
Le jeu n’est jamais ce qu’il prétend être. Derrière l’apparente gratuité de l’activité ludique, derrière la suspension feinte des contraintes ordinaires, se cache presque toujours une fonction plus grave : former, discipliner, transmettre, naturaliser. Il n’existe pas de jeu innocent. Toute société joue, mais elle ne joue jamais sans enjeu. Loin d’être un simple divertissement, le jeu est une institution anthropologique majeure, un dispositif de socialisation qui, sous couvert de fiction, donne à voir les règles réelles du monde – ou, plus exactement, celles que la société souhaite voir intériorisées. Il est en effet des notions que la modernité croit avoir neutralisées. Le jeu est de celles-là. Relégué au divertissement, à l’enfance ou au loisir, il semblerait constituer l’envers inoffensif du sérieux économique et politique. Or c’est peut-être l’inverse qui est vrai : et si le jeu était l’une des matrices profondes de notre civilisation – et même l’un de ses moteurs cachés ? Ce numéro de Krisis prend cette intuition au sérieux et l’explore dans toutes ses dimensions. Il explore le jeu comme forme anthropologique, comme miroir des civilisations, comme révélateur des fractures sociales, comme moteur économique, comme modèle géopolitique.