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Enrico Mattei : être souverain dans l’énergie

Enrico Mattei : être souverain dans l’énergie

Les familiers de la collection Iliade à la Nouvelle librairie seront peut-être surpris par le sujet du livre qui vient de paraitre et qui est consacré à l’industriel italien Enrico Mattei. Il ne s’agit pas ici d’histoire des idées ni de métapolitique. En apparence. Car il s’agit en fait de la mise en œuvre d’une idée : l’indépendance ou en tout cas l’autonomie énergétique. Sujet capital : l’économie, sans laquelle il n’y a pas de politique possible, c’est de la matière, des hommes et de l’énergie. Sans l’un de ces trois composants, rien de tient, rien ne marche.

Il s’agit dans ce petit livre de deux choses. L’une est de nous sensibiliser au rôle d’un homme, Enrico Mattei (1906-1962). L’autre est de nous indiquer qu’une stratégie reprenant son ambition est en train, aujourd’hui, d’être mise en œuvre. Par Giorgia Meloni, le chef du gouvernement italien.  Meloni qui, en moins de 10 ans, est passée de 2 % des voix et 9 députés (2013) a 4 % et 32 députés (2018) puis à 26 % (2022), et qui tient la première place dans une coalition nationale-conservatrice et la tête du gouvernement [1]. Et cela avec un positionnement sociétal clair, avec des idées et en assumant une continuité historique avec la droite nationaliste déjà a-fasciste depuis bien longtemps, à savoir depuis Giorgio Almirante, dès 1969 comme dirigeant du MSI devenu MSI-Droite nationale en 1973 [2].

Ni nostalgie (stérile) ni reniement (ignoble) et haine de soi : une attitude bien éloignée de certaines postures de « droitiers » français [3]. Le sujet donc : c’est Enrico Mattei. On se rappelle peut-être de sa mort : un accident d’avion tout comme il en arriva plus tard, en 2014, à Christophe de Margerie, le patron de Total, tandis qu’il négociait avec la Russie et envisageait de payer le pétrole russe en roubles et non en dollars.

C’est bien avant, en 1962, que Enrico Mattei meurt dans un accident d’avion. Certainement pas dû à une erreur de pilotage de son pilote, qui était un ami de Mattei, et qui fut un as de l’escadrille Buscaglia-Faggioni, de l’aviation de la République Sociale Italienne.  Mattei meurt vraisemblablement un attentat, auquel s’intéressera Pasolini et qui aurait été le sujet de son roman Pétrole. Ce n’est qu’en 2003 qu’il fut établi qu’une charge explosive avait été placée dans le cockpit. Pourquoi un attentat ? Parce que Enrico Mattei gênait beaucoup d’intérêts. Né en 1906, inventeur et industriel dés avant la guerre, Résistant antifasciste et anti-allemand à partir de 1943, il est chargé après la guerre de liquider le secteur public et parapublic italien, héritier de l’époque fasciste. Après 1945 : alors que l’Italie n’a d’autre politique étrangère que celle strictement alignée sur les intérêts américains et anglo-saxons en général.

Au lieu de démanteler simplement l’AGIP, il fonde l’ENI, en 1953, entreprise nationale des hydrocarbures (l’AGIP renaitra comme filiale de l’ENI !). Proches des démocrates-chrétiens (DC) au pouvoir, il pousse la tendance la moins atlantiste de la Démocratie Chrétienne à soutenir ses projets. Qui ne sont rien de moins que d’échapper à la domination des Sept sœurs (c’est Mattei qui est d’ailleurs à l’origine de cette expression), les sept grandes entreprises pétrolières mondiales. L’ENI trouve du gaz et du pétrole en Italie même, transperce le sous-sol italien et multiplie les  gazoducs. Surtout, le patron de l’ENI, Mattei, négocie avec la Russie soviétique, avec le FLN algérien, d’abord pour le pétrole, puis pour le gaz, avec les pays méditerranéens et africains. Objectif : diversifier les sources d’approvisionnement de l’Italie, dépendre le moins possible du condominium Etats-Unis-Royaume uni (et de son appendice les Pays Bas), ne pas se laisser enfermer dans le clivage Est-Ouest de la « guerre froide ».

