« Vous auriez pleuré la mort d’Hitler » ; « Vous auriez fait une minute de silence pour la mort de Goebbels », depuis la mort de Quentin Deranque, on ne compte plus les commentaires issus de la gauche radicale ou de l’extrême gauche qui justifient, voire se réjouissent du meurtre en réunion de ce jeune militant nationaliste. Comparé à Adolf Hitler, qualifié de fasciste, de néo-fasciste, de nazi, de néo-nazi, d’antisémite, de raciste, de tout ce que le champ lexical de la gauche possède pour qualifier ses ennemis mortels, Quentin aurait dans le fond bien mérité ce qui lui était arrivé. Plus que cela : tuer Quentin était une bonne chose pour cette gauche : après tout, qui serait contre l’idée de tuer un nazi ?
Tout d’abord, rétablissons les faits. Quentin Deranque était un jeune homme qui n’aurait certainement pas rougi de la qualification d’« extrême droite » une fois son sens péjoratif mis de côté. Proche de l’Action française (à laquelle il n’a cependant jamais adhéré), il était membre des Allobroges Bourgoin, un groupe nationaliste-révolutionnaire, et un catholique tendance traditionnaliste. Selon ses amis, c’est d’ailleurs ce dernier point qui dominait ses engagements : participant régulièrement à des maraudes, il préférait de plus en plus cette foi à sa vie militante. Quentin était-il fasciste, nazi ? La seule existence d’une foi catholique vibrante qu’il avait d’ailleurs transmise à sa famille prouve l’inverse. Selon les témoignages que j’ai pu récolter, il était ainsi en mutation, d’une dominante « NR » (et la sous-culture qui va avec) à une dominante catholique, bouquins de philosophie à l’appui. Mais au fond, peu importe ce qu’il était vraiment en pensée ou en actes : pour la gauche, il était avant tout un fasciste à tuer.
Extension du domaine du fascisme
La droite et la gauche existent depuis plus d’un siècle à la fois comme référentiels absolus et comme notions relatives : ainsi, on peut raisonnablement estimer que le général de Gaulle était très largement plus à droite que des représentants politiques comme Éric Zemmour ou Marine Le Pen : anti-avortement, monarchiste, catholique conservateur, autoritariste, il n’hésitait pas à parler en termes de « races » et était dans le fond un homme d’un autre temps. De même, Léon Blum s’était imposé vingt ans plus tôt en grand défenseur des luttes sociales pour avoir légalisé… les congés payés ! L’extrême gauche d’hier défendait la semaine de quarante heures, celle d’aujourd’hui la semaine de vingt heures. L’extrême droite d’hier luttait pour conserver les colonies, contre l’avortement et pour la réhabilitation du maréchal Pétain, celle d’aujourd’hui pour limiter fortement l’immigration, contre la GPA et pour la défense de la mémoire napoléonienne. Difficile d’arguer que la société ne s’est pas largement gauchisée depuis.
Nous avons en fait assisté depuis cinquante ans à une immense victoire sociétale et culturelle de la gauche et depuis vingt-cinq ans à une victoire écrasante des centristes sur les plans économique et démocratique (raisons pour lesquelles absolument tout va mal). En fait, le phénomène auquel nous assistons depuis quelques années est une re-droitisation modérée du pays sous un gouvernement centriste, louvoyant entre progressisme et néo-libéralisme pour mieux brouiller les pistes.
Alors que culturellement, cette société se gauchisait, les termes qu’elle employait prenaient plus de force, et touchaient donc une plus large partie de la population. Dans les années 30, alors que les « vrais » fascistes existaient, il ne venait pas à l’idée de la gauche de qualifier directement de fascistes la gauche modérée, les centristes ou même la droite conservatrice. De Gaulle avait bien été traité de fasciste, mais il faut dire que malgré toutes les qualités de sa gouvernance, il y avait sans doute quelques raisons à cela. Depuis 1930 (sauf durant la guerre), c’est probablement, en quantité, le même noyau d’irréductibles qui se revendique toujours franchement du fascisme, du nazisme en France. Ce qu’on appelle l’« ultra-droite » représenterait selon les estimations entre 3 000 et 5 000 personnes aujourd’hui, tandis qu’une très grande partie des responsables politiques de gauche radicale ou d’extrême gauche n’ont aucun problème à qualifier de fascistes ou de nazis les quelque 13 millions d’électeurs du RN de 2022.
