la volonté populaire ?
Si nous répondons par l’affirmative ; si nous considérons que, même si la volonté populaire décide de démolir l’édifice, c’est elle qui en constitue la clef de voûte ; si nous acceptons sans réserve le postulat premier de la démocratie libérale, ne tombons-nous pas dans la dissolution par laquelle celle-ci dissout tout ? Ne considérons-nous pas que tout est aléatoire, relatif, qu’il n’y a ni principes fermes, ni valeurs substantielles, ni vérités fondamentales pour soutenir l’édifice ? Ses fondations ne se dissolvent-elles pas au gré de ce que les masses approuvent aujourd’hui et désapprouvent demain ? Tout ne se désagrège-t-il pas à tel point que même ce qu’il y a de plus fondamental, de plus élémentaire – l’identité anthropologique : être un homme ou une femme – peut se dissoudre par une simple déclaration à l’état civil ?
Tel est le risque lorsque l’ordre de la Cité dépend des masses et que nous nous y soumettons. Se soumettre, voilà le mot. Se soumettre, comme les hommes se sont toujours soumis et se soumettront toujours à quelque chose, même s’ils le font à des choses bien différentes. Il existe, en effet, trois formes de soumission. La première est la plus classique, la plus évidente : la soumission brutale et féroce au tyran ; une soumission que tout le monde rejette… mais que beaucoup acceptent en s’accrochant à la servitude volontaire dont parlait Étienne de La Boétie. La deuxième est cette même soumission, mais déguisée sous des atours nuisibles, des ornements pernicieux et un esprit grégaire de masse ; c’est la soumission qu’entraîne surtout la « bien-pensance » démocratique, cet angélisme qui rêve de « la paix perpétuelle et universelle » (Kant), de la « gouvernance mondiale » (Soros) et de la suppression de toute forme de soumission. La troisième forme est la soumission qui, en jouant cartes sur table, émane d’un ordre ferme, voire dur, mais qui, en excluant tout arbitraire, s’en tient à des lois claires et à des règles strictes. En particulier, celles qui consacrent la liberté d’expression et d’association, ces grands principes démocratiques – ceux-là sont vraiment grands et nobles – que les « démocrates », même lorsqu’ils sont au pouvoir, s’empressent de restreindre dès qu’ils voient leur hégémonie menacée.
Le cas du régime de Nayib Bukeleau Salvador illustre parfaitement ce dernier cas. Y aurait-il quelqu’un qui ne se soumettrait pas volontiers à un pouvoir incontestable, ferme et sûr, pacificateur et bienfaiteur ? Celui, par exemple, du Bukele qui, en bafouant brutalement, mais à juste titre, les droits humains des assassins et des terroristes (mais de personne d’autre), prolonge ses mandats présidentiels sous un tonnerre d’applaudissements populaires, sans que cela n’entraîne la moindre atteinte aux libertés d’expression et d’association ? Qui préférerait, au contraire, le second type de soumission : celle offerte à celui qui s’accroche au nihilisme et se soumet aux masses, à leurs caprices et à leurs sottises ? Et en disant « masses » nous faisons référence tant à la « plèbe pauvre » qu’à la « plèbe riche » d’une bourgeoisie qui, imprégnée de vulgarité jusqu’à la moelle, en a fait, avec la triade matérialisme-individualisme-égalitarisme, la marque distinctive de notre temps.
Que faire ?
Que faire si les élites nous ont laissé tomber et si le peuple – le seul qui, malgré ses inconstances, reste encore partiellement sain – risque, lui aussi, de nous décevoir ?
Deux choses s’imposent. D’une part, poursuivre ce que nous faisons depuis si longtemps : continuer le travail métapolitique consistant à analyser, expliquer et diffuser la nouvelle conception du monde dont nous cherchons à assurer la mise en œuvre.
Une correction importante s’impose toutefois. Si nos élites, oubliant les vues élevées et les nobles objectifs, se vautrent dans la boue de la laideur et de la bassesse, la responsabilité leur incombe avant tout. Mais elle n’est pas uniquement la leur. Nous avons négligé nos élites ; nous les avons laissées seules. Personne n’a songé à aller à leur rencontre pour tenter de faire en sorte qu’une partie significative d’entre elles cessent d’être qualifiées de ce qui leur sied : honteuses.
