Le magazine des idées
Julien l’Admirable

Julien l’Admirable

Pour répondre à un précédent article jugé trop hostile à cette grande figure de l’histoire européenne, Christopher Gérard rend hommage à l’empereur Julien (331-363), flétri du surnom d’ « Apostat » par ses ennemis chrétiens. Philosophe néoplatonicien, mystique du Soleil, guerrier victorieux et dernier grand défenseur de l’hellénisme, Julien incarne une voie royale et tragique : celle d’un prince qui tenta, en moins de deux ans de règne, de rendre aux Dieux leur place au cœur de l’Empire romain.

« Julien est admirable. Il y a toujours des moments dans la vie où son exemple fait chanceler. » m’écrivait Michel Déon, dans une lettre du 24 novembre 2002.

Commençons par l’essentiel : le surnom insultant d’Apostat («  renégat « ), donné par des chrétiens ne se justifie que dans une vision déformée de l’Histoire (parle-t-on de Constantin l’Apostat ?) ; il est donc plus juste de l’appeler Julien le Philosophe ou même Julien le Grand, comme ses contemporains. Voire Julien le Fidèle, comme Régis Debray.

Né d’une famille illyrienne de rang impérial, Julien (331-363) assiste, à l’âge de six ans, au massacre de son père, de son oncle, de six cousins, égorgés sous ses yeux sur l’ordre du nouvel empereur, Constance II. Seul survivant de ce drame sordide avec son demi-frère Gallus, le petit prince est élevé dans la religion chrétienne, qu’il connaît de l’intérieur sans vraiment y adhérer, car il ne peut oublier que cette religion est professée par les assassins de ses parents, qu’un baptême opportun, qualifié par le philosophe Lucien Jerphagnon de « détergent miraculeux », a, aux yeux du clergé, lavés de leurs crimes.

Après une enfance solitaire, passée en Cappadoce dans l’amitié des livres mais surtout dans la crainte permanente d’être à son tour assassiné, Julien étudie la philosophie et la littérature grecques, qui achèvent sa conversion à l’hellénisme dans sa version néoplatonicienne tardive, mâtinée de magie et d’occultisme. Primordial semble le rôle joué par son pédagogue, Mardonios, qui est, pendant les années de jeunesse de l’orphelin, le seul adulte à lui témoigner de l’affection. Cet esclave scythe lui enseigne Homère et Hésiode, sus par cœur.

Dans sa belle biographie de Julien, Lucien Jerphagnon montre à quel point cet adolescent sensible, « suréduqué »,  vit coupé du monde des hommes et dans la proximité de la mort, sous la surveillance pesante des espions de Constance II. Une sorte de khâgneux perpétuellement sur ses gardes, conscient que l’exercice du pouvoir absolu va difficilement de pair avec le respect des valeurs évangéliques. Un contemplatif, obligé de porter un masque pour survivre.

Vers 351, à vingt ans, Julien se met en secret à adorer les anciens Dieux, et tout particulièrement le Soleil, comme en témoigne l’une des plus belles pages de l’Antiquité, celle qui ouvre son Hymne à Hélios-Roi : « Je suis un suivant du roi Hélios. (…) Dès l’enfance j’ai été pénétré d’un amour passionné pour les rayons du dieu ; dès mon plus jeune âge, la lumière de l’éther m’a mis si complètement l’esprit en extase que non seulement je désirais de fixer mes regards sur les rayons du soleil, mais que, s’il m’arrivait de sortir, la nuit, par un temps serein, sans nuage et pur, me délivrant de toute autre pensée je m’attachais aux splendeurs du ciel, sans plus rien comprendre de ce qu’on pouvait me dire. » Julien est bien un mystique qui ne se satisfait pas d’une philosophie austère : il lui faut aussi un contact sensible avec le divin, ce qui à l’époque se fait dans le cadre de la théurgie et des Mystères, qui promettent d’intégrer l’homme au divin au sein d’un monde considéré comme un organisme vivant.

