Bien sûr que c’était mieux avant. Tout simplement parce qu’avant, tout le monde était plus jeune et qu’on ne se levait pas le matin en ayant mal à des endroits dont on ignorait jusqu’alors l’existence en notre anatomie. Cela posé, il est vrai que la France des années 80 était moins violente et moins fracturée qu’aujourd’hui. Jusqu’à cette période, demeure encore un vernis de civilisation. Même les immigrés, minoritaires à l’époque, veulent tous plus ou moins ressembler à des Français comme les autres. On peut encore fumer dans les bars et les restaurants. Il n’y a pas de radars sur les routes et aucun pandore ne songerait à vous faire souffler dans le ballon au retour du traditionnel déjeuner dominical partagé en famille. Les humoristes ont encore le droit de rire d’à peu près tout, tandis que les journalistes sont autorisés à écrire globalement ce que bon leur semble. En ce sens, on ne peut que regretter cette décennie passée.
L’héritage des enfants de mai 68…
Pourtant, à y regarder de plus près, c’est là que tout commence. Ceux qui arrivent aux manettes des pouvoirs politiques et médiatiques sont des anciens de mai 68. Ayant oublié qu’ils luttaient naguère contre la société de consommation, ils en deviennent les plus ardents promoteurs, passés du col Mao au Rotary club, pour reprendre le titre d’un essai signé Guy Hocquenghem ayant alors fait grand bruit. Résultat ? La gauche oublie la lutte sociale pour les combats sociétaux tout en se ralliant au projet européen. C’en est fini de Pierre Mauroy. Vive Laurent Fabius ! Adieu Jean-Pierre Chevènement et bienvenue à Jacques Delors ! De leur côté, RPR et UDF se convertissent au reaganisme et au thatchérisme. Ce seront les années Michel Noir et Alain Carignon, Alain Madelin et Philippe Douste-Blazy. François Mitterrand enterre le socialisme et Jacques Chirac fait de même du gaullisme. La gauche trahit le peuple et la droite abandonne la nation.
Les années SOS Racisme…
Les vannes de l’immigration sont désormais grandes ouvertes. De nouveaux bataillons d’électeurs pour la gauche, de la main d’œuvre à exploiter pour la droite : le grand patronat, qui a un pied dans les deux camps, se frotte les mains. Le summum du cynisme est atteint avec SOS Racisme. On persuade les immigrés que tous leurs malheurs sont dus à des beaufs racistes. Les premiers finissent par y croire, oubliant la fierté de leurs origines pour sombrer dans a posture victimaire ; racistes, ou au moins xénophobes, nombre des seconds ne tarderont pas à le devenir, non sans raison, puisque se sentant de plus en plus étrangers en leur propre pays.
Comme toujours, la droite acquiesce, alors que cette opération politico-mondaine ne vise qu’à lui interdire un semblant de début d’alliance électorale avec un Front national connaissant ses premiers succès dans les urnes.
Comme toujours, la droite plie. En attentant de se faire greffer une paire de couilles ? Inutile d’espérer : il y aurait eu rejet d’organes pour incompatibilité génétique. Et il faudra attendre pas loin d’un demi-siècle pour qu’un Éric Ciotti se réveille enfin et sorte la droite de son coma profond.
Les prémices du communautarisme…
Cette période est également celle du communautarisme, système aussi idiot que mortifère, où nos compatriotes ne sont plus jugés que par leurs origines ethniques, leurs confessions respectives et leurs orientations sexuelles, réelles ou présumées. Ce sont les débuts de la Gay Pride ; laquelle avait un sens aux États-Unis. Parce que les boites de travestis newyorkaises étaient systématiquement victimes de violentes descentes de police. Ce qui déclenche les émeutes de Stonewall à l’occasion desquelles est organisée la première Gay Pride. Mais rien de tel à Paris. Nos policiers allaient-ils tabasser à l’Alcazar ou chez Michou ? Non. Pas plus que rue Sainte-Anne, connue pour ses spectacles d’un genre particulier. Les Américains avaient Elvis et nous Johnny. À eux les rockers et à nous les yéyés. Idem pour cette parade : une pâle copie, un ersatz, une parodie. Une palinodie.
Et ceux du renouveau de la presse dissidente…
Après, ne soyons pas inutilement et systématiquement négatifs. Car ces fichues années 80 seront aussi celles du réveil d’un nombre grandissant de Français, le FN commençant à devenir une formation politique de plus en plus incontournable. Cela aura encore été celui d’une certaine presse dissidente. Et qu’il soit ici permis à l’auteur de ces lignes d’égrener quelques souvenirs. En 1986, l’hebdomadaire Minute, alors sous la direction du défunt Patrick Buisson, embauche une équipe de jeunes journalistes. La même qui fondera ensuite Le Choc du mois, véritable pépinière d’autres talents encore plus juvéniles, qu’on retrouvera ensuite dans d’innombrables organes de presse, du Figaro magazine à Valeurs actuelles, de Boulevard Voltaire à Éléments, du Journal du dimanche à Monde et vie, de L’Incorrect à Monde et vie. Et encore, on en oublie. Lesquels formeront à leur tour d’autres jeunes pousses trustant aujourd’hui certains plateaux télévisés. Le tout en un saint passage de témoins et sans jamais chercher à piétiner ses aînés. À croire que le poison ait eu au moins ce mérite consistant à susciter son contre poison.
C’était aussi cela, les années 80 ; là où tout a commencé à se casser la gueule, mais où la riposte s’est organisée. Voilà ce qui demeure probablement à en sauver : le début d’une sorte de renaissance, consécutive au désastre qui s’annonçait.
PS : Notons que d’un point de vue musical, tout est quasiment à jeter de cette décennie. De la musique pour garçons coiffeurs pianotant derrière des ordinateurs, des Smiths à Émile et Images, de Joy Division à Début de soirée, de Cure à David et Jonathan. Heureusement qu’en France, il y avait les Rita Mitsouko. Et Prince aux USA, tant qu’à faire bonne mesure.
© Photo : Julien Dray, Jean-Luc Mélenchon et Marie-Noëlle Lienemann lors d’une manifestation de SOS Racisme



