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Intensification de la guerre avec l’Iran

Intensification de la guerre avec l’Iran

Alors que les sommités de la politique étrangère ne cessent de mettre en garde contre les dangers d'une attaque américaine contre l'Iran, la Maison Blanche semble convaincue que Donald Trump est en mesure de gérer les retombées d'une frappe sur l’ancienne Perse. Un excès de confiance qui façonne la stratégie du président américain depuis plusieurs années.

Les États-Unis et Israël ont lancé ce samedi 28 février une attaque contre l’Iran, la première frappe apparente ayant eu lieu près des bureaux du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei.

Les médias iraniens ont fait état de frappes dans tout le pays. Le président américain a déclaré dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux que les États-Unis avaient lancé « des opérations militaires majeures en Iran ». Ce dernier affirme que l’Iran poursuit le développement de son programme nucléaire et prévoit de développer des missiles capables d’atteindre les États-Unis. Par conséquent, Donald Trump appelle le peuple iranien à « prendre le contrôle de son gouvernement, qui lui appartient ». Par ailleurs, Trump admet que les frappes contre l’Iran pourraient faire des victimes américaines, affirmant que « cela arrive souvent en temps de guerre ».

Un véritable engrenage

Malgré la mise en garde de nombreux responsables de la politique étrangère à Washington, Donald Trump semble ignorer leurs conseils et poursuit dans sa voie. En 2018, lorsque ce dernier rompt avec la politique américaine en transférant l’ambassade américaine en Israël, à Jérusalem, nombreux experts en stratégie avaient prédit que cette décision entraînerait des manifestations généralisées et des violences contre le personnel américain. Une dynamique qui s’est répétée en juin dernier, lorsque Trump s’est joint aux frappes israéliennes contre le programme nucléaire iranien. Les analystes ont averti que cette décision déclencherait une guerre plus large et accélérerait la percée nucléaire de l’Iran. Lorsque l’administration a renversé le président vénézuélien Nicolás Maduro en janvier dernier, les experts ont insisté sur le fait que son pays, voire toute la région, plongerait dans le chaos, mais rien de tel ne s’est produit jusqu’à présent.

Malgré les mises en garde, Trump estime que les avertissements concernant de nouvelles attaques contre l’Iran sont exagérés. De toute évidence, Trump ne comprend fondamentalement pas que la faiblesse de l’Iran ne conduira pas le pays à capituler à la table des négociations. Au contraire, la fragilité actuelle de l’Iran ne fait que réduire la marge de manœuvre pour des compromis significatifs. Trump ne comprend pas non plus que l’Iran est confronté à des conditions totalement différentes de celles qui prévalaient en juin 2025, lorsqu’il a choisi de désamorcer la crise. La politique étrangère va vite, très vite !

 La République islamique estime, et vu les dernières attaques conjointes, les soupçons sont fondés, qu’Israël et les États-Unis ont l’intention de frapper à plusieurs reprises son programme de missiles balistiques, fondement de l’autodéfense iranienne, et qu’elle doit se montrer plus agressive pour prévenir le type d’attaques perpétuelles qui pourraient la renverser complètement.

Le comportement de Trump lui-même augmente également le risque d’escalade. Le désir toujours plus intense du président américain d’être considéré comme un artisan historique de la paix le conduit à un choix binaire inutile : contraindre Téhéran à conclure un nouvel accord majeur ou recourir à une force considérable. Le flou qui entoure ses motivations rend ce point sensible d’autant plus dangereux. Trump semble vouloir, sans ordre particulier, démontrer la puissance de l’armée américaine, renforcer sa position dans les négociations, montrer qu’il doit être pris au sérieux depuis son engagement en janvier dernier à protéger les manifestants iraniens, tout en se démarquant de l’approche passive du démocrate Barack Obama. Un mélange d’objectifs et de priorités un brin foutraque, qui contraste avec l’efficacité de ses précédentes opérations. Finalement, les conditions actuelles font qu’une attaque des États-Unis contre l’Iran pourrait entraîner des représailles meurtrières inattendues et un conflit beaucoup plus long et potentiellement préjudiciable pour les Etats-Unis.

Donald Trump s’est il lui-même tendu un piège ?