Vers 350, le christianisme est encore minoritaire : les classes dominantes, l’intelligentsia, la haute administration, le corps professoral, l’armée, l’aristocratie, demeurent fidèles aux Dieux de l’Empire. Sous Constantin (306-337), les chrétiens ne représentent que dix pourcents de la population mais ils sont remarquablement organisés en une Église, qui est déjà un modèle d’opportunisme. Les conversions sont souvent dictées par l’intérêt, comme celle de l’évêque de Pégase, adorateur en secret d’Hélios… Dans ce contexte, parler de «  Crépuscule des Dieux « , de «  fin du paganisme »  ne correspond nullement à la réalité : à l’instar de la civilisation romaine, on peut dire, en paraphrasant l’historien Piganiol, que le paganisme a été assassiné.

Syncrétisme et théologie solaire

Julien ne se convertit donc pas à une religion moribonde, mais bien à un néo-paganisme caractérisé par le goût pour le syncrétisme, par l’importance accordée à la théologie solaire et au rituel, tous éléments qui se trouvent déjà chez Jamblique, le maître à penser du Prince. L’un des multiples intérêts de l’œuvre de Julien réside dans le fait qu’elle constitue le seul témoignage personnel de conversion religieuse, avec celle d’Augustin.

Julien approche alors avec prudence des cénacles quasi clandestins, qui observent d’un œil plein de sympathie ce jeune prince impérial. Pour eux, cet idéaliste incarne l’espoir de restaurer l’hellénisme et de sauver l’Empire de la décadence qui le mine. Supérieurement intelligent, rempli d’un amour intransigeant du passé, Julien, qui est aussi le dernier descendant de la famille de Constantin, mène alors la vie rangée du jeune philosophe, simple et accessible, d’où sa popularité, qui ne laisse d’inquiéter Constance II. Il passe quelques courts moments à Athènes, où il se fait initier aux Mystères d’Eleusis et goûte donc le cycéon,  breuvage sacré à base de vin, de miel, de farine et de fromage râpé. Ce sont les plus belles heures de sa courte existence, qui prennent fin sur l’ordre de l’empereur.

Convoqué de toute urgence à la cour, Julien se voit confier, en 355, le titre de César, c’est-à-dire de lieutenant de l’Auguste, qui demeure le seul chef suprême. Sa mission : défendre les Gaules ravagées par les Barbares. En réalité, Constance II l’utilise à des fins politiques sans lui accorder de réel pouvoir. S’il part pour la Gaule, c’est avec une escorte de trois cents hommes pour « inaugurer les chrysanthèmes », comme le note plaisamment Jerphagnon. Pourtant, Julien montre immédiatement des qualités militaires et administratives inattendues chez un rat de bibliothèque. Prenant sa mission très au sérieux, il se plonge dans l’étude et ne s’épargne aucun entraînement : du combat rapproché aux subtilités de la tactique, il étonne ses officiers par son inlassable bonne volonté et par son endurance. Ces vieux briscards avaient vu venir un intellectuel de Constantinople, un oriental bredouillant le latin, et voilà que ce bleu se métamorphose en un Saint-Cyrien « qui en veut » ! Sa popularité ne cesse de croître, attisée par ses amis crypto-païens, à la tête desquels se trouve le médecin Oribase. Enhardi par des premiers faits d’armes et par quelques succès politiques, Julien écrase les Germains près de Strasbourg en 357 : il est alors maître d’une Gaule pacifiée pour 50 ans. Il n’hésite pas à franchir le Rhin à plusieurs reprises, dernier César à porter les aigles impériales au-delà du fleuve.