Une telle tâche n’est pas facile ; elle est ardue et complexe. Mais elle n’est pas impossible. Depuis leurs positions de grand pouvoir, certains magnats (pensons, par exemple, à l’homme le plus riche de la planète) remettent déjà en question, avec toutes les limites et les incohérences que l’on voudra, la voie suivie par notre époque. Quoi qu’il en soit, une évidence saute aux yeux : jamais les classes populaires n’ont, à elles seules, changé le cours du monde. Toujours, une fraction de ceux qui, jusqu’à la veille, occupaient le sommet du pouvoir a été impliquée dans toutes les grandes transformations et révolutions de l’histoire. Il n’y a aucune raison de penser que, face au changement d’époque qui se profile à l’horizon, les choses puissent être différentes.
Mais il s’agit aussi d’une autre question. Il s’agit d’entreprendre ce qu’on a toujours dit qu’il faudrait entreprendre lorsque, en enlevant le préfixe « méta » à la « métapolitique », le moment serait venu de se lancer dans le combat visant directement le pouvoir politique et sa conquête.
Rien n’est encore décidé, mais il ne fait aucun doute que le paysage évolue à un rythme soutenu. Toute une pléthore de forces souverainistes, identitaires, de la droite radicale… – il faudra bien un jour leur trouver une appellation unique – sont à l’affût du pouvoir dans presque tout l’Occident.
Toutes ces forces, certes, n’agissent pas avec la même détermination. Certaines modèrent déjà leurs politiques ; d’autres le feront peut-être le jour où elles triompheront. Que se passera-t-il, par exemple, si dans quelques mois le tandem Marine Le Pen-Jordan Bardella arrive au pouvoir en France ? Suivront-ils la voie empruntée par l’intrépide Alternative pour l’Allemagne ? Ou opteront-ils pour la voie modérée suivie par Giorgia Meloni et ses Fratelli d’Italia ?
Que nous réserve un avenir aussi passionnant que celui qui s’annonce ? Quoi qu’il en soit, il ne faut pas oublier que le domaine du politique n’est pas toujours celui de la moralité et de la vérité. Entremêlé d’affections et de sentiments, de hasards et de passions, l’ordre politique se caractérise par un entrelacement constant entre le possible et l’impossible, entre le souhaitable et l’indésirable. Et si l’on ne trouve pas le juste équilibre entre l’idéal et le possible, deux choses peuvent se produire. Soit des vérités nobles et des intentions équitables, mais impossibles à réaliser, peuvent conduire à des échecs retentissants et à des défaites cuisantes. Soit l’inverse peut se produire : à force de ne rien oser risquer, de ne rechercher que le possible et le raisonnable, on peut tomber dans un « possibilisme » à courte vue qui oublie les objectifs qui comptent vraiment.
Parmi ces écueils, le navire avance – mais peut chavirer – qui nous a conduits, en ces premières années du XXIe siècle de notre ère, vers le plus passionnant et le plus risqué des carrefours.
À ce carrefour, les mythes fondateurs de la modernité commencent peu à peu à s’effondrer. L’égalitarisme, l’individualisme, le déracinement historique, la perte d’identité collective… tout cela est mis au pilori par le spectre qui, à l’instar de celui de Marx, mais profondément opposé à lui, parcourt l’Europe.
Ce fantôme finira-t-il par triompher ? Une nouvelle ère, débordante de beauté, de vigueur et de vérité, s’ouvrira-t-elle ? Cela dépend. Mais pas seulement de la détermination, du courage et de l’intelligence qui seront mis en œuvre dans la mêlée. Cela dépend aussi, comme tout dans la vie, comme tout dans l’histoire, de cette chose impalpable et indéfinissable que les Anciens, la considérant même comme supérieure aux dieux, appelaient le fatum : le destin et ses imprévisibles desseins.
Mais comme nous ne pouvons pas accéder aux desseins du fatum, limitons-nous aux nôtres. Continuons à interroger les chemins du navire qui, tel un fantôme, sillonne l’Europe et le monde.
