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Une foule immense d’étudiants, majoritairement patriotes, hostiles au gouvernement pro-UE d’Aleksandar Vučić.

La fronde des étudiants patriotes contre la corruption en Serbie

La Serbie est depuis bientôt deux ans le théâtre d’importantes manifestations populaires contre son gouvernement, menées par des étudiants demandant la fin de la corruption et des élections anticipées. Pour comprendre les ressorts d’une lutte où les deux camps revendiquent le patriotisme, entretien avec notre collaborateur Dušan Dostanić.

La Serbie est gouvernée depuis 2014 par un parti classé à droite selon les observateurs européens, le Parti progressiste serbe (Srpska Napredna Stranka, SNS), héritier de la mouvance nationale des années 90. Depuis le sinistre du 1er novembre 2024 durant lequel la gare de Novi Sad s’est effondrée en tuant 16 personnes, des accusations de corruption ont entraîné d’énormes manifestations, principalement organisées par des étudiants en blocus et qui se poursuivent toujours à l’heure actuelle avec le soutien de nombreuses figures de la société civile. Dans un pays traditionnellement frondeur – qui a encore récemment connu d’importantes mobilisations contre les mesures sanitaires de la crise Covid, contre la tenue de la Gaypride et contre l’établissement d’une mine de lithium par le géant occidental Rio Tinto –, les manifestations populaires sont en général émaillées de symbolique nationaliste et laissent sceptiques les médias occidentaux. Le mouvement actuel n’a eu qu’une couverture médiatique limitée en Union européenne, dont les instances n’ont à ce jour toujours pas montrer de soutien concret, tandis qu’à l’inverse le gouvernement accuse les manifestants de fomenter une « révolution de couleur » au profit d’intérêts étrangers. C’est pour décrypter cette situation et obtenir quelques clés de lecture que nous sommes allés à la rencontre de Dušan Dostanić, chercheur à l’Institut des études politiques de Belgrade et contributeur aux cahiers de l’Institut Iliade.

M. M.

ÉLÉMENTS : Comment se structure le mouvement étudiant en vue des potentielles élections et quelles sont les tendances qui le traversent ?

DUŠAN DOSTANIĆ. Il me semble nécessaire de prendre en compte que le mouvement étudiant n’est pas une entité homogène : plusieurs courants idéologiques coexistent en son sein. On peut ainsi y observer une aile gauche minoritaire mais bruyante en lien avec des organisations extrémistes, ainsi qu’une aile libérale qui bénéficie du soutien des médias pro-occidentaux et de certains partis politiques. Cela saute effectivement régulièrement aux yeux. Cependant, il existe également un camp national plutôt large au sein de ce même mouvement étudiant. Il me semble, à titre personnel, que cet élément national représente la tendance la plus importante en termes d’effectifs, mais aussi la plus diffuse et la moins organisée. Cette hétérogénéité reste visible à l’heure actuelle. Pourtant, il est important de noter que les manifestations sont à ce jour dominées par une symbolique patriotique claire et sans ambiguïté. On ne trouve pas dans les rassemblements étudiants de drapeaux de l’UE ou de l’OTAN, mais le drapeau national et celui du Kosovo-Métochie frappé du slogan « Nema Predaje » [Pas de capitulation (NDLR)], des icônes et des crucifix. Cela témoigne assez clairement de l’état d’esprit général parmi les étudiants serbes. Il ne fait aucun doute que les gauchistes ne sont pas de ceux qui exhibent des icônes et que cette ambiance traditionaliste ne leur convient pas. Les intervenants en tribune ont également été de bords assez divers, ce qui n’a pas manqué d’irriter certains libéraux.

Il y a bien entendu des structures qui tentent de profiter du mouvement étudiant et d’une prétendue proximité avec celui-ci. C’est évidemment à prendre en compte, bien qu’il ne s’agisse pas d’une chose inhabituelle en politique. Il est de notoriété publique que les étudiants ont toujours su garder une certaine distance à l’endroit de tels « alliés ».

L’état des lieux réel entre ces diverses tendances apparaîtra lorsque les étudiants auront publié leur programme électoral, et auront publiés les noms des candidats de leur liste d’opposition. Pour l’instant, on connaît l’existence de groupes de travail consacrés aux différents points du futur programme. De même, des discussions portant sur le choix des candidats sont toujours en cours. Tant que le programme n’aura pas été publié, ni la liste établie, on ne peut statuer définitivement sur la relation entre ces différents courants.

