Le dernier voyage de Jean Raspail

Le drapeau patagon est en berne. Son consul général, ultime représentant du royaume d’Orélie-Antoine Ier n’est plus. Jean Raspail s’est éteint à l’âge de 94 ans, à l’hôpital Henry Dunant à Paris.
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« Avec sa moustache arverne et sa prunelle wisigothique, Jean Raspail évoque irrésistiblement ces grands guerriers dont le poil blond virait au roux à la lueur des incendies joyeusement allumés. Surgis de leurs forêts et de leurs marécages, ils ne brûlaient des monastères que pour élever des cathédrales … Leur sang bouillonnant et contradictoire incite leur héritier à se proclamer “catholique romain” tout en se découvrant – et un peu plus chaque jour – “mystique-païen”. » Paru à l’hiver 1974, dans Éléments n°8-9, à l’occasion de la parution de son merveilleux récit La hache des steppes, ce portrait de Jean Raspail signé Jean Mabire a été à l’origine du long compagnonnage que l’écrivain-aventurier a entretenu tout au long de sa vie avec notre revue. Une amitié qui a traversé les générations. En cinquante ans, l’écrivain baroudeur a suivi toutes nos aventures. Toujours sous le signe du whisky et de l’humour !

Comme un rituel, à chaque fois lorsqu’il nous ouvrait la porte de son appartement pour un entretien ou une invitation, il nous apostrophait avec un clin d’œil : « Alors, Éléments, vous en êtes où du paganisme ? Parce que moi ma religion est faite. Je suis un pagano-chrétien. Le catholicisme, on n’a rien trouvé de mieux pour conserver le meilleur du paganisme, non ? ».

C’était en quelque sorte son sésame avant de nous ouvrir la porte de son appartement parisien, dont les murs étaient couverts d’objets de marine – peintures, insignes, maquettes de voiliers, collection de bateaux en bouteille – ainsi qu’une très belle tapisserie de toutes ses aventures dessinée par sa femme.

Le courage, qualité chère à son cœur

Explorateur et baroudeur, Jean Raspail suivait avec attention la jeune génération d’aventuriers français, cette « petite bande autour de Sylvain Tesson », chez qui il sentait « l’influence du scoutisme », nous avait-t-il confié en 2015, lors d’un numéro d’Éléments consacré à l’aventure. Il se reconnaissait en eux, lui qui était parti, en 1949, avec trois compagnons traverser l’Amérique en canoë du Saint-Laurent à la Nouvelle-Orléans (En canot sur les chemins d’eau du Roi. Une aventure en Amérique, Albin Michel). Pour lui, les royaumes de l’enfance et de l’aventure étaient intimement liés. Il était heureux de voir qu’il y avait encore des jeunes gens qui s’appuyaient sur le meilleur de la tradition scoute. Au premier rang de laquelle figurait le courage, qualité chère à son cœur, et qui demeurait selon lui le préalable à toute aventure.

De courage, il n’en a pas manqué en 1973, au moment d’écrire Le camp des Saints (Robert Laffont), roman prophétique sur la France de 2050, confrontée à l’arrivée massive de population du tiers monde sur les côtes françaises. Après l’avoir lu, Jean Cau s’était interrogé : « Et si Raspail, avec Le camp des Saints, n’était ni un prophète ni un romancier visionnaire, mais simplement un implacable historien de notre futur ? » Réédité en 2011, Jean Raspail y avait ajouté une préface exceptionnelle, intitulée « Big Other », où il faisait le compte de toutes les pages (87) tombant sous le coup de la loi !

La Patagonie, naissance d’un royaume imaginaire

Jean Raspail n’était pas l’homme d’un seul livre. En 1979, lors de la publication de Septentrion, notre critique Jean Mabire notait qu’il existait une « atmosphère Raspail », où « la mélancolie se voile de toutes les brumes du fantastique ». De fait, il fut un merveilleux conteur. Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie (Albin Michel), grand prix du roman de l’Académie française en 1981 en témoigne. Il est rare qu’une œuvre romanesque donne naissance à un royaume imaginaire et à un mythe : la Patagonie. Aujourd’hui plusieurs milliers de personnes revendiquent cette nationalité. « Je dois faire face à un afflux de demandes de naturalisation chaque fois que la France va un peu plus mal, nous disait-il. Je n’ai pas besoin de sondage d’opinion pour connaître l’état du pays. Je peux vous dire que le S.D.E.P. (Service de documentation extérieure patagon) est aussi bien renseigné que le Mossad et le Vatican ! »

Dernièrement encore, et ce fut sans doute l’une de ses dernières sorties, il nous avait fait l’amitié de participer le 22 octobre dernier à une séance de signatures à la Nouvelle Librairie. Quatre-cents lecteurs avaient patienté  plusieurs heures pour rendre hommage au consul général de Patagonie, représentant du royaume d’Orélie-Antoine Ier.

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