Le matériel et le spirituel
Autrement dit : le matérialisme et le sacré.
On aborde peu, on dénonce à peine cet autre effondrement – celui du sacré – propre à un monde réduisant tout au matériel et au rationnel. Il n’y a pas si longtemps, on condamnait généralement le matérialisme au nom de la soif de consommation qui s’emparait (mais avec des possibilités opposées…) tant de la plèbe riche que de la plèbe pauvre. Mais c’étaient d’autres temps : les vaches grasses paissaient encore dans nos prairies ; les vaches maigres de la précarité déclenchée par les oligarques et les ploutocrates n’étaient pas encore arrivées pour nous accabler tous (sauf eux).
Les envies consuméristes persistent avec la même vigueur qu’auparavant, mais elles ne peuvent plus être satisfaites de la même manière. Quel sens y aurait-il alors à dénoncer avec acharnement un consumérisme auquel la majorité ne peut accéder qu’avec bien des restrictions ? Cela n’aurait aucun sens ; on ne peut ni ne doit le faire. Mais on peut aborder la question du matérialisme sous un autre angle.
Cet autre aspect est celui de l’indigence spirituelle dans laquelle nous plonge le duo matérialisme-rationalisme.Il consiste en la disparition de tout souffle supérieur, de toute vibration du « sacré », de toute présence du « numineux », comme l’appelle Miguel Ángel Quintana Paz. Ce qui s’évanouit, c’est tant le « sacré » qui brûle dans le divin que le « numineux » qui resplendit dans le beau. La beauté de l’art continue de plaire (ou du moins, les touristes disent toujours qu’elle leur plaît), mais elle ne fait plus frémir, elle n’illumine plus le monde. Comment pourrait-elle le faire alors que, pour la première fois dans l’histoire – voyez les gribouillages de notre « art contemporain », voyez les mastodontes qui assombrissent nos rues tristes –, les hommes ont placé le laid et l’anodin là où le beau et le sublime avaient toujours régné en maîtres.
La question est vaste et a été développée, avec une rigueur qu’un article ne permet pas2. Il suffit de souligner que son importance ne réside pas seulement dans la nécessité de reconquérir le beau et de bannir le laid. Si cela est crucial, la question qui en découle l’est tout autant.
Le Projet
Les objectifs identitaires adoptés jusqu’à présent par le fantôme qui hante l’Europe sont-ils suffisants ? Ces bannières suffisent-elles pour que, en triomphant, on passe de la fantasmagorie à la réalité ?
Ce que ces drapeaux brandissent, c’est l’excellence anti-égalitaire, l’identité enracinée dans l’histoire, la réaffirmation du pouvoir et de l’autorité, la suppression de la solitude individualiste, la victoire sur les hordes qui envahissent nos patries, ainsi que l’atteinte d’un bien-être qui, en nous sortant de la précarité actuelle, nous ramènerait à la prospérité que nous connaissions il n’y a pas si longtemps.
Si, dans les palais du pouvoir, on hissait ne serait-ce qu’une partie de ces drapeaux, la victoire serait déjà considérable et la vie bien plus vivable. Or, comment remporter la victoire sans un consensus social, massif et écrasant, qui mette fin à l’ordre établi ? Et comment parvenir à un tel consensus sans un grand projet capable de galvaniser les sentiments, les aspirations et les volontés ?
Nous n’avons pas ce projet. Nous avons, bien sûr, mille projets politiques, mille programmes d’action, mais qui n’impliquent pas un projet de monde – d’un monde nouveau. Il n’y a aucune véritable nouveauté dans les drapeaux mentionnés plus haut : identité, communauté, tradition… Voilà des objectifs absolument indispensables, mais réactifs : ils réagissent au nihilisme développé par nos pseudo-élites… et partagé jusqu’à il y a deux jours par tout le monde.