ÉLÉMENTS : Le mémorandum publié par le mouvement étudiant sur la question du Kosovo représente la position patriote serbe classique. Peut-on parler du mouvement étudiant comme d’un mouvement patriote, ou seulement d’un mouvement abritant une composante patriote ?

DUŠAN DOSTANIĆ. Le mémorandum sur le Kosovo-Métochie a été revendiqué comme un document collectif par tous les représentants du mouvement étudiant. Il s’agit donc d’une position unanime ne prêtant pas à débat. Celle-ci est claire : le Kosovo et la Métochie font partie de la Serbie. C’est un thème d’une grande importance au regard du droit territorial, car notre Constitution continue de considérer le Kosovo comme une partie intégrante de la Serbie. Son importance est d’autant plus significative sur le plan spirituel et identitaire, ce que le mémorandum souligne clairement. Ce document réaffirme que la conservation du Kosovo-et-Métochie au sein de la République de Serbie est non seulement une question de survie pour notre État, un enjeu important pour le maintien de la paix dans la région, mais de plus que sans le Kosovo, nous perdrions la source et le sens de nos codes culturels et de notre mémoire historique. La position patriote fondamentale du mouvement est à cet égard clairement exprimée.

Il faut garder particulièrement à l’esprit que le gouvernement du Parti progressiste serbe d’Aleksandar Vučić agit directement contre les intérêts du peuple serbe en Republika Srpska [c’est-à-dire en Bosnie (NDLR)] et au Kosovo-Métochie. Vučić et sa clique corrompue sont en effet ceux qui, depuis l’acceptation des catastrophiques et anticonstitutionnels accords de Bruxelles en 2013, ont œuvré à la suppression progressive de la présence étatique serbe et des institutions serbes dans la région du Kosovo-Métochie. Ce gouvernement a également accepté la « proposition franco-allemande » formalisée par la suite sous le nom d’Accord d’Ohrid en 2023. Par son mémorandum, le mouvement étudiant se démarque donc clairement de la politique antinationale d’Aleksandar Vučić et lui ôte l’un de ses ressorts classiques pour manipuler les électeurs nationaux.

Une partie des libéraux de gauche ont été déçus par cette prise de position qu’ils considèrent comme une forme de nationalisme et un thème de campagne clivant. Les différents médias de gauche libérale ont ainsi tenté de relativiser la position du mouvement. L’impression renvoyée étant que les libéraux sont plus préoccupés à l’idée de garder les manifestations dans leur ornière idéologique, bien plus que par celle de renverser Vučić – en d’autres termes que l’ennemi désigné n’est pas simplement Vučić, mais toute forme de conservatisme et de nationalisme.

Une partie de la droite n’est pas non plus enthousiasmée par ce mémorandum. Elle considère que le texte ne va pas assez loin, et qu’il aurait fallu une prise de position plus claire contre l’Union européenne, perçue comme le principal adversaire des intérêts serbes au Kosovo-Métochie.

ÉLÉMENTS : Comment le mouvement interagit-il avec la population de la périphérie, de la Republika Srpska, du Kosovo, qui sont des soutiens traditionnels du SNS (Srpska Napredna Stranka, le Parti progressiste serbe au pouvoir donc) ? La sociologie du mouvement va-t-elle au-delà des étudiants et des urbains ?

DUŠAN DOSTANIĆ. Les manifestations ont démontré dès le début de l’année 2025 que le mouvement étudiant n’était pas circonscrit aux universités et aux grandes villes. En effet, tout au long de cette année, les étudiants ont accompli des marches d’une ville à l’autre, traversant les campagnes et parcourant l’ensemble du territoire national. II était touchant de voir ces jeunes parcourir les routes de campagne sous pluies et tempêtes en arborant le drapeau serbe et de voir leur accueil par leurs compatriotes. La symbolique nationale a joué là un rôle important. Le soutien massif témoigné aux étudiants dans chaque couche de la société était alors indéniable. De même, cela prouva la volonté des étudiants de s’adresser à tous les pans de la société serbe, dans l’ensemble du pays.

Les élections municipales partielles de cette année ont également démontré que le mouvement étudiant est devenu la première force d’opposition. Il a obtenu des résultats étonnamment bons dans des circonscriptions de petite envergure où le SNS passait jusque-là avec des scores très importants, comme par exemple à Sevojno en Serbie occidentale, et à Kula dans le Nord. Cela signifie donc que dans ces lieux, le mouvement étudiant a su absorber l’électorat de l’opposition traditionnelle et capter une partie des anciens électeurs SNS.