L’empereur Constance II s’inquiète de plus belle, d’autant que sa redoutable police secrète (les agentes in rebus, barbouzes de l’époque) le tient au courant de la montée en puissance du jeune prince, qui prend de plus en plus d’initiatives, entre autres sur le plan politique. Ne rétablit-il pas l’axe Rhin-Meuse, permettant ainsi au commerce fluvial de redynamiser des régions appauvries ? Julien pratique aussi une politique de déflation, réduit les charges, répartit mieux les impôts. Dans l’armée, il rétablit la discipline et veille au paiement régulier de la solde. Jerphagnon le décrit à juste titre comme « le bon roi des Gaules » : contrairement aux attentes de la cour, le blanc-bec censé se casser la figure s’en tire avec tous les honneurs et, surtout, met dans sa poche le corps des officiers celtes et germaniques, fer de lance de l’armée impériale. Et les populations, épuisées par des années d’insécurité, l’idolâtrent. Emoi à Constantinople: le tortueux Constance II, qui a sa logique propre, comprend alors que le risque d’une énième usurpation est réel. En 360, il rappelle en Orient les meilleures troupes de Julien César, prélude obligé à un entretien « fraternel ». Mais les troupes, des grognards attachées à leur chef par un pacte quasi féodal, se mutinent et proclament Julien Auguste – empereur – à Lutèce dans l’Ile de la Cité, et ce à la mode germanique, en le portant sur le pavois. A l’origine de ce pronunciamiento, l’activité souterraine et inlassable d’une phratrie groupée autour d’Oribase. Julien s’est probablement laissé faire tout en assurant Constance de sa fidélité. Double jeu qui ne trompe personne. Entre l’Auguste et son César, c’est la guerre. Par un stupéfiant Blitzkrieg, Julien descend à toute vitesse le Danube avec ses troupes pour porter l’offensive en Orient, mais la mort providentielle de Constance II en novembre 361 le laisse seul maître de l’Empire, qui échappe ainsi à la guerre civile.

Julien est libre d’adorer les Dieux en public et d’inaugurer une ambitieuse politique de restauration païenne. Lors de son arrivée triomphale à Constantinople, il étonne la cour par son style simple et frugal, très vieux Romain, à des années lumières du ritualisme ampoulé de son prédécesseur. Julien a pour modèles Trajan et Marc Aurèle : il désire rétablir le principat libéral des Antonins avec son Sénat respecté, ses cités autonomes, bref un empire décentralisé. Fidèle à l’idéal platonicien du Roi-Philosophe, le jeune empereur témoigne d’un sens très élevé de l’état et d’une vision sacerdotale du pouvoir suprême. Il s’agit pour lui de rétablir un âge d’or et non de se vautrer dans un luxe orientalisant. La cour commence par ricaner, mais rapidement la nouvelle équipe s’impose et supprime les postes inutiles ainsi que le cérémonial calqué sur celui des Sassanides pour revenir à une austérité plus romaine.

Liberté religieuse

Une des premières mesures de l’autocrate est de proclamer la liberté religieuse, pour les païens, dont les temples en Orient étaient pillés, et aussi pour les hérétiques, ceux qui n’adorent pas le Christ comme la cour. Ces derniers sont libres de rentrer d’exil, de sortir de la clandestinité, à la grande fureur des « orthodoxes ». Les églises chrétiennes dans leur ensemble (catholiques, ariennes, …) sont ainsi replacées dans le droit commun. Pour le clergé, le temps des privilèges et des exemptions est terminé. Nulle persécution donc, comme l’a prétendu une certaine hagiographie, mais des tracasseries assorties ici ou là de règlements de compte aussi limités, car le prince éprouve depuis toujours une vive répulsion pour la violence physique comme pour les conversions forcées : «  Pour persuader les hommes et les instruire, écrit Julien, il faut recourir à la raison , et non aux coups, aux outrages, aux supplices corporels. Je ne puis trop le répéter : que ceux qui ont du zèle pour la vraie religion (le paganisme) ne molestent, n’attaquent ni n’insultent les foules des Galiléens (les chrétiens). » Avec ses très nombreuses réformes, l’avènement de Julien marque donc une reprise en main sur tous les plans, y compris spirituel.

Inspiré au début de son règne par le Bon Roi de Platon, respectueux des lois cosmiques et humaines, Julien évolue vers une forme de théocratie avec son clergé hiérarchisé, ses dogmes (immortalité de l’âme parente des Dieux, éternité du monde), sa philanthopia. En fait, il copie l’organisation de l’Eglise pour rivaliser avec elle. Il se fait ainsi le continuateur de réformes entreprises un siècle plutôt par l’empereur Daïa et apparaît comme un curieux mélange de despote éclairé et de théocrate. Cette idée de papauté païenne est étrangère à l’hellénisme traditionnel et ne laisse pas de surprendre ses amis. Ainsi, sa fameuse loi sur les professeurs, qui interdit aux chrétiens d’enseigner les lettres classiques, scandalise les milieux a priori favorables à sa politique, choqués par une telle confessionnalisation de l’hellénisme. Julien se comporte comme un converti.