Loin de proposer une nouvelle sensibilité, un nouvel imaginaire, un nouvel ordre des choses, ces drapeaux nous ramènent – j’insiste : aussi indispensables soient-ils – à ce qui existait il n’y a pas si longtemps. Ils impliquent un retour à la prospérité économique des années soixante et soixante-dix du siècle dernier ; ils supposent un retour aux racines auxquelles les peuples se sont toujours tenus ; ils signifient la réaffirmation d’identités dont l’anéantissement était déjà en germe depuis la fin de la guerre civile européenne en 1945, mais dont la démolition n’a été entreprise de façon résolue que ces derniers temps.
Il n’y a rien à objecter au retour à ce qui a soutenu les hommes pendant des siècles. Nous devons y revenir, mais tout en innovant. Il est bon de conserver, mais la « Révolution conservatrice » – conserver tout en transformant – est bien meilleure3. C’est particulièrement nécessaire pour deux raisons. Si le monde d’hier, comme dirait Zweig, regorgeait de vertus qu’il faut préserver, il y avait aussi bien des choses à bannir. L’autre raison est que le monde fondé sur l’identité, l’enracinement et la tradition était indissociable de la ferveur religieuse qui l’enveloppait. Et cette ferveur – nous y reviendrons – a aujourd’hui disparu.
Il est certes admirable de réagir contre nos oppresseurs. Mais cela ne suffit pas. Il ne suffit pas de les rejeter si ce rejet n’est pas accompagné de la perspective de remplacer l’ordre actuel par un autre, nouveau, grand, noble, affirmatif. Il ne suffit pas de dire « non » ; il faut savoir dire « oui ». Oui à un nouveau projet créateur de monde ; oui à une nouvelle sensibilité qui ne se borne pas à reconstruire le sol sur lequel les hommes se sont dressés depuis des siècles.
Si nous restions dépourvus de projet, quelle ferveur pourrait soutenir nos peuples dans une lutte où l’ennemi se défendra bec et ongles ? La lutte n’en sera que plus acharnée dans la mesure où ce dont il s’agit de changer, ce n’est pas seulement tel ou tel gouvernement, telles ou telles politiques. Ce dont il s’agit de changer, c’est le monde.
Changer notre monde désacralisé, déspiritualisé, pour un autre, chargé d’une intense énergie spirituelle. Voici le Projet : transformer le désert dans lequel nous errons en un verger où il soit proclamé haut et fort quelle est notre destinée, qui nous sommes, pourquoi nous sommes dans ce monde.
Savoir et proclamer de telles choses, vivre en accord avec elles et grâce à elles, voilà un véritable projet, voilà ce qui est fascinant : savoir et ressentir avec grandeur d’âme pourquoi on vit, pourquoi on meurt. Non pas engourdis par des constructions métaphysiques ou théologiques d’autrefois, mais enivrés par « la séduisante étincelle d’or, disait Nietzsche, dans le ventre du serpent vita4 ».
Comment quelque chose d’aussi léger et insaisissable qu’une étincelle d’or dans le ventre du serpent vita peut-elle briller – grande, ferme, incontestable ? Comment le voyageur peut-il avancer d’un pas ferme et décidé alors qu’« il n’y a pas de chemin, mais des sillages sur la mer », comme le disait Antonio Machado ? Qu’est-ce qui peut, en un mot, donner de la consistance à l’inconsistant, de la réalité à l’évanescent ? Qu’est-ce qui peut accomplir un tel miracle, si ce n’est le beau, le sacré, le divin ? Et quand nous disons « divin », il faut penser à une divinité qui, en accueillant la réalité contradictoire du mythe, reconnaît que c’est là, sur son terrain, qu’elle trouve sa demeure : dans les très hautes terres du mythique et du poétique.
Ce n’est qu’ainsi, grâce à un Dieu qui sache danser et poétiser, grâce à un art qui veuille redevenir grand ; grâce, enfin, au sacré – cette conjonction du fictif et du vrai, du mythique et du réel – qu’il sera possible d’insuffler éclat et magnificence à un monde qui, après la mort du Dieu absolu et tout-puissant, après la disparition de l’Absolu en tant que tel, se débat entre la chute dans l’abîme et la renaissance dans une nouvelle plénitude.
