Suburre, comme souterrain, comme suture est un homme partagé. Anciennement, il fut Antonin Firminy, auvergnat, fils de meunier, autodidacte, patron d’une petite bijouterie à Brioude, marié à une Ivoirienne à dreadlocks. Sa vie bascule lors d’un hold-up. Sévèrement battu par ses agresseurs, casques de motards baissés, il prend un pistolet et abat un des deux fuyards d’une balle dans le dos, un dénommé Chamseddine, 18 fois condamné.
Circonstances atténuantes, 8 ans de prison. Privilège d’une cellule individuelle pour l’isoler des autres détenus qui pourraient avoir un sentiment de vengeance. Mais ce privilège ne lui permettra pas d’échapper au sort des faibles, il devient la femme, « la meuf » d’un détenu antillais qui le prête à d’autres. Devenu bibliothécaire de la prison il découvre Bourdieu, dont la lecture agit comme une illumination :
« Nous n’avons pas le choix entre la violence et la non-violence. Nous avons le choix entre la violence des dominants et la violence des dominés ». Un acte social est un acte sans sujet, la découverte de cette dialectique lui permet de donner un sens à sa culpabilité « Homme blanc, Français de souche, commerçant de centre-ville, quand tu as tiré ces trois coups de feu tu concentrais tous les privilèges, tu étais un dominant. Dominé entièrement par ta propre domination. Ton crime se résume en cinq mots, un dominant tue un dominé ».
Chassés croisés
L’illumination devient incarnation quand il prend sous son aile un livreur lui aussi prénommé Chamseddine (le soleil de la religion en arabe). Ce dernier, très petit dealer à la très petite semaine, devient pour Firminy sorti de prison et devenu Suburre l’occasion de prendre fait et cause pour un vrai dominé. Ne révélons pas la suite, échevelée et tragi-comique entre rebuffades humiliantes et tentatives malheureuses pour se rapprocher du dominé, entre trafics divers et attaques de bijouteries, une manière d’effacer une vie antérieure.
A lire ce synopsis, le livre peut sembler sombre. Il n’en est rien, l’humour est constant, entre la folie bourdieusienne du héros, ses tentatives désespérées pour s’identifier aux dominés, sa haine caricaturale de lui-même Un portrait qui pourrait rappeler ceux d’un lecteur de Libération ou de Médiapart qui aurait pris un peu trop goût au cannabis… et à la littérature de Bourdieu. L’auteur prend un malin plaisir à brouiller les pistes, Suburre le faible se perd dans son désir de s’identifier à plus faible que lui. Le dominé se retrouve franchement dominants et le discours tout théorique dominés/dominants se retourne comme une crêpe dans son verbiage. Un rire garanti à chaque page ou presque. Vous avez un coup de cafard ? Lisez Pliskin !
PS : Un deuxième personnage revient dans l’ouvrage, un journaliste du Matin que l’on peut imaginer être le double du Monde, un certain Mandrillon. Je ne résiste pas au plaisir de citer l’avis de Firminy/Suburre sur Mandrillon : « J’ai du mal avec ces journalistes en stalles, nourris aux flatulences du temps… Ruminants de la doxa… Méthaniseurs du rien…Fabricants de faits divers… Procureurs vipérins de l’orthodoxie morale ».
Fabrice Pliskin Le Fou de Bourdieu, Le Cherche Midi, 2025, 490p, 22€
© Photo : DR – Fabrice Pliskin.