D’un point de vue stratégique, Trump n’a aucune raison valable d’attaquer l’Iran. Téhéran menace certes les intérêts de Washington au Moyen-Orient, mais ne représente pas une menace immédiate pour les États-Unis. Au lendemain des manifestations généralisées dans le pays et de la féroce répression qui s’en est suivie, une pression économique et diplomatique soutenue aurait encore affaibli le régime sans risquer un conflit ouvert. Mais Donald Trump se satisfait-il des victoires discrètes ? Il faut du spectaculaire ! Soit le gouvernement iranien accepte un accord nucléaire global dans lequel il renonce à tout enrichissement nucléaire et à son programme de missiles, soit Washington passe à l’offensive. Manifestement, ça sera la seconde option.

Lancer une frappe militaire limitée contre l’Iran pour le contraindre à satisfaire aux exigences américaines correspond bien à la stratégie de Trump. Cela lui permet de faire un coup d’éclat. Le président américain souhaite clairement obtenir soit un accord de capitulation, soit un cadre général qui valide l’affirmation selon laquelle il a apporté la paix au Moyen-Orient pour la première fois depuis de nombreuses années. Les dirigeants iraniens sont-ils disposés à lui offrir cette grande victoire symbolique ? Manifestement non. Les négociateurs iraniens aiment se concentrer sur des détails et des concessions étroites et réciproques.

Lors d’une série de négociations entre l’Iran et les États-Unis à Genève, l’Iran a envoyé le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, l’ensemble de ses conseillers, et une équipe d’experts techniques pour régler des détails précis, comme la manière dont l’Iran exporterait ses stocks d’uranium. Trump, en revanche, n’a envoyé que deux personnes : son envoyé spécial polyvalent, Steve Witkoff, et son gendre Jared Kushner. Il ne se soucie pas des détails techniques. Simple et efficace ? Certes. Mais très insuffisant.

Washington exige des concessions publiques radicales sans offrir pratiquement rien de concret en échange. John Limbert, ancien diplomate américain et otage en Iran en 1979, observe avec ironie dans son livre Negotiating With Iran que « l’Iran ne cède pas à la pression, mais seulement à une forte pression ». Il note comment l’Iran, après des années de défiance farouche, a accepté en 1988 un cessez-le-feu humiliant avec l’Irak, parrainé par l’ONU, après avoir finalement conclu que la poursuite de cette guerre dévastatrice qui durait depuis huit ans menaçait la survie de la République islamique. Il y a fort à parier que l’Iran ne cédera pas à des exigences importantes simplement à cause d’une campagne de bombardements. De plus, le régime iranien ne signera pas d’accords qui, compromettant fondamentalement sa viabilité. Insister pour que l’Iran démantèle son programme de missiles, est certainement voué à l’échec, car le régime estime que ce programme renforce son emprise sur le pouvoir dans le pays. Trump ne comprend pas que, quelle que soit la faiblesse de l’Iran ou la force déployée par les États-Unis, le guide suprême Ali Khamenei ne négociera jamais volontairement la fin de la République islamique. Il préférerait mourir en martyr.

Il y a six semaines, lors des nombreuses manifestations à Téhéran et dans le reste du pays, le simple fait que Trump ait renoncé à sa promesse de riposter au nom des manifestants et ait proposé des négociations a créé une énorme opportunité pour Téhéran. Mais celle-ci a été gâchée lorsque l’Iran a rejeté la première proposition de l’administration Trump, à savoir un sommet régional à Istanbul entre les ministres des Affaires étrangères, qui aurait pu différer suffisamment du cadre de négociation d’Obama pour donner une couverture politique à Trump. L’Iran n’a tout simplement pas pu se résoudre à laisser Trump sauver la face et remporter une victoire symbolique. Ali Khamenei, guide suprême de l’Iran, semble, tout comme Trump, très attaché aux apparences du pouvoir.

Un point de non-retour ?

