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Julien-Freund et Carl-Schmitt

Julien Freund inédit. La philosophie à bâtons rompus

Voici un texte dont les freundiens connaissaient depuis longtemps l’existence, mais dont la publication était sans cesse ajournée : les « Lettres de la vallée, Méditations philosophiques et politiques ». Pour la première fois réunies en volume, aux éditions de la Nouvelle Librairie, ces lettres offrent un panorama des préoccupations de Freund. Gilles Banderier, qui les a éditées et postfacées, y voit la clef de voûte où se rejoignent les grands thèmes de sa pensée. Il répond à nos questions.
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ÉLÉMENTS : La première chose qui surprend en ouvrant ces Lettres de la vallée, c’est le genre – épistolaire – adopté par l’auteur. Cela faisait longtemps qu’on n’avait plus croisé dans le paysage intellectuel des lettres philosophiques. Savez-vous pourquoi Freund a choisi cette forme ? Est-ce parce qu’il était trop à l’étroit dans « les règles de la méthode sociologique », pour parler comme un autre Vosgien, Émile Durkheim ? Il trouvait ici une liberté que des genres plus académiques ne lui concédaient que chichement…

GILLES BANDERIER. La tradition philosophique occidentale a en effet cultivé le genre épistolaire. Les lettres de Platon et de Sénèque étaient écrites en vue d’une lecture collective dans un cercle de disciples. On pense aux Lettres philosophiques de Voltaire, qui ne sont pas des lettres et qui n’entendent l’adjectif « philosophique » que dans l’acception étroite et militante du XVIIIe siècle (on la retrouve dans son Dictionnaire).

Les Lettres de la vallée ont ceci de singulier qu’elles n’ont jamais été « envoyées » : non seulement elles sont restées dans les archives de Julien Freund, mais encore les destinataires n’en avaient, semble-t-il, pas entendu parler. La forme épistolaire ne dissimule pas que ces textes sont avant tout de libres méditations, sans les contraintes associées aux publications académiques et parfois sans rapport direct avec les goûts ou les préoccupations du destinataire. Peut-être y a-t-il une forme de salut ironique, en tout cas paradoxal, dans la lettre X (sur la métaphysique), écrite par un philosophe aventuré en sociologie à son assistant (et futur successeur), authentique sociologue, lui. Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur les rapports entre Freund et la sociologie, discipline qui a fini par le rejeter.

ÉLÉMENTS : Peut-on lire ces lettres comme un compendium de sa pensée ? On y retrouve nombre des thèmes qui lui étaient familiers, sur la politique, l’idéologie, la guerre, les totalitarismes, l’utopie, la décadence, etc. Si vous deviez résumer la pensée de Freund, à quel principe unificateur la relieriez-vous ?

GILLES BANDERIER. Comme toute grande pensée, celle de Julien Freund est complexe et se déploie sur plusieurs plans. On doit en outre remarquer que nous ne disposons pas d’Œuvres complètes, scientifiquement établies, qui en autoriseraient une évaluation d’ensemble. S’il faut ramener cette pensée à un principe unificateur, on pourrait penser au réalisme philosophique hérité d’Aristote. Dans sa fresque du Vatican, Raphaël a génialement symbolisé ce réalisme, avec la main d’Aristote désignant l’ici-bas et s’opposant aux rêveries utopiques de Platon (dont on ne redira jamais assez, comme l’a bien vu Karl Popper, qu’il fut le précurseur du totalitarisme). Freund a raconté la révélation que constitua pour lui la pensée d’Aristote, alors peu mise en avant (peut-être est-ce toujours le cas) dans l’enseignement de la philosophie. Comme le Stagirite, Julien Freund prend le monde en général, et le politique en particulier, tels qu’ils sont, sans se réfugier dans les messianismes laïques ou les utopies séculières. Aucun penseur n’a dénoncé avec autant de force la violence que recèlent les utopies, sous leur aspect aimable.

ÉLÉMENTS : D’où tu parles, camarade ? On connaît l’injonction des soixante-huitards. Quoi que très éloigné de leurs préoccupations, Julien Freund n’était pas insensible à cette question. Vous-même, vous dites dans votre postface que ces lettres dessinent une géographie amicale et professionnelle de Freund. À quoi ressemble-t-elle ?

GILLES BANDERIER. Puisque vous évoquez mai 68, une anecdote : lorsque la vague de la contestation estudiantine atteignit Strasbourg (à mi-chemin entre Paris et l’Allemagne, où il y eut des émeutes dès le mois d’avril), Julien Freund fut un des très rares professeurs (peut-être même le seul) à continuer de faire cours. Il invita même des étudiants qui manifestaient bruyamment sous ses fenêtres à monter chez lui et à venir discuter, discussion qui se prolongea plusieurs heures. Julien Freund fut un homme de fidélité : à son enfance dans une cité ouvrière et un milieu social modeste, à ses maîtres de l’enseignement supérieur (plusieurs sont cités au fil des Lettres), à Carl Schmitt (fidélité qui ne dut pas toujours être facile à assumer), à ses amis du temps de la Résistance… Cette fidélité se manifeste par le choix des dédicataires : amis de sa jeunesse en Moselle, compagnons des années sombres, collègues de l’enseignement supérieur avec lesquels il discutait autour d’une bonne table…

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