Cela prouve également que Vučić n’est plus si sûr de sa force et c’est pourquoi, en dépit de la crise politique et de légitimité manifeste qui dure depuis plus d’un an et demi, il n’a pas convoqué d’élections nationales. À la place, il s’est lancé dans des actions absurdes telles que l’occupation du parc entre l’Assemblée et le Palais présidentiel, devenu une no go zone sous le contrôle des militants de son parti.

ÉLÉMENTS : Est-il possible que se forme une coalition d’opposition sur une base autre que le simple dégagisme ?

DUŠAN DOSTANIĆ. Il est peut-être encore trop tôt pour le dire. Il est certain que le mouvement étudiant présentera une liste aux élections en son propre nom. Cette liste ne comportera pas de politiciens de métiers connus du public serbe. L’une des conditions pour y figurer est de n’avoir exercé de responsabilité dans aucun parti politique, ce qui signifie donc présenter de nouveaux visages. Bien entendu, les partis peuvent apporter leur soutien au mouvement étudiant, mais sans possibilité de peser dans ses débats internes.

On ne sait pas encore clairement quels partis d’opposition soutiendront le mouvement étudiant, et lesquels se présenteront contre lui aux élections. Pour une partie des partis de tendance libérale de gauche, le mouvement étudiant est une réalité désagréable : ils le considèrent comme trop nationaliste et n’ont pas réussi à le placer sous leur contrôle idéologique. Ainsi, une partie du public de gauche libérale a réagi avec véhémence au mémorandum sur le Kosovo-Métochie. Ce même public a également critiqué l’organisation d’une manifestation étudiante de soutien aux Serbes du Kosovo pour le Vidovdan1 de 2025. Ils avaient alors taxé les étudiants de nationalisme et refusés de les considérer comme une alternative crédible à Vučić. Les libéraux de gauche fantasment un mouvement étudiant correspondant à leurs revendications, mais celles-ci ont, du moins pour l’instant, été catégoriquement repoussées.

Certains partis de droite nourrissent également des griefs envers le mouvement étudiant, mais de nature différente : ils considèrent que les étudiants se livrent à une antipolitique en refusant les collaborations officielles entre partis d’opposition.

Il faut bien sûr garder à l’esprit que s’expriment ici des intérêts partisans. Il est difficile d’imaginer n’importe lequel des partis déjà installés consentant à soutenir inconditionnellement les étudiants et par là même se condamner à rester en dehors du Parlement pour la prochaine mandature.

ÉLÉMENTS : Le mouvement étudiant peut-il donc représenter une rénovation de la classe politique serbe ?

DUŠAN DOSTANIĆ. À l’heure actuelle on ne peut l’affirmer avec certitude. Le fait que le mouvement étudiant rejette toute collaboration avec les partis traditionnels et choisisse de se présenter avec sa propre liste – où ne figureront pas de politiciens de métier – montre qu’existe une volonté de renouvellement du personnel politique. De même, la lutte contre la corruption implique aussi une lustration : en cas d’arrivée du mouvement étudiant au pouvoir, toute personne impliquée dans des affaires de corruption ne pourra plus exercer dans la fonction publique. Cela imposerait donc un changement important dans les personnalités de la scène politique. Il ne faut pas oublier que nombre de membres de la coalition au pouvoir sont en politique depuis près de trente ans et que c’est là le seul métier qu’ils aient jamais exercé. La plupart ont, au besoin, changé de partis et de « convictions » idéologiques tout en restant constamment à proximité du pouvoir. Nous pourrions en dresser une liste interminable. Le besoin d’un changement de personnes n’en est que plus criant. Il nous faut de nouvelles têtes, portant de nouvelles idées, car une telle transformation ne signifiera pas grand-chose si persistent les vieux clivages, la stérilité intellectuelle et les mêmes clichés des trente dernières années.

Il ne faut certes pas escompter de miracle. Nous savons, grâce à Robert Michels, que qui dit organisation dit oligarchie, et que l’idéalisme finit tôt ou tard par s’estomper, laissant les carriéristes et les intéressés prendre le devant de la scène. De même, en cas de victoire, le mouvement étudiant devra tenter de maintenir sa cohésion. Reste que la condition sine qua none à tout changement et renouveau demeure le départ du gouvernement actuel. C’est seulement alors qu’il sera possible de réfléchir à de nouvelles entreprises et d’accoucher d’idées neuves.

ÉLÉMENTS : Au cours des quatorze dernières années avant le début des manifestants, la majorité de l’électorat de droite se tournait traditionnellement vers le SNS, existe-t-il aujourd’hui un espace pour une nouvelle alternative de droite ?