Un projet de codéveloppement avec les pays producteurs

Mattei reprend pied en Libye, ancienne colonie italienne (c’est donc plus difficile pour l’Italie qu’avec l’Algérie) et s’allie à Nasser, le Raïs égyptien. Plus encore, Enrico Mattei négocie avec les pays producteurs de pétrole, surtout ceux du Tiers monde, sur de nouvelles bases : de 50 à 75 % des bénéfices (et c’est plutôt 75) vont aux pays producteurs, le reste à l’exploitant. Avant, c’était au mieux 30 % pour les pays producteurs. En outre, la formation des techniciens locaux n’est pas négligée. C’est un vrai travail de développement, de codéveloppement que propose Mattei. 

Et sa grande visée va au-delà même de l’énergie : faire de l’Italie un des leaders, sinon le principal, des pays non alignés, et à terme sortir de l’OTAN. Pour cela, il piétine les intérêts français, anglais, américains, israéliens, qui ont d’importants relais en Italie. D’où son assassinat. Toujours est-il que le successeur de E. Mattei, Eugenio Cefis, est, au contraire de Mattei, très proche des intérêts atlantistes. Cela n’empêche pas la création d’un secteur public de l’électricité avec l’ENEL, en 1962, mais bien loin du projet de Enrico Mattei qui ne voulait pas limiter l’entreprise d’énergie à la seule électricité. L’expérience Mattei : une grande ambition donc, inaccomplie mais dont il reste quelque chose d’important, l’ENI.

De Mattei, il reste à la fois un socle objectif et une culture politique, ce que l’on pourrait appeler un mythe mobilisateur. C’est le sens de la déclaration de Giorgia Meloni, présidente du conseil des ministres (c’est à dire premier ministre) annonçant que « l’Italie doit prendre l’initiative d’un Plan Mattei pour l’Afrique en tant que modèle vertueux de collaboration et de croissance entre l’Union européenne et les pays africains ». Il s’agit tout d’abord d‘un axe Rome-Alger-Tunis pour le pétrole et le gaz, mais aussi de partenariats avec l’Ethiopie, le Maroc, la Libye, le Kenya, le Mozambique, le Congo Brazzaville, la Côte d’Ivoire, une liste non limitative.  Un sommet Italie-Afrique s’est tenu en janvier 2024. L’Italie fait aussi le maximum pour stabiliser la Libye et la Tunisie, sachant que c’est la clé de la maitrise de l’immigration. Tout ceci en tordant parfois le bras à l’Union européenne. Cela suffira-t-il à éviter une épreuve de force avec l’UE ? L’avenir nous le dira. En attendant, pour comprendre les enjeux, il faut lire le livre de Filippo Burla et la longue préface de Lionel Rondouin, qui met en parallèle la visée intelligente de Giorgia Meloni, à la suite de E. Mattei, ce Jacques Rueff italien, et la stérilité voire la nocivité de la politique de Macron, à la suite des politiques non moins désastreuses de Hollande et de Sarkozy. Une leçon de choses.

Filippo Burla, Enrico Mattei. Architecte d’une souveraineté énergétique européenne, La Nouvelle librairie/collection Institut Iliade, 2025, 88 pages, 9 €.

[1] Relevons une erreur pittoresque en France. D’anciens militants du PFN croient se rappeler que, quand ils joignaient le secrétariat d’Almirante en 1979 lors des élections européennes sous la bannière de l’eurodroite, c’est Giorgia Meloni qui répondait au téléphone. Or, celle-ci, née en en 1977, n’avait alors que deux ans. A la mort de Giorgio Almirante, en 1988, elle avait 11 ans. Et 18 ans en 1995 quand le MSI-DN est devenu Alliance nationale, sous la direction de Gianfranco Fini.

[2] Notons que Giorgio Almirante ne se définissait pas comme post-fasciste mais, plus que cela, comme a-fasciste. Selon lui, le fascisme était un mouvement historique né dans des circonstances particulières et disparu en 1945. Cela n’a donc pas de sens depuis 1945 de se définir fasciste, néofasciste, ou antifasciste. D’où le terme d’a-fasciste : c’est-à-dire ne croyant plus au clivage fasciste-antifasciste. En outre, l’antifascisme est avant tout une catégorie inventée pour favoriser la propagande communiste, tout comme le judéo-christianisme est une catégorie inventée en soutien à l’atlantisme le plus débridé.

[3] Comment peut-on prétendre défendre l’identité de la France si on ne défend pas l’identité de son mouvement et de celui qui fut son dirigeant pendant près de 40 ans ? Identité ne veut pas dire ici identité des idées – on peut, par exemple, ne pas partager ce qu’était le libéralisme de Jean-Marie Le Pen – mais pertinence voire noblesse de ce qui inspire ces idées.

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