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Jean Rasapail et Erik LHomme

Erik L’Homme : qui se souvient des Selk’nam de la Terre de Feu ?

Dans « Ceux de l’infini » (Calmann-Lévy), Erik L’Homme nous entraîne sur les traces de Jean Raspail, aux confins de la Terre de Feu, à la rencontre des Selk’nam, peuple amérindien emporté par la colonisation. Un roman âpre, tragique et somptueux.

J’avoue que je n’ai pas bien compris les cris d’effroi suscités dans le milieu littéraire par « l’affaire Thélyson Orélien », comme si la littérature humaine et les écrivains étaient désormais voués à être engloutis par un tsunami technologique, vouant l’exercice de l’écriture (par un être humain) à une disparition imminente ! Les plus optimistes avançant l’idée (terrifiante ?) que de toute manière chaque nouveau livre publié serait désormais livré à la suspicion générale.

Le plus comique dans l’affaire, quand on y réfléchit, c’est qu’il se trouve sans doute parmi ceux qui ont le plus à perdre, quelques-uns de ceux qui, hier encore, étaient les plus ardents thuriféraires de la prose IAnesque, signée Thélyson Orélien ! Parce qu’il y a fort à parier qu’il n’est ni le seul ni le premier à avoir eu recours, plus ou moins amplement, à l’IA pour délivrer sa prose très politiquement correcte urbi et orbi. Il s’est fait prendre, le doigt dans la confiture, voilà tout. Mais grâce à lui, beaucoup ont dû se dire que ça sentait le roussi. Ce pourquoi il faut adresser un grand MERCI à Thélyson Orélien, grâce à qui un certain « écrémage » a toutes les chances de se produire dans les mois à venir. En ce sens, Monsieur Orélien vient de rendre à la littérature le plus beau des services : la rendre à elle-même !

Dans les pas de Jean Raspail

Je m’explique – et c’est ici qu’intervient Erik L’Homme.

Les écrivains, les vrais, ceux pour qui le mot « littérature » a un sens, et un sens plutôt élevé, qui écrivent parce qu’ils ont quelque chose à dire, et qui savent l’écrire, avec l’art et la manière, ceux-là n’ont rien à craindre de l’IA, ni maintenant, ni à l’avenir.

Prenez ces deux phrases :

« Ici, dans l’obscurité familière des sous-bois, le temps se courbait, se confondait, devenait une boucle infinie. Le passé n’était jamais loin – il dormait dans chaque tronc de lenga [hêtre de la Terre de Feu], dans chaque source jaillissant entre les rochers, chaque ombre s’étirant sous les étoiles, longue et mouvante comme un esprit errant. »

On a ici, en guise de matière littéraire, le souvenir quasi charnel d’un voyageur solitaire, allongé sous un ciel nocturne, contemplant de ses yeux d’enfant les étoiles, attentif aux odeurs, aux bruits, aux moindres mouvements autour de lui, tout en laissant son esprit vagabonder là-bas, au loin, très loin. Il a senti les choses. Et le souvenir s’en est gravé en lui, enfoui dans sa mémoire, avant de ressurgir, incidemment, ici, dans ces phrases, parfaitement ciselées. Et des phrases comme celles-ci, il s’en trouve en veux-tu en voilà dans Ceux de l’infini, parce qu’Erik L’Homme est un auteur, voilà tout, un vrai, dont les ouvrages se caractérisent par un style, une manière, qui n’appartiennent qu’à lui.

Erik L’Homme a longtemps été connu pour ses romans dits « jeunesse » – Le Livre des étoiles ; Phaenomen ; plus récemment A comme Association avec Pierre Botero –, avant de surprendre son monde, avec la parution de romans étonnants autant que détonants : Déchirer les ombres, Un peu de nuit en plein jour, Cosaques Blues, ou bien encore Les murmures du ciel.