La première cause de ce basculement est liée à la porosité historique et humaine entre la droite nationale parlementaire actuelle et l’ultra-droite française réelle. Effectivement, un ancien Waffen-SS fait partie des fondateurs du mouvement (il y a plus d’un demi-siècle) et une faible minorité de cette ultra-droite partage un passé ou une proximité avec les institutions du Rassemblement national, mais on parle d’une goutte d’eau dans un océan : quiconque connaît d’ailleurs un peu sérieusement les têtes dirigeantes du parti sait la particulière modération de leur ambition en termes d’action politique.
La seconde cause de ce basculement, plus récente, est l’extension du sens donné au terme « fascisme » (ou nazisme, d’ailleurs). Alors qu’il était autrefois un mussolinisme, un hitlérisme, le fascisme est désormais l’opposition au mariage homosexuel, à l’immigration, à l’insécurité, aux luttes sociales, au multiculturalisme.
Cette gauche projette dans l’extension absolue des propositions majeures du Rassemblement national une résurgence du nazisme. Le RN n’est selon eux pas nazi : il est nazi en puissance, et donc, par simplification sémantique, nazi en faits. L’influence du spécialiste du nazisme Johann Chapoutot n’est d’ailleurs pas pour rien dans cette affaire : à user de son autorité universitaire pour commenter la société actuelle, à dresser des parallèles douteux entre les années 30 et nos années 20, à parler du centrisme comme marchepied ontologique du nazisme, la pensée non-académique de cet historien a largement touché la jeunesse de gauche, en quête d’autorité pour appuyer un tel discours.
Un député Insoumis déclarait ainsi l’autre jour : « C’est forcément binaire. Soit on est fasciste. Soit on est antifasciste. Précisément : il n’y a pas d’entre deux. » La formule, qui révèle d’abord l’aporie intellectuelle de ce chien de garde du Grand Timonier, n’en révèle pas moins à peu près la vision bipartite ou tripartite de la société partagée par une large majorité des militants de gauche.
Le raisonnement rejoint d’ailleurs celui qui veut que toute personne apolitique soit de droite, que ne pas s’engager serait s’engager pour l’ennemi, que le silence serait toujours coupable. Le principe fondateur de la gauche étant la lutte, toute personne qui ne lutte pas est exclue de la gauche. Si elle ne lutte pas, c’est qu’elle profite de l’ordre en place.
De la même façon, le terme « antifasciste » lui-même subit un glissement : selon la gauche, il devrait être « normal » d’être antifasciste, puisqu’il s’agirait de s’opposer au fascisme – et tout le monde sera d’accord pour affirmer que le fascisme, c’est mal. Mais dans le même temps, l’application du qualificatif « fasciste » à l’essentiel de ce qui est à la droite de Gabriel Attal réduit l’antifascisme à la gauche seule. Conséquence : on est soit de gauche, soit fasciste. Littéralement.
France History X
Alors, comment la gauche post-stalinienne, progressiste, chantre de l’interdiction de la peine de mort, de l’anti-répression et du pacifisme se retrouve-t-elle à trouver acceptable, à se réjouir, voire à appeler à la mort des fascistes, aux actes de violence contre eux ?
L’un des principaux responsables est sans doute le glissement sémantique de la violence. Pour la majorité de la population, celle-ci est entendue primairement comme violence physique, puis secondairement en violence verbale. Mais la gauche a de son côté développé tout un nouveau champ lexical sur le sujet : violence symbolique, sociale, économique, judiciaire… La violence commence par un mot mal tombé, une réforme des retraites, une ségrégation sociale. La violence symbolique ne serait qu’une violence physique en puissance, et donc à prévenir. On peut répondre à la violence sociale en brisant des vitrines de magasins, en cramant des poubelles, en attaquant les CRS.
