« L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire : un petit cap du continent asiatique ? Ou bien l’Europe restera-t-elle ce qu’elle paraît, c’est-à-dire : la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps ? » écrivait Paul Valéry dans La Crise de l’esprit.
Il souleva cette question au lendemain de la Première Guerre mondiale. Un siècle plus tard, l’Europe au sens de l’espace carolingien est devenue une commodité de sa propre mondialisation : un stock de villes-musées à ciel ouvert, de normes abstraites, exportables et standardisées, d’universités, de droits, de paysages, d’archives, de souvenirs et de procédures. Elle a imposé et offert au monde son matériel historique, pour ne pas dire son matérialisme historique : le droit romain reconstruit vidé de sa substance, la raison grecque occidentalisée par l’effacement de Byzance, l’État moderne westphalien, la “science”, l’université, la technologie du marché, l’idée et la technique moderne et post-moderne. Puis, elle découvre à ses dépens que ce matériel peut vivre sans elle.
La Chine, l’Inde, l’Amérique ou l’Asie du Sud-Est emploient le droit, la finance, l’industrie, l’ingénierie et l’université sans reprendre l’âme européenne … et même mieux que les Européens réduits au déclassement.Plus grave encore, depuis la fin de la Guerre froide, la culture européenne se confond avec une non-culture.Elle n’a que pour expression mondialisée la consommation, la procédure, le tourisme, le divertissement, la conformité, le confort. Le monde est occidentalisé, mais il est post-européen. Il ne reste souvent de l’Occident que deux impasses : cette Europe occidentale est-elle finalement réduite au fonctionnalisme utilitaire ou à l’hédonisme sans profondeur ?
C’est ici que le titre est volontairement provocateur. Julien n’est évidemment pas saint. Mais il a vu qu’une civilisation peut être dépossédée d’elle-même avant même d’avoir disparu. Il comprend que son monde, bien qu’encore visible, est déjà transmuté en matériau d’un autre universel.
Julien l’Apostat contre la vectorisation du monde antique
Flavius Claudius Iulianus veut restaurer le paganisme dans un empire romain devenu chrétien.Il veut redonner à l’Empire son âme païenne gréco-romaine, bien au-delà du culte impérial et sous la forme d’une quasi-Église. Mais son drame est d’arriver trop tard. Le christianisme ne s’est pas contenté de remplacer des cultes et le Sol Invictus. Cela serait trop facile et simplet. Il a capté le matériel du monde antique et l’a réorienté. En effet, il a phagocyté la langue grecque, le droit romain, la rhétorique, la philosophie, l’administration impériale, puis les a mis au service d’un universel plus puissant que l’universel civique antique et stoïcien de Cicéron. Pourquoi ? Car vidé de sa substance, le matériel gréco-romain offre la portabilité de l’universel trinitaire, celui de la fiction juridique de la personne.
Le christianisme chalcédonien ne remplace donc pas simplement le paganisme … il l’a vectorisé. En effet, il transforme la culture vaincue en véhicule. Il prend Alexandrie, Antioche et Rome, non seulement comme lieux, mais comme méthodes. Il utilise les catégories gréco-égyptiennes pour penser la Trinité, le droit romain pour organiser l’institution invisible de la Communion des Saints, l’Empire pour diffuser une foi qui dépasse l’Empire. Les conciles de Nicée et de Calcédoines, en 325 et en 451, marquent cette révolution. Ces conciles font que la foi chrétienne n’est plus seulement celle de communautés persécutées, elle est devient une grammaire impériale possible capable de recycler les titres de la Rome patricienne (évêque, métropolitain, Curie, pontif) et de proposer hérétiquement une théologie politique avec Eusèbe de Césaré digne du culte impérial païen.
Cette vectorisation parle de substance, de nature, de personne, d’engendrement, tout en s’adressant aux esclaves, aux pauvres, aux femmes, aux soldats, aux provinciaux. C’est cela que Julien comprend. Le christianisme peut produire de la métaphysique et faire spirituellement peuple. Il peut être subtil à Alexandrie, doctrinal à Nicée, ascétique chez les Pères du désert, populaire dans les provinces. Il peut monter en abstraction sans perdre sa puissance d’incarnation. Le paganisme tardif, lui, conserve les formes, les mythes, les écoles, les statues, les rites … mais il ne sait plus toujours produire un monde. Pire, l’Universel chalcédonien propose un Universel qui respecte les particularités culturelles tout en créant une communauté de destin et d’espérance … démontrable et démontrée par l’eucharistie.
Les païens tardifs défendent une culture qu’eux-mêmes n’habitent plus
Celse, Porphyre, Jamblique et Proclus veulent sauver les cultes, les temples, les cités, les dieux, les sagesses. Mais quoi sauver ? Une religion morte, ou une mémoire d’élite ? Paul Veyne se demandait si les Grecs croyaient à leurs mythes. Ils y ont cru, sans doute, mais pas à la manière du dogme. Le mythe était une manière d’habiter le monde sans distinction du vrai et du faux, du bien et du mal. Or, à la fin de l’Empire romain païen, cette habitation est effondrée.
Le stoïcisme transformé, le néoplatonisme bavard, les cultes de salut, les syncrétismes croissants indiquent moins la force tranquille d’une civilisation que la recherche inquiète d’une transcendance. Les païens tardifs admirent leurs dieux, commentent leurs mythes, défendent leurs sages … mais ils la connaissent déjà comme un musée. Plus personne n’y croit. Cette fuite en avant est le signe de la fossilisation. En effet, quand un monde devient objet de commentaire sophistiqué, de conservation hermétique et d’esthétique précieuse, c’est qu’il n’est plus une évidence.
Julien est admirable parce qu’il voit cette évanescence. Il est vain parce qu’il croit pouvoir l’annuler par la volonté d’État. Il veut donner au paganisme une morale, une charité, une discipline, presque une Église païenne. Mais en imitant le christianisme, il avoue déjà sa défaite. Quand une religion doit devenir la copie institutionnelle de son adversaire pour survivre, elle n’a plus de sens. Et les chrétiens finissent ainsi par mieux maîtriser la paideia gréco-latine que les païens eux-mêmes.
L’Europe moderne et l’impasse de son humanisme
Le parallèle avec l’Europe contemporaine est brutal. Les païens de Julien voyaient leurs temples devenir des monuments, leurs dieux devenir des figures de style, leurs mythes devenir des commentaires de texte. Les Européens d’aujourd’hui voient leurs cathédrales devenir des bâtiments classés, leurs nations devenir des marques de luxe ou patrimoniales, leurs paysages devenir des actifs touristiques, leurs universités devenir des plateformes mondialisées, leur droit devenir un langage universel de conformité, leur histoire devenir une scénographie pour asiatique surdiplômé.
Depuis la Renaissance, l’Europe a commis une confusion narcissique. Elle a cru que l’humanisme occidental était l’universel lui-même, imposable à toutes ses populations d’abord et à la Terre entière ensuite.Elle a pris son droit, ses procédures, sa conception de l’individu, son rationalisme politique, son marché et son administration pour des évidences messianiques, universelles et exportables. Mais l’Universel chrétien n’est pas cela. Il pouvait juger les cultures pré-chrétiennes, mais aussi les recevoir, les baptiser, les traduire et les protéger dans leur singularité. L’Universel occidental entend transformer au nom de la “rationalité” les cultures en formats aplatis, standardisés et uniformisés, et indépