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Le magazine des idées
Jean-Paul Marcheschi

L’art n’a pas dit son dernier mot. « Les Perséides » de Jean-Paul Marcheschi

Les lecteurs de Renaud Camus connaissent son œuvre, qui ressemble à un incendie stellaire ou à une cartographie calcinée. Nous voulons parler de Jean-Paul Marcheschi, né en 1951, à Bastia. Depuis quarante ans, l’artiste, le peintre Marcheschi a abandonné le pinceau pour le feu – et parfois pour la plume, quand, à l’occasion, il se fait critique d’art et historien de la beauté. Nicolas Lévine vient de lire son autobiographie, « Les Perséides », aux éditions Les Impressions Nouvelles. Il nous en livre la critique enthousiaste.
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Jean-Paul Marcheschi est né en 1951 à Bastia. Après avoir utilisé les techniques classiques de la peinture et du dessin, il abandonne définitivement le pinceau en 1984 pour le feu, qui sera dès lors son instrument de travail exclusif. À la manière dont Jackson Pollock travaillait la peinture, Marcheschi travaille au flambeau, dans une sorte de ballet qu’il nomme « dripping de feu » en référence à la technique de l’expressionniste abstrait américain. Marcheschi travaille sur de simples feuilles à dessin, recouvertes d’un texte original composé le matin au réveil ou tard le soir dans des moments d’insomnie. Ce texte, préalable indispensable à l’acte de peindre dans lequel Marcheschi se livre tout entier, est une sorte d’écriture automatique à la limite de la conscience. Certaines de ces pages sont conservées et reliées pour devenir Livres rouges, une vaste entreprise commencée en 1981 qui constitue la bibliothèque de textes personnels et d’esquisses dans laquelle l’artiste puise le matériau des grandes œuvres à venir. D’autres feuillets, posés au sol, sont recouverts de cire et retravaillés à la suie pour être assemblés en d’imposantes compositions, certaines mises en eau, les « lacs ».

Auschwitz au Palais de Tokyo

En vérité, je ne me souviens plus précisément quand, pour la première fois, je suis entré dans l’atelier de Jean-Paul Marcheschi, quelque part dans le centre de Paris. Ce devait être vers 2008 ; c’était forcément un soir d’hiver. J’avais alors une idée bien arrêtée sur l’art dit contemporain.

Encore adolescent, j’avais vu les prétentieuses immondices de l’un des chouchous de l’époque, Fabrice Hybert ; de galerie en galerie, j’avais croisé ensuite des « productions » dont les cartels étaient souvent plus grands que ces dernières ; après, j’avais poussé le vice jusqu’à me rendre régulièrement au Palais de Tokyo où la bourgeoisie parisienne venait draguer sous MDMA entre des pneus suspendus et des aquariums vides et qui, presque toujours, d’une certaine manière, étaient censés nous rappeler les camps de la mort – j’ignore si l’on peut encore écrire après, mais on dirait bien qu’il est impossible d’être plasticien sans retourner à Auschwitz. Un soir, je vis un jeune philosophe reconverti dans le consulting broder longuement, devant une assemblée d’électeurs d’Anne Hidalgo, sur ce pauvre Heidegger devant une plaque de graphite de vingt centimètre sur vingt – et, bien sûr, Himmler n’était pas loin. Il fallait s’exalter pour la « technique » ; être mal à l’aise était très bon signe. En somme, je n’étais pas franchement convaincu. Je ne l’étais pas par les œuvres, et je l’étais encore moins par la fatuité du public qui se pressait, avec un enthousiasme feint, dans ces « espaces » où, forcément, je finissais pour ma part par m’appesantir sur les bouteilles de vin – c’est toujours ça de pris…

Un art loin des clowneries de l’art contemporain

Que pouvait-il avoir de plus, ce Marcheschi ? N’allait-il pas, lui aussi, refaire du Duchamp, cent ans après, après dix mille autres, en tellement pire ? Allais-je devoir subir de très décousus mais politiquement très corrects laïus sur l’art comme « lien social », « ouverture à l’Autre » et barrage contre la « haine » ? Pire encore – même si le risque était maigre, dans la mesure où l’ami qui me l’avait conseillé était un libéral conséquent et fin connaisseur de la scène contemporaine –, n’allais-je pas tomber sur un de ces artistes naphtalinés, justement bannis par leurs confrères, pour qui l’art finit avec la figuration, écoutent Ravel en boucle et vendent leurs natures mortes sur les marchés de Vézelay et Versailles à la sortie des églises, le dimanche ? J’étais un peu inquiet quand même. Je commençais à en avoir assez, d’Heidegger et des sculptures en pots de yaourt et des balançoires avec un godemiché fixé en leur milieu.

Dans les grottes de Marcheschi

Pour moi comme pour beaucoup d’autres, d’autres parfois prestigieux comme Pascal Quignard et Jacques Roubaud qui ont écrit sur lui, pour ses catalogues, la découverte de l’œuvre de Marcheschi fut une épiphanie. Son grand atelier était, jusqu’au plafond, couvert d’une épaisse couche de suie. C’est que, depuis le début des années 1980, il avait troqué le pinceau contre le pinceau de feu ; ses figures, il les dessinait ainsi, sur des feuilles de cahiers d’écolier, avec la cire tombant des faisceaux de bougies qu’il liait entre elles ; les scories de la combustion venaient se greffer aux murs, aux meubles, à chaque recoin de ce qui, soumis à ce traitement, ressemblait dès lors à un antre, une caverne, une grotte comme celle de Chauvet dont, j’en suis sûr malgré la distance, il me parlait lors de notre rencontre. Il me parlait également du Pontormo, du Rosso, de Ribera, de Turner, de Picasso, de Twombly. Il avait une connaissance encyclopédique de la peinture. Entre les concrétions de suie, certaines de ses toiles étaient accrochées aux murs de l’atelier. C’étaient bien souvent des variations sur La Divine Comédie qu’il pouvait réciter comme d’aucuns psalmodient la Bible. Érudite, sa conversation était d’abord aimable, rieuse, incarnée ; le bon mot suivait toujours la blague qui suivait le verdict. Il en va des amitiés comme des amours : on sait, immédiatement. Je sus, ce soir-là, que Marcheschi, l’homme autant que son œuvre, s’ajouterait à ma vie. C’est toujours avec une joie profonde que je le vois, ce peintre corse qui, non content de forger l’une des œuvres les plus puissantes de la scène contemporaine, se mit en tête, à l’automne de son existence bien remplie, d’écrire sur l’art. Cette ambition accoucha d’une Histoire de la Beauté en plusieurs volumes. Dans une langue racée mais parfois un tantinet hermétique, il y parlait de ses phares. Publié par une courageuse mais petite maison d’édition, son lumineux Greco, paru en 2019, parvenait à se frayer un chemin jusqu’au prestigieux prix Médicis, catégorie Essai, pour lequel il était sélectionné. Les éditions Les Impressions Nouvelles, sûres de leur fait, poursuivent aujourd’hui cette épatante entreprise en publiant Les Perséides.

Attraper les étoiles

Qui a le bonheur de connaître Marcheschi le retrouve tout entier dans cette esquisse de Mémoires. Il y a deux livres dans un seul : un sur la Corse, qui ne le quitte jamais, et un autre sur les artistes qu’il vénère et avec lesquels il dialogue. De son île natale, dans laquelle il est longtemps revenu dès qu’il le pouvait, il a retenu le parfum des fleurs, le soupir des rivières, les amitiés solides ou, plus tard, particulières qu’il noua avec certains garçons de Bastia, cette Gênes tropicale. On le suit à Sisco, Crosciano, mais aussi à Florence d’où sa famille, dans les années 1920, s’exila. Il repense et parle surtout d’Erca, sa tante, à qui il doit « le goût des sources et des eaux claires, du ciel et des étoiles », qui lui racontait, au pied du lit, toutes les légendes du pays, qui accueillait chez elle, avec une égale douceur, le neveu, l’ami, le voyageur et le vagabond. Ce faisant, à travers ce personnage et leur relation, Marcheschi recrée une époque, où les processions catholiques rythment chaque mois, où les femmes, fortes sans avoir besoin de le proclamer, gouvernent les foyers, où l’on se lève à cinq heures du matin pour aller faire des pêches miraculeuses avec un père aussi séduisant, viril et généreux que dur et volage. Les étoiles… Dans son superbe Caligula, Albert Camus fait dire à l’Empereur qu’il pourrait les attraper en tendant le bras vers elles – car après tout, répond-il à une Caesonia dubitative, qui a déjà essayé de le faire ? Je soupçonne Marcheschi d’avoir tenté de le faire, lui aussi, quand il était enfant. On pense encore à Yves Bonnefoy et ses sentiers du Lot peuplés de mystères lorsque Marcheschi évoque longuement les balades qu’il faisait, entre cyclamens et serpents, dans ce Cap Corse dont il sait par cœur la topographie, la flore et la faune.

Le secret du feu

Et puis, donc, il y a aussi la carrière, celle d’un peintre à la fois moderne absolu et parfaitement inactuel, admiratif de tant de ses contemporains mais hanté par les maîtres d’autrefois, ceux qui ornent les musées et les bibliothèques, et envers lesquels ce progressiste contrarié, ce réactionnaire sans le moindre a priori ne cesse de régler une dette. Nous ne sortons ni de nulle part ni de rien ; chaque homme est le fruit de dettes successives. Marcheschi ne le sait que trop, lui qui, s’il s’était soumis à la médiocrité ambiante, s’il avait consenti au reniement – à certains principes, à certaines amitiés – aurait droit à des rétrospectives partout, de Beaubourg à Saatchi and Saatchi où l’art, réduit à un objet de spéculation, se marchande en prenant des poses d’une affectation insupportable. On croise, dans ce second livre, pour en rester aux écrivains puisque j’ai déjà mentionné certains peintres, notamment Rilke, Henri James, Suarès, Jeanne Guyon. Marcheschi cherche, comme du reste dans tous ses livres, à percer le secret du feu qu’il a dressé et de la nuit qui le borde comme sa tante tant aimée le faisait lorsqu’il avait huit ans. Surtout, il dit à nouveau pourquoi lui, enfant du peuple, d’un milieu populaire, comme on dit de nos jours pour éviter de dire pauvre, a été comme ravi par la peinture, par cette beauté qu’il continue, contre toute logique apparente mais avec Kant, ce qui n’est pas rien, de servir. Alors, sans le savoir peut-être, il se fait aussi pasolinien – le Pasolini du PCI aux jeunes, celui qui se range, face aux stupide slogans des étudiants bourgeois, du côté des « fils de pauvres » qui viennent « de sous-utopies, paysannes ou urbaines ». Et dans un passage qui réunit l’enfance et l’âge adulte, il affirme, dans une langue poétique, comme une prière : « Coule-toi dans la lumière, épouse les saisons. Elles seules rythmeront ta vie, ta peinture, tes journées, tes sommeils. Jamais, dans l’observatoire du ciel que tu habites, tu n’as été plus proche de la nuit, de l’incessante respiration de l’univers. Il n’y a rien à inventer, aucun motif à chercher pour la peinture. Il en sera ainsi jusqu’à la fin. »

Jean-Paul Marcheschi, Les Perséides, éditions Les Impressions Nouvelles, 2021, 192 p., 17 €.

Le musée Rodin a par ailleurs commandé à trois peintres, dont Jean-Paul Marcheschi, des œuvres pour décorer des oculi et des dessus-de-porte. Ce travail, qu’on peut donc admirer dans l’un des plus beaux musées parisiens, a en outre accouché d’un riche catalogue : Décors contemporain du musée Rodin, éditions du Musée Rodin, 2021, 21 euros.

Enfin, on signalera la parution d’un numéro hors série de la belle revue littéraire corse Musanostra, numéro consacré à Dante et auquel Jean-Paul Marcheschi a collaboré.

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