« Nous avons l’art, disait aussi Nietzsche, pour ne pas périr à cause de la Vérité ». De la Vérité suprasensible, disent les philosophes ; de la Vérité surnaturelle, disent les théologiens. Quand aucune d’entre elles n’est plus possible ni légitime, seul un autre type de vérité – mythique, poétique – peut illuminer le monde.
Est-ce possible ? Une telle vérité peut-elle accomplir une mission aussi haute ? Non seulement celle d’éclairer ceux d’entre nous qui accueillent avec joie le coup de griffe du sacré, mais la mission, surtout, d’éclairer l’ensemble des hommes, aussi grossiers, aussi rustres – mais aussi émouvants – qu’ils puissent être.
Est-ce possible ? Une telle chose a-t-elle jamais vu le jour ?
En ce qui concerne le divin, la réponse est évidente. Tout comme l’air qui, en enveloppant la vie, lui permet d’exister, le divin a enveloppé le monde à travers toutes les civilisations, toutes les cultures et toutes les époques. Sauf la nôtre.
Mais qu’en est-il de l’art ? L’art peut-il éclairer le monde ?
« Les Grecs, ce peuple d’artistes », disait également Nietzsche (et je ne le citerai plus). Il aurait pu en dire autant des hommes de la Renaissance et, bien qu’à un degré moindre, de ceux qui se pressaient dans les cathédrales gothiques, priaient dans les temples baroques, portaient en procession de belles Vierges et des saints bienfaiteurs, récitaient des « romances » castillanes ou assistaient à des drames, des comédies et des autos-sacramentaux.
La plupart d’entre eux étaient maladroits, incultes, analphabètes ; ce qui n’empêchait pas le feu de la beauté, se répandant à travers les champs, les rues et les places, d’imprégner l’air de la Cité. C’est bien de cela qu’il s’agit : d’imprégner une atmosphère à laquelle devait également penser Filippo Tommaso Marinetti lorsqu’il prônait, face à la démocratie insipide et prosaïque, que l’art et sa puissance – qu’il baptisa « artécratie » – imprègnent, comme arrière-plan, la Cité.
Le Carrefour
Écoutons Tocqueville, qui nous pose un dilemme à la fois passionnant et clairvoyant. Ensuite… ce sera à vous de choisir, cher lecteur.
« Voulez-vous donner à l’esprit humain une certaine hauteur, une façon généreuse d’envisager les choses de ce monde ? Voulez-vous inspirer aux hommes une sorte de mépris des biens matériels ? Désirez-vous faire naître ou entretenir des convictions profondes et préparer de grands dévouements ?
S’agit-il pour vous de polir les mœurs, d’élever les manières, de faire briller les arts ? Voulez-vous de la poésie, du bruit, de la gloire ?
Prétendez-vous organiser un peuple de manière à agir fortement sur tous les autres ? Le destinez-vous à tenter les grandes entreprises et, quel que soit le résultat de ses efforts, à laisser une trace immense dans l’histoire ?
Si tel est, suivant vous, l’objet principal que doivent se proposer les hommes en société, ne prenez pas le gouvernement de la démocratie : il ne vous conduirait pas sûrement au but.
Mais s’il vous semble utile de détourner l’activité intellectuelle et morale de l’homme sur les besoins de la vie matérielle, et l’employer à produire du bien-être ; si la raison vous paraît plus profitable aux hommes que le génie ; si votre objet n’est point de créer des vertus héroïques, mais des habitudes paisibles ; […] si, au lieu d’agir dans le sein d’une société brillante, il vous suffit de vivre au milieu d’une société prospère ; si, enfin, si l’objet principal d’un gouvernement n’est point, suivant vous, de donner au corps entier de la nation le plus de force ou le plus de gloire possible, mais de procurer à chacun des individus qui le composent le plus de bien-être et de lui éviter le plus de misère; alors égalisez les conditions et constituez le gouvernement de la démocratie.5 »
Avez-vous déjà fait votre choix ? Que préférez-vous ? Une société brillante et héroïque, ou une société prospère et veule ? Aspirez-vous pour votre patrie à des vertus héroïques ou à des mœurs paisibles ? Optez-vous pour le génie ou pour la raison ? Pour la gloire ou pour le bien-être ?