Ce continuum de la violence mène logiquement à de formidables problèmes d’appréciation. Par exemple, il paraît très souvent justifié aux militants de gauche qu’un homme noir victime d’un commentaire raciste (selon leur vision du racisme) s’en prenne physiquement à son « agresseur ». De même, casser des vitrines devient un acte tout à fait bénin quand il n’est pas légitime au regard de la « violence sociale » du capitalisme. La « violence symbolique » subie par un immigré quand il rentre en France justifie bien sa violence verbale ou physique envers la France et les Français, qui font preuve d’un racisme inconscient ou conscient, systémique dans tous les cas, envers lui.
On arrive alors à une situation fascinante : le racisme, ou le fascisme en général (il englobe tout), est devenu le seul crime pour lequel la répression implacable, voire la mort, est justifiée. Le fascisme est le crime suprême : au-delà de l’attentat islamiste, du meurtre conjugal, de l’agression gratuite, du vol à main armée, il y a le fascisme.
Un responsable politique de gauche n’ira jamais – sauf exceptions – appeler à la violence contre les « fascistes ». En revanche, il n’aura aucun problème à se rendre sur un plateau de télévision et expliquer que, oui il y a eu un mort, mais il s’agissait d’un fasciste. Alors, puisqu’il était fasciste, sa mort n’était pas grave, elle ne vaut pas le coup qu’on en pleure, qu’on s’attarde dessus. La peine de mort étant abolie, on ne la prononce plus. Mais une fois que la mort advient, on la justifie.
On ne s’étonnera cependant pas que les militants de gauche ou d’extrême gauche, eux, soient tout à fait débridés quand il s’agit de fêter le décès d’un fasciste. C’est qu’il faut bien comprendre : Quentin était un fasciste, un nazi, et peu importe qu’il n’ait jamais commis la moindre violence, il était violent par ses idées, violent en puissance.
À nouveau, le problème ici est la mentalité obsidionale de cette gauche qui se rêve encore en Jean Moulin, en Front populaire. À se considérer comme résistante face aux nazis, elle acclame les sabotages, les crimes politiques. La mentalité obsidionale repose sur la peur : à clamer que sous une présidence du RN, l’État français s’attaquera aux Juifs, aux Noirs, aux Maghrébins, aux homosexuels, aux trans, aux pauvres ; à sous-entendre que Jordan Bardella pourrait envoyer les minorités dans des camps d’extermination et instaurer un État semblable à l’Allemagne des années 30, la gauche ne laisse plus aucun choix. C’est la mort, ou le combat contre ce fascisme, par tous les moyens.
Non, les antifascistes ne sont pas les nouveaux fascistes
Un mot de Pier Paolo Pasolini (ou de Churchill, à qui on attribue toutes les citations de la Terre) voudrait que « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme. » Depuis qu’elle l’a découvert, une part de la droite a décidé qu’un slogan avait cela de pratique qu’il dispensait de réfléchir. Ça y est, les antifascistes sont les nouveaux fascistes, et Mélenchon ressemble à Hitler. On croirait lire ceux qui expliquent que le nazisme était de gauche parce qu’il était un national-socialisme, et que le socialisme, c’est de gauche.
L’antifascisme est bien entendu né en réaction au fascisme, presque dans la foulée de sa création. Mais l’antifascisme est plus qu’une opposition au fascisme, il repose en fait sur un sophisme pervers, corruptible et d’ailleurs corrompu. Le voici :
« Je suis antifasciste, donc je suis contre le fascisme. Le fascisme est le Mal. Je suis donc contre le Mal. Je suis donc le Bien. »
Ici, le Bien n’est pas un combat moral à mener contre le Mal, pour le Bien en lui-même : il ne s’agit pas d’autre chose que d’une assignation identitaire. Je suis bien. Et on n’est bien qu’à partir du moment où l’on s’oppose à ce Mal suprême : le monde ne serait d’ailleurs pas plus compliqué que cela. Voilà d’où découle la pensée manichéenne de cette gauche.
On peut en plus douter de la pertinence d’une telle réflexion, attendu que selon la dialectique catholique, le Bien n’est pas l’absence de Mal, mais le Mal l’absence de Bien. Les implications philosophiques de cette doctrine sont connues : nous serions au cœur d’un combat eschatologique entre le Bien et le Mal, et pour vaincre, tout serait permis. Seule compte la lutte.