DUŠAN DOSTANIĆ. Les électeurs de droite n’ont jamais été particulièrement exaltés par Vučić. Certes, celui-ci est parvenu jusqu’à présent à manipuler à son profit le sentiment national, mais il n’est pas lui-même nationaliste et son parti n’est pas de droite conservatrice – quoi qu’en disent les médias occidentaux. Vučić est allé courtiser les Clinton en 2015 et a financé leur fondation, escomptant une victoire d’Hilary Clinton face à Donald Trump. Plus tard, il enverra également ses hommes de confiance auprès de l’équipe de Kamala Harris. Tout cela montre qu’il n’est pas question ici d’une quelconque politique de droite conservatrice. Vučić mène le même genre de politique que mènerait un libéral pro-UE, drapée des oripeaux du nationalisme.

Au cours des quatorze dernières années, il y a eu plusieurs tentatives de former une alternative de droite au SNS, mais elles se sont révélées pour le moins infructueuses. Les raisons de cet échec sont nombreuses, mais il ne faut pas oublier que Vučić est toujours resté très conscient de la non-menace représentée par la gauche libérale, cette dernière étant victime d’un plafond de verre. Les partis de gauche libérale ne peuvent que compter sur environ 20 % de l’électorat. À l’inverse, une opposition de droite serait à même de réellement ébranler le pouvoir, et c’est pour ça que tout fut mis en œuvre pour l’étouffer et fragmenter cet électorat, par exemple en suscitant à la veille des élections des pseudo-formations prétendument de droite pour rabattre les électeurs vers la coalition de gouvernement.

La Serbie est un pays relativement conservateur, chrétien et traditionaliste – relativement, bien entendu, à l’Europe occidentale actuelle. Un espace indéniable existe pour l’émergence d’une plateforme authentiquement de droite, mais ce potentiel n’est à l’heure actuelle pas utilisé, ce qui ouvre la possibilité au mouvement étudiant de capter l’électorat droitier.

ÉLÉMENTS : Le SNS est devenu omniprésent dans la fonction publique, règne par le népotisme, mobilise les fonctionnaires dans des rassemblements de soutien au gouvernement, des pratiques renvoyant directement aux méthodes des régimes socialistes. Comment un parti historiquement issu de l’opposition nationale au communisme en arrive-t-il là ?

DUŠAN DOSTANIĆ. Il me semble erroné de considérer le SNS comme héritier de l’anticommunisme nationaliste. Il est vrai que le SNS est né d’une scission d’élus du Parti radical serbe (Srpska Radikalna Stranka, SRS), lui-même catalogué comme nationaliste et anticommuniste. On peut cependant se demander ce que le SRS avait de réellement nationaliste, dans quelle mesure cela n’était qu’un moyen superficiel d’accéder au pouvoir. Ces « anticommunistes » ne voyaient aucun inconvénient à collaborer avec des post-communistes dans le cadre de coalitions gouvernementales. Quoiqu’il en soit, le SNS s’est totalement débarrassé de son bagage idéologique en se séparant du SRS, pour devenir un parti opportuniste pro-UE. Aleksandar Vučić promettait de lutter contre la corruption, se décrivait comme un libéral, vantait une Serbie modernisée, louait Max Weber et l’éthique protestante… La rhétorique patriote est encore utilisée en campagne, mais uniquement à des fins de mobilisation électorale. Le SNS a rapidement intégré des transfuges d’autres partis parfois de gauche ou libéraux comme le Parti démocrate ou le G17+. Sa politique consiste à d’accueillir tous ceux prêts à gouverner avec lui. Selon toute logique, un tel fonctionnement anti-idéologique, dépourvu d’idées propres, et ne tenant que par la force et les intérêts particuliers, ne peut déboucher que sur le népotisme, l’achat de voix, le détournement des institutions et la corruption généralisée. Il faut reconnaître, cependant, que le SNS n’a pas inventé ce système. Tout cela existait déjà à l’époque où les libéraux dirigeaient le pays sous l’égide du Parti démocrate. Mais le SNS est allé bien plus loin que les Démocrates ne l’ont jamais fait, et a perfectionné ce système. Il faut rappeler encore que le SNS a absorbé tous les anciens responsables qui étaient prêts à poursuivre en son nom ce qu’ils accomplissaient déjà pour l’administration précédente. Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs été grassement récompensés.

