ÉLÉMENTS. Dans votre introduction à ce numéro de Nouvelle École, vous écrivez : « Carl Schmitt n’a jamais été nazi ». Qu’est-ce qui vous permet d’être aussi affirmatif face à une accusation itérative faite au penseur allemand ?
ALAIN DE BENOIST : Le fait tout simplement que ses idées divergent de l’idéologie nazie sur des points essentiels. Carl Schmitt refuse le racisme biologique, le darwinisme social, la notion de « guerre totale » ou d’« ennemi absolu ». Son antisémitisme dérive de l’antijudaïsme chrétien. En 1932, un an avant l’arrivée de Hitler au pouvoir, il réclamait l’interdiction de la NSDAP. Les raisons de son adhésion au parti nazi en mai 1933 restent discutées, mais l’opportunisme semble bien avoir joué un rôle. L’équivoque est rompue dès 1936 lorsque Schmitt est férocement dénoncé par le journal de la SS, Das Schwarze Korps. On lui reproche notamment d’être un représentant du « catholicisme politique », d’avoir soutenu le gouvernement Schleicher, d’être en réalité un « ami des Juifs », puis de défendre une conception du « grand espace » (Großraum) tout à fait différente de l’idée nationale-socialiste d’« espace vital » (Lebensraum). Il perd aussitôt toutes ses positions à l’intérieur du parti et ne conserve que son poste d’enseignement à l’Université de Berlin. Il est alors très proche du conservateur Johannes Popitz, qui sera pendu en février 1945 à la suite de l’attentat contre Hitler de juillet 1944. Arrêté lui-même par les Américains, Carl Schmitt sera libéré en 1947 sans qu’aucun chef d’accusation n’ait pu être retenu contre lui. Les adversaires de Schmitt ont toujours focalisé sur les trois années de sa compromission avec le régime hitlérien, ce qui leur épargne d’avoir à tenter de le réfuter. Ceux qui le lisent savent que l’essentiel de sa pensée se trouve avant tout dans ce qu’il a publié sous Weimar et après la guerre, à partir des années 1950.
ÉLÉMENTS. Qu’est-ce qui, selon vous, rend Schmitt particulièrement pertinent en 2026, notamment pour penser les conflits et tensions actuels ?
ALAIN DE BENOIST : Plus de 800 livres ont à ce jour été consacrés à Carl Schmitt, ce qui suffit à montrer son importance, mais aussi son actualité. Son œuvre de juriste et de constitutionnaliste, sa critique méthodique du libéralisme et du positivisme juridique n’ont absolument pas vieilli. Sa définition du politique (par opposition à la politique, voir en italien le contraste entre il politico et la politica), sous l’angle de la dialectique de l’ami et de l’ennemi, continue à faire l’objet de discussions passionnées chez les politologues du monde entier. Les guerres de décolonisation étaient évoquées par avance dans sa Théorie du partisan ; ses deux livres sur la Théologie politique (1922 et 1969) éclairent d’une lumière décisive le phénomène de la sécularisation, l’avènement en cours d’un monde multipolaire se relie tout naturellement à ce qu’il a écrit sur les « grands espaces » (Großräume) et la crise de l’Etat-nation dans ce qui n’est plus un universum mais un pluriversum (le « multivers »). Sa théorie géopolitique de l’antagonisme historique entre les puissances de la Terre et les puissances de la Mer (Terre et Mer) est plus valable que jamais. Sa critique des « guerres discriminatoires » trouve un écho dans la multiplication des guerres « humanitaires » qui, en rupture avec la conception westphalienne de l’inimitié, marquent un retour à la « guerre juste » d’essence théologique et morale, où l’ennemi est considéré, non plus comme un adversaire du moment, mais comme un criminel et un coupable qui peut à juste raison être placé hors humanité. Il en va de même du retour à l’état d’exception que l’on voit fleurir aujourd’hui un peu partout, qui nous remet en mémoire que seul est souverain celui qui décide dans le cas d’exception, c’est-à-dire au moment où l’effondrement des normes interdit de gouverner de façon purement procédurale. On pourrait multiplier les exemples. C’est ce que j’avais fait en 2007 dans mon livre Carl Schmitt actuel.
ÉLÉMENTS. Faut-il être un familier de l’œuvre de Carl Schmitt pour aborder ce numéro où peut-il être une porte d’entrée à celle-ci ?
