Néo-ruraux

Ces néo-ruraux qui veulent « citadiniser » la campagne…

Ils rêvent d'une campagne de carte postale, aussi lisse et inodore que le papier glacé qui constitue celle-ci. CSP+ en rupture de ban, ils s’y installent en nombre, depuis quelques années, apportant avec eux leur morgue et leurs exigences d'enfants gâtés de la modernité. Les « néo-ruraux » sont-ils en train de sauver nos campagnes ou de finir de les assassiner ?
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Une belle maison en pierre entourée d’un grand jardin parsemé d’arbres fruitiers et de massifs de fleurs, un coin de potager et un poulailler… Quel Parisien, et plus généralement quel citadin – écrasé dans le métro contre l’aisselle du sympathique Mamadou ou grimpant au sixième étage pour rejoindre son studio payé un Smic –, n’a pas un jour ou l’autre fait ce rêve ? Rien de plus banal ni de plus sain, en nos temps d’entassement urbain et de bétonnage intensif, que d’aspirer à une existence plus naturelle, à des espaces de vie plus larges et des horizons plus ouverts. Malheureusement, actuellement, une large part de ceux qui concrétisent cette aspiration le font dans une démarche bien peu respectueuse de leur nouvel environnement. En réalité, ils partent à la campagne comme ils partaient en vacances à l’autre bout du monde – en République Dominicaine ou en Thaïlande – exigeant des localités d’accueil des « prestations » à la hauteur de leurs exigences et une adaptation de la population locale à leur moindre besoin ou desiderata. Une forme de « néo-colonialisme » qui s’applique désormais à la Bourgogne ou au Limousin. 

Car le néo-rural 2.0 n’a plus rien à voir avec son prédécesseur des années 70, soixant-huitard hippie refusant la société capitaliste et matérialiste et cherchant à « communier » avec la nature. Ce dernier pouvait sans doute être parfois ridicule, mais son successeur s’avère bien plus néfaste. Lui n’est aucunement en rupture avec la société libérale, il fuit simplement les pires inconvénients de celle-ci – pour laquelle il a activement travaillé dans divers secteurs du tertiaire, type marketing ou commerce international – tout en voulant en conserver ce qu’il considère comme ses avantages et ses « conforts ». Il n’abandonne nullement son ancien mode de vie, mais l’exporte dans un nouveau cadre qui devrait, selon lui, s’y adapter. D’où la multiplication des incidents tragicomiques qui émaillent l’actualité de ces derniers mois : tentative d’interdiction du chant de coq, volonté de bâillonner les clochers des églises, plainte contre les odeurs de fumier, dénonciation des meuglements intempestifs du bétail… On attend le procès contre les crottes de moutons parsemant les chemins de randonnées et la dénonciation aux ligue de vertu des activités éthyliques du Père Brossard et de son alambique… On pourrait être tenté de se borner à en rire si ces faits n’étaient pas révélateurs de tendances lourdes de notre société, au premier rang desquelles l’hyper-individualisme et la judiciarisation des rapports sociaux. Au final, le phénomène néo-rural ne constitue-t-il pas simplement une extension du domaine de la lutte de « tous contre tous », chacun ne voyant que ses intérêts propres et cherchant à les imposer à la collectivité en dehors de toute considération pour les traditions et les us et coutumes des autochtones ?

Il existe fort heureusement des exceptions à ce constat, et il ne s’agit évidemment pas ici de vouloir décourager les candidats à un changement de vie, mais il semble important de souligner que la première rupture avec le « monde moderne » et sa créature urbaine hypertrophiée doit d’abord être mentale, et que c’est après avoir « décolonisé son imaginaire » de toutes les scories et prétentions du « citadin » que l’on pourra sainement et sereinement aborder une confrontation avec le monde rural tel qu’il est et non pas tel que nous le rêvions. Sans transformation intérieure, le « néo-ruralisme » ne restera qu’un vulgaire changement de décor, car, comme le disait Fernando Pessoa, « aussi loin qu’on aille, on n’est jamais ailleurs qu’en soi-même ».

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