La rhétorique de l’Ennemi absolu à abattre est malheureusement en train de naître à droite. Elle naît en réaction – comme toujours – à cette objectivation comme Ennemi de la part de la gauche. Parce que la gauche nous désigne comme Ennemi à abattre, nous n’aurions d’autre choix que de faire de même. Mais au nom de quoi ? La direction d’un État – démocratique ou non par ailleurs – ne se fait pas comme dans une scène de guerre où deux soldats pointeraient leur fusil l’un sur l’autre. Il existe d’autres choix que l’extermination de celui qui veut nous exterminer, et ce n’est pas romantisme que de l’écrire. L’absence d’extermination préventive ne signifie pas que la riposte, voire l’offensive, est interdite, bien au contraire. De même, quiconque porte comme projet politique l’extermination de son adversaire doit se préparer à gouverner en guerre civile. D’aucuns clament que la guerre civile viendra de toute façon : c’est à la fois se croire excellent prophète et beaucoup douter de soi. En réalité, cet article l’explique, il ne fait aucun doute que la gauche radicale veut notre mort. Mais nous pouvons tout à fait survivre et l’emporter sans pour autant tuer cette gauche. Quand on a le pouvoir, quand on abandonne l’obsidionalité et qu’on sort sur le champ de bataille, les possibilités de victoire se multiplient. Quand on est assiégé, il n’en reste plus qu’une : eux ou nous.
Tuer les nazis
L’un des points qui me décida à écrire cet article fut ce constat tout simple qu’en fait, nous n’avons jamais tué les nazis. Tuer les nazis est une idée presque nouvelle.
La gauche omet dans son discours qu’à la Libération, ni l’Union soviétique stalinienne1, ni les Alliés n’ont tué les nazis. Ils ont vaincu militairement les armées nazies, ils ont jugé les hauts dignitaires nazis, mais à aucun moment les nazis n’ont été tués. De fait, dans la seule Allemagne, entre 8,5 et 9 millions de citoyens avaient leur carte au NSDAP. Or, ici, on ne compte même pas les collaborateurs ou les adhérents des partis fascistes ou assimilés
Alors, pourquoi n’ont-ils pas tous été condamné à mort pour avoir été nazis, pour avoir même soutenu moralement la politique du Reich ou affidés ? Parce que cela eût été une nouvelle saignée de masse pour une Europe qui venait de perdre des millions d’habitants, déjà. Mais aussi parce que pour l’immense majorité d’entre eux, ils n’avaient commis aucun crime, ils n’avaient rien fait. L’Histoire donna d’ailleurs raison à ceux qui épargnèrent les nazis : les nazis vécurent, et jamais Hitler ne revint.
Alors, il faut répondre à une autre question, plus complexe : le nazisme ne mène-t-il pas nécessairement au crime, au meurtre, à la violence, en cela qu’il est génocidaire par essence ? Ce qui semble certain, c’est que l’application de la doctrine nazie mène objectivement au génocide, à la violence d’État, aux crimes de masse.
Mais de la pensée à l’acte, il y a toujours un pas, et le plus souvent, ce pas est tout à fait immense. Qui n’a jamais eu de sa vie la moindre pensée meurtrière, la moindre envie de violence, la moindre haine enfouie au fond de lui ? Sur un plan plus heureux, mais non moins juste, combien de projets merveilleux, combien de déclarations d’amour, combien d’élans de bonté avons-nous vécu dans notre cœur sans que jamais ceux-ci n’en sortent ?
Ainsi, ce n’est pas seulement l’intention qui compte, c’est au contraire l’application réelle de notre volonté qui a de la valeur. Comme on n’est pas bon parce qu’on souhaite le bien, on n’est pas mauvais parce qu’on souhaite le mal. De manière générale, le bien et le mal ne sont pas des assignations identitaires : il s’agit de luttes vers des idéaux, justement. Mais la gauche a déjà sa lutte vers son idéal, et les moyens pour parvenir à ce Bien suprême, soit l’éradication du Mal suprême, importent peu. Selon eux, on est bien parce qu’on lutte contre ce mal.
Au fond, la gauche procède ici exactement de la même rhétorique que les nazis. Les vrais.
1. Les bolchéviques ont tout de même massacré et violé un paquet de soldats et de civils durant leur conquête, mais bien en tant qu’ennemis et pas que nazis.