ALAIN DE BENOIST : Il est toujours préférable, quand on lit un livre sur un auteur, d’avoir déjà lu aussi une ou deux de ses œuvres. Cela dit, le dernier numéro de Nouvelle Ecole peut très bien être aussi une occasion de découvrir la pensée de Carl Schmitt. Le sommaire le montre déjà éloquemment, puisque l’on trouve dans ce numéro de 300 pages, non seulement des textes inédits de Carl Schmitt, ainsi que des extraits de la correspondance, inconnue en France, qu’il a entretenue avec le politologue italien Norberto Bobbio, mais aussi des articles de fond : « Constitution et droit constitutionnel chez Carl Schmitt », par Agostino Carrino, « Carl Schmitt et Joseph de Maistre », par Graeme Garrard, « Carl Schmitt et la composante tellurique », par Jerónimo Molina, « Un monument schmittien : “Le Nomos de la Terre” », par Martin Motte, « Carl Schmitt et l’Eurasie », par Massimo Maraviglia, « Carl Schmitt et le “choc des civilisations” de Samuel Huntington », par Joseph W. Bendersky, etc. S’y ajoutent encore différents documents, dont une lettre de Carl Schmitt à Jean-Pierre Faye, un dossier sur l’étonnante influence de Schmitt dans la Chine actuelle, par Flora Sapio et Daniele Perra, et bien d’autres textes que le lecteur découvrira lui-même, dont une réflexion critique que j’ai rédigée sur le couple-ami comme critère du politique, ainsi qu’un article de Julius Evola sur Schmitt et Thomas Hobbes.
En fin de numéro, on trouvera la première bibliographie complète de toute l’œuvre de Carl Schmitt aujourd’hui disponible en langue française, et aussi, dans la partie « Varia », une curiosité : un article du jeune Ernst Jünger consacré aux mémoires de Trotsky !
ÉLÉMENTS. Schmitt est aujourd’hui invoqué par des courants très divers, de « droite » comme de « gauche » : multipolaristes russes, penseurs de la souveraineté post-libérale aux États-Unis, critiques du droit international humanitaire. Pensez-vous qu’on assiste à une totale « normalisation » de la pensée schmittienne ?
ALAIN DE BENOIST : Ce n’est pas à proprement parler un phénomène de normalisation, mais plutôt la preuve que les familles de pensée les plus différentes peuvent trouver chez Carl Schmitt de quoi alimenter leur réflexion. Pour le dire autrement, c’est la preuve que Schmitt s’impose aujourd’hui bel et bien comme un classique : tout chercheur sérieux se doit de faire référence à Carl Schmitt comme il doit faire référence à Aristote, Machiavel, Hobbes, Locke, Rousseau, Hegel, Max Weber, etc.
ÉLÉMENTS. Depuis l’opération « Absolute Resolve » au Venezuela et les déclarations de Trump sur la « sphère d’influence » américaine dans l’hémisphère occidental (Groenland, Canal de Panama…), certains commentateurs invoquent explicitement les « Großräume » de Schmitt comme grille de lecture de la politique étrangère de Trump II. Pensez-vous que cette administration met en œuvre, consciemment ou non, une forme contemporaine du « Großraum schmittien » – un ordre multipolaire de zones hégémoniques plutôt qu’universaliste ?
ALAIN DE BENOIST : Non, je ne pense pas que Schmitt, pas plus que Leo Strauss, soit l’« inspirateur secret » de Donald Trump, qui ne l’a d’ailleurs probablement jamais lu. Ce que l’on peut mettre en relation avec les vues prophétiques de Carl Schmitt, c’est l’avènement actuellement en cours d’une multipolarité où les « grands espaces » correspondent plus ou moins à ces nouveaux acteurs des relations internationales que sont les « Etats civilisationnels ». Trump est sensible à ce mouvement, mais il ne l’accepte qu’à demi car il sait bien que la multipolarité limitera nécessairement l’hégémonie américaine, ce qui contredit de plein fouet le slogan MAGA (« Make America Great Again ! »). On voit bien d’ailleurs que, loin de se replier sur le seul « hémisphère occidental », il ne se prive pas d’intervenir partout dans le monde (Iran, Yémen, Nigeria, Proche-Orient, etc.) pour défendre ce qu’il pense correspondre aux intérêts de son pays, ce qui veut dire qu’il n’hésite pas à affirmer sa souveraineté aux dépens de la souveraineté des autres, notamment des Européens. D’un autre côté, sa passion pour les guerres commerciales, ainsi que son alliance avec les « techno-futuristes » de la Silicon Valley, montrent bien que pour lui le politique est soluble dans l’économique et le commercial, ce qui n’est pas très schmittien…
Propos recueillis par Xavier Eman