Pour lui, l’hellénisme est l’humanisme par excellence: le renier, comme le font nombre de Chrétiens de son temps, est à ses yeux le pire des crimes. Mille générations d’hommes, et non des moindres, Homère, Hésiode, les Tragiques, le divin Platon seraient perdus à jamais pour n’avoir pas adoré le Christ ? Idée impensable pour ce philhellène. Le «Tu n’adoreras pas d’autres Dieux», le « Je suis un Dieu jaloux » lui paraissent de purs blasphèmes et, à ses yeux, le Dieu d’Israël n’est qu’un Dieu national, celui des Hébreux. Il y a chez Julien un refus net de l’universalisme religieux. Déjà le polémiste Celse ironisait sur la révélation envoyée « dans un seul coin de la terre ». L’arrivée tardive du novus Deus Galilaeus faisait les gorges chaudes des païens anciens : Celse l’appelle « Celui qui vient d’apparaître ». En fait, pour Julien, les Chrétiens, qui ne sont même pas fidèles au Dieu des Hébreux, sont des apatrides, qui n’ont point leur place dans sa vision hiérarchisée du Cosmos où chaque peuple a ses Dieux nationaux, qu’il appelle « ethnarques ».

Au mois de mars 363,  l’empereur lance contre la Perse la grande expédition dont il ne reviendra pas. Quelque part en Irak, une lance de cavalerie romaine, « partie on ne sait d’où » pour citer l’historien Ammien Marcellin, met fin aux espoirs de restauration païenne. C’est le début de la légende noire de Julien, qui durera mille ans. Pourtant, nombreux sont les chrétiens qui reconnaissent l’envergure exceptionnelle et le charisme de l’autocrate.

Ses idées forment de la propagande païenne au Vème siècle et son prestige fait de lui le héros de la résistance au christianisme. Ses oeuvres continuent d’être lues à Byzance par des cénacles non-conformistes, qui perpétuent sa mémoire et recopient inlassablement ses manuscrits. En 1489, Laurent de Médicis fait représenter une pièce où Julien apparaît comme le défenseur de la grandeur romaine et de l’hellénisme. Ses écrits sont alors publiés, devenant accessibles à toute l’élite cultivée.

       Il a souvent été reproché à Julien d’avoir péché par excès de passéisme, par manque de réalisme. Vision romantique d’une sorte de Don Quichotte peu au fait des réalités de son temps ou mirage du « sens de l’histoire », préjugé judéo-chrétien par excellence. Ce reproche est vide de sens car fondé sur une interprétation a posteriori des faits : le triomphe « inévitable » de l’Église. Julien n’a jamais eu l’intention d’éradiquer le christianisme, ni même de le persécuter. Simplement, il voulut l’évincer des classes dirigeantes et le réduire à une foi de simpliciores, ce qu’il était aux origines. Si Julien avait régné vingt ou trente ans, il est fort probable qu’il aurait récupéré les élites encore peu touchées par la nouvelle religion. Leur énergie aurait été mise au service de l’Empire et non point de l’Église.

       En marginalisant le clergé chrétien, en le privant de ses privilèges politiques et financiers, Julien aurait sans doute pu éviter le triomphe sans partage d’une Église ivre de puissance temporelle ainsi que l’effondrement du paganisme. Une forme de syncrétisme pagano-chrétien serait vite apparue.

       Pour un contemporain, Julien l’Admirable demeure un modèle de droiture, de pureté, ainsi que le héros clandestin de notre culture. Comment ne pas partager l’opinion de Montaigne : « C’était, à la vérité, un très grand homme et rare, (…); et, de vrai, il n’est aucune sorte de vertu de quoi il n’ait laissé de très notables exemples » ?

Source :  http://archaion.hautetfort.com/

Laisser un commentaire

Sur le même sujet

Actuellement en kiosque – N°220 – juin – juillet 2026

Revue Éléments

Découvrez nos formules d’abonnement

• 2 ans • 12 N° • 96€
• 1 an • 6 N° • 52€
• Durée libre • 8,90€ /2 mois
• Soutien • 12 N° • 200€

Newsletter Éléments

Recevez chaque semaine, l’agenda des événements, nos dernières parutions, nos actualités.