Si vous choisissez la seconde option, si vous optez pour une société confortable et débonnaire, si vous préférez la douceur et la bien-pensance, alors vous optez pour la démocratie. Nous ne pouvons que vous recommander, dans ce cas, de voter pour un parti libéral de « centre ». Si, en revanche, vous choisissez la première option et optez pour l’héroïque, l’intrépide, le poétique, alors vous ne choisissez pas la démocratie – du moins, pas celle que nous connaissons aujourd’hui – et nous vous recommandons, dans ce cas, de voter pour un parti souverainiste.
Le dilemme de Tocqueville résume en quelques lignes fulgurantes l’essence de ce qui est exposé dans ces pages. Elle présente toutefois un défaut qui n’est pas imputable au penseur. Elle exprime avec exactitude ce qu’était la démocratie dans l’Amérique des années 1830 qu’il a connu, et révèle – quelle prémonition ! – ce qui, au cours des deux siècles suivants, s’imposerait partout.
Mais si ce dilemme était celui qui prévalait alors et prévaut aujourd’hui, il ne doit pas être celui qui prévaudra demain.
Il n’y a aucune raison pour que ses deux termes s’opposent comme des ennemis irréconciliables. Il n’y a aucune raison pour que la gloire s’oppose au bien-être, pour que le génie exclue la raison, et pour que la richesse renie la beauté.
Seule la bourgeoisie, depuis les XIXe et XXe siècles, a conduit ces deux termes à une confrontation aussi absurde que mortelle. Les grands banquiers et généreux mécènes – les Médicis – qui, à Florence, à l’apogée de la Renaissance, ont porté l’art à son zénith, reniaient-ils peut-être la beauté ? Les banquiers et les bourgeois vénitiens, qui, en implantant la beauté sur la mer, ont édifié la plus belle ville du monde, reniaient-ils d’aventure la splendeur du beau ? La gloire qu’ils ont atteinte ne réside-t-elle pas dans le fait qu’ils ont su réunir en un faisceau ce que la démocratie et le capitalisme allaient par la suite séparer et opposer ?
La réponse est évidente ; poser la question, c’est y répondre. Mais c’est une autre question qui nous importe. Baignant comme nous baignons dans la plus grande abondance jamais connue et dans la plus grande laideur jamais éprouvée, serons-nous capables d’allier, comme les anciens, beauté, pouvoir et richesse ?
En soi, c’est parfaitement possible ; rien ne s’y oppose. Mais il manque l’essentiel : la volonté, le désir. Il faut vouloir que la lumière troublante du sacré éclaire un monde qui doit aussi se consacrer à la production de biens et de richesses, de bien-être et de prospérité. À une condition, toutefois : que la cupidité et ses aspirations effrénées ne placent pas la production et la consommation au sommet de l’existence ; qu’elles ne fassent pas de l’argent, des biens et des produits le mot d’ordre d’un monde qui transforme alors l’éclat du sacré en vestige des temps révolus ou en divertissement des temps présents.
Le fait que deux choses aussi apparemment opposées – la beauté et le bien-être, l’audace et le confort, le sacré et la prospérité – se rejoignent (ou non) déterminera notre sort, marquera la destinée des hommes que l’histoire a placés au plus grand des carrefours. Deux chemins partent de là : soit continuer à dégringoler dans l’abîme du nihilisme, de la laideur et de la vulgarité ; soit atteindre la gloire d’allier le plus grand bien-être jamais connu au feu envoûtant du beau, du sacré et du divin.
1. « Illibéral » était, plus précisément, le terme qu’ils ont employé pour ne pas effrayer outre mesure la bien-pensance libérale.
2. Voir mes livres : Les esclaves heureux de la liberté, Éditions David Reinharc, Paris, 2012 ; et N’y a-t-il qu’un dieu pour nous sauver ?, Éditions La Nouvelle Librairie, Paris, 2021.
3. Je fais bien sûr allusion au mouvement culturel, social et politique qui s’est développé en Allemagne entre 1919 et 1933.
4. Nietzsche, La volonté de puissance, § 26.
5. Alexis de Tocqueville, La démocratie en Amérique, vol. I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1983, pp. 281-282.