Les romans « jeunesse », lorsqu’on s’y consacre avec âme, sont loin de constituer de la sous-littérature. Qu’on songe aux romans de Serge Dalens qui ont bercé plus d’une génération d’adolescents ! La génération, notamment, de Jean Raspail. Nous y voilà… Car Erik L’Homme qui a bien connu et l’homme et l’œuvre, cite d’emblée Jean Raspail au début de son nouveau roman, dans une épigraphe extraite de Qui se souvient des hommes…, un roman que beaucoup considèrent comme le chef-d’œuvre de son auteur. Roman très sombre, crépusculaire, dans lequel le grand voyageur que fut Jean Raspail, passionné par les peuples au bord de l’extinction, se penche sur le destin ô combien funeste et tragique des Alakalufs ou Kawéskars, Amérindiens nomades, errant sur des canots, dans le détroit de Magellan, à l’extrême sud du continent américain. Dans Ceux de l’infini, Erik L’Homme l’y rejoint, là-bas, aux confins du monde, pour évoquer le destin non moins funeste et tragique d’un autre peuple amérindien, les Selk’nam, peuple de la Grande Île de la Terre de Feu, colonisée au XIXe siècle par des éleveurs de moutons. Les Selk’nam, chasseurs nomades, se heurtèrent bientôt aux clôtures des propriétaires terriens qui, entendant bien devenir maîtres des lieux, embauchèrent des individus sans scrupules, pour les débarrasser des importuns. Une véritable chasse au Selk’nam s’organisa alors, chaque Indien tué rapportant une certaine somme d’argent à son chasseur qui, en guise de preuve, apportait à son commanditaire une oreille coupée sur le cadavre.

C’est cette histoire, qu’Erik L’Homme entreprend de conter dans Ceux de l’infini, par le biais de huit récits qui sont autant d’autoportraits, situés tantôt dans le camp éleveurs, tantôt dans le camp Selk’nam. Mais que l’on n’aille pas s’imaginer une caricature, du genre les bons sentiments d’un côté, les mauvais de l’autre. Si c’était ça, il y aurait tout lieu de se demander s’il ne s’agirait pas d’une création IAnesque !

Le choc des mondes

Si le récit est rude, sombre, traversé des grands vents glacials de la Terre de Feu, il brosse d’une plume à la fois virtuose, élégante et poétique, huit destins, peuplés tantôt de rêves, tantôt de cauchemars, se heurtant brutalement à l’inhumanité d’une terre où la violence des éléments, la rudesse du climat, l’infini des paysages – « cette étendue qui vous avale l’âme si vous la regardez longtemps », observe l’un des personnages – exposent ceux qui n’y sont pas nés au risque du désespoir voire de la folie, jusqu’à en contaminer les autres, ceux qui avaient appris jusqu’ici à composer avec l’adversité, et qui, désormais atteints de la même maladie, s’en laisseront mourir.

Le tragique, ici, ne naît pas comme chez Raspail, d’une sidération d’Hommes qui se croyaient seuls au monde (Alakaluf signifiant « Homme ») face à l’improbable surgissement d’autres Hommes ; le tragique, chez Erik L’Homme, naît de l’impossibilité absolue d’une rencontre quelconque ; une impossibilité dont la transgression, débouche fatalement, comme dans Le Masque de la Mort rouge d’Edgar Allan Poe, sur les Ténèbres, et la Ruine, et la Mort dont l’empire illimité s’établit dès lors sur toutes choses.

Au fil des pages et des portraits de chacun des personnages, Ceux de l’infini entremêle vies et destins, chacun portant en soi ses fantômes, ses désillusions, ses attentes – sans regrets, cependant : « Les regrets sont des barques percées », déclare la seule femme (l’autre étant une gamine) des huit personnages du roman, « elles ne mènent nulle part, elles troublent l’eau claire du présent, gâchent ce qu’il peut encore offrir de paisible, de chaud, d’un peu heureux. » Ce faisant, à travers chacun des personnages, dans ce bout du monde fait d’étendues infinies, d’océans menaçants et de grands vents, où vivre se réduit à l’essentiel, c’est en fait un tableau de l’humanité qu’Erik L’Homme brosse à grands traits, avec un sens aigu de la fatalité.

Erik L’Homme, Ceux de l’infini, Calmann-Lévy, 2026.

Jean Raspail et Erik L’Homme, à Paris, en 2008.

Crédit photo: Philippe Hemsen

"La Nouvelle France" éléments numéro 222

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