Objectivement, l’Iran sait qu’une guerre ouverte contre les États-Unis ou Israël se solderait par un échec. En théorie, si Trump passe à l’attaque, Téhéran aurait tout intérêt à rechercher une désescalade rapide, comme il l’a fait avec Israël en avril et octobre 2024. Mais l’Iran est aujourd’hui confronté à une situation très différente de celle d’alors. Aujourd’hui, Israël et les États-Unis considèrent tous deux l’Iran comme un tigre de papier. Les milices par procuration qu’il utilisait pour dissuader Israël et terroriser le Moyen-Orient depuis des années ont été largement neutralisées. Son programme nucléaire est en ruines. Ses défenses aériennes sont en lambeaux : les frappes de juin ont détruit la plupart de ses sites de missiles sol-air et ont ouvert d’énormes brèches dans son réseau de radars d’alerte. Et en décembre 2025, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’est rendu à Mar-a-Lago et a obtenu l’autorisation de Trump de frapper le programme de missiles balistiques de l’Iran, seul moyen dont dispose encore l’Iran pour menacer Israël ; et clef de voûte de la défense du pays. Cette évolution menace l’existence même de la République islamique.

Déçu par l’avancement des négociations, les intentions de Trump sont désormais très ambiguës. Obligé de défendre une ligne rouge, le président américain veut à tout prix éviter les comparaisons avec Obama, en menant des opérations de grande envergure avec un minimum de conséquences. Du point de vue de l’Iran, Israël et les États-Unis semblent avoir conclu qu’ils peuvent frapper sans provocation directe et lorsque cela sert leurs intérêts politiques nationaux. En conséquence, les responsables iraniens estiment qu’ils doivent donner une leçon à Trump, sinon ils seront perpétuellement en danger.

Dans un discours récent prononcé par Khamenei, ce dernier a menacé de couler un porte-avions américain et de fermer le détroit d’Ormuz. Tuer des Américains pourrait en effet être une option particulièrement attrayante : les dirigeants iraniens se souviennent qu’en 1983, le président américain Ronald Reagan a retiré toutes les forces américaines du Liban après l’attentat suicide soutenu par l’Iran contre une caserne de marines dans ce pays, alors qu’il avait initialement déclaré qu’il ne se laisserait pas intimider par le terrorisme. L’Iran pourrait sérieusement envisager de cibler les infrastructures énergétiques des États arabes du Golfe.

Les États-Unis disposent d’environ 40 000 soldats répartis dans 13 bases régionales, sans compter les importantes forces navales et aériennes qu’ils ont récemment déployées au Moyen-Orient. Le 19 février dernier, l’ambassadeur iranien auprès des Nations unies a averti que si son pays était attaqué, toutes les « bases, installations et ressources de la force hostile » situées à proximité « constitueraient des cibles légitimes ». Rappelons que selon un sondage Quinnipiac réalisé mi-janvier, 70 % des Américains, dont une majorité de républicains, s’opposent à une intervention militaire en Iran. Trump aura du mal à justifier la mort de soldats américains dans un conflit qu’il aura lui-même provoqué, renversant totalement la ligne de sa politique étrangère. L’Iran pourrait également intensifier ses frappes de missiles sur des cibles civiles israéliennes, mettant à rude épreuve les capacités défensives d’Israël et poussant les États-Unis à investir des ressources considérables pour soutenir leur allié. On est loin de l’America First.

Enfin, Téhéran pourrait cibler les flux pétroliers mondiaux et le transport maritime international, ce qui ferait grimper les prix de l’énergie et créerait un sérieux handicap politique pour Trump.

En 2019, lors de la dernière campagne de « pression maximale » lancée par Trump, l’Iran a directement attaqué l’installation de traitement du pétrole d’Abqaiq en Arabie saoudite, la plus grande au monde. Les relations entre l’Iran et les États arabes du Golfe sont aujourd’hui plus solides qu’elles ne l’étaient à l’époque, mais Téhéran sait que les dirigeants du Golfe exercent une réelle influence sur Trump et pourraient lui demander de faire marche arrière s’ils subissaient des pressions.

L’Iran est bien plus faible qu’auparavant, certes. Mais le régime des mollahs dispose encore de moyens sérieux pour infliger de réels coups de boutoir aux États-Unis.

Certains sénateurs, comme le néoconservateur républicain Lindsey Graham, exhortent pourtant Trump à ne pas « parler comme Reagan et agir comme Obama », une comparaison que Trump déteste et redoute.

« La plus grande victoire est celle qui ne nécessite aucune bataille. » comme le rappelait Sun Tzu. Trump devrait méditer…

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