ÉLÉMENTS : Dans quelle mesure peut-on rapprocher ou différencier le mouvement des étudiants serbes d’autres mouvements anti-corruption dans l’Europe de l’Est post-communiste ?

DUŠAN DOSTANIĆ. Le mouvement étudiant serbe n’exprime pas d’enthousiasme particulier pour l’Union européenne. Les symboles de l’UE ne sont pas visibles dans les manifestations. Il y a eu des tentatives pour pousser les étudiants à se positionner en la faveur de l’option européenne, mais elles n’ont pas abouti. De plus, les étudiants n’ont exprimé aucun rejet de la Russie et ne sont pas alignés contre elle.

Réciproquement, l’Union européenne et les structures liées n’ont pas exprimé de soutien fort et inconditionnel aux étudiants. L’UE et sa bureaucratie soutiennent de facto le gouvernement d’Aleksandar Vučić, car elles savent qu’il continuera de satisfaire tous leurs intérêts, comme en témoigne le projet de mine de lithium de Rio Tinto ou les concessions inacceptables sur la question du Kosovo-Métochie. L’UE et l’Occident n’ont tout simplement aucune raison de renverser Vučić et la bureaucratie de Bruxelles s’est montrée plus ou moins satisfaite de son travail, en dépit de tous ses autres agissements. Après tout, il est bien arrivé au pouvoir avec le soutien direct d’Angela Merkel. Enfin, des critiques du nationalisme des étudiants serbes ont paru dans des médias européens tels que le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Il ne fait aucun doute que les occidentalistes ne sont pas enthousiasmés par le mémorandum sur le Kosovo-Métochie et qu’un Vučić coopératif leur convient bien mieux.

En bref, la lutte contre la corruption, dans ce cas précis, n’est pas synonyme d’un alignement géopolitique sur l’Occident, bien que certaines forces libérales l’interprètent ainsi. Les motivations fondamentales sont – du moins celles qui font consensus –, tout à fait différentes. Les gens veulent tout simplement une responsabilisation de la vie politique. Quand un drame survient et que l’effondrement du fronton d’une gare tue 16 personnes, il faut pouvoir établir qui en est responsable. Un gouvernement qui enfreint les lois et protège les coupables doit être changé. Cela n’a aucun rapport avec les « révolutions de couleur » dans le style de Maidan ou avec une orientation de la Serbie vers l’Ouest. Il s’agit de toute autre chose.

ÉLÉMENTS : Comment évolue l’image de l’Union européenne dans la population serbe ?

DUŠAN DOSTANIĆ. Aux dernières nouvelles, les enquêtes d’opinion montrent que la majorité des citoyens serbes ne souhaite pas entrer dans l’UE. Dans la mesure où cette entrée serait conditionnée à une reconnaissance de la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo-Métochie, le rejet est plus net encore. Cela illustre qu’au cours des vingt derniers années, l’UE a notablement perdu de son attractivité et n’est plus perçue par les Serbes comme elle l’était au début des années 2000.

Une bonne partie de ceux qui soutiennent encore une adhésion à l’UE le font sous l’influence de médias mettant en avant l’amélioration potentielle du niveau de vie, et d’autres souffrent d’un aveuglement idéologique, tout à fait religieux, envers ce projet. Cependant, ces derniers forment un cercle très restreint de gauchistes libéraux dont l’activité politique est exclusivement consacrée à la diffusion de la propagande européenne.

ÉLÉMENTS : Quelle est la position des organisations gauchistes et pro-occidentales traditionnelles ?

DUŠAN DOSTANIĆ. Les gauchistes et les libéraux pro-occidentaux soutiennent le mouvement étudiant en paroles, mais souvent avec de fortes réserves – comme à propos de la manifestation du 28 juin 2025 ou du mémorandum sur le Kosovo-Métochie. Ils considèrent que le mouvement est trop nationaliste, que les étudiants sont à trop à droite, et essaient donc d’utiliser leurs médias pour réorienter l’opinion étudiante vers leurs positions. Une lutte pour l’interprétation du mouvement est toujours en cours. Malheureusement, la droite serbe ne dispose pas encore de ses propres médias ou de canaux de communications aptes à rivaliser avec la gauche et à promouvoir son récit. C’est là donc une autre raison de l’insuccès relatif des organisations traditionnelles de droite dans un environnement pourtant favorable.

1. 28 juin, anniversaire de la bataille du Kosovo polje en 1389, et deuxième fête nationale du pays.

© Photo : Une foule immense d’étudiants, majoritairement patriotes, hostiles au gouvernement pro-UE d’Aleksandar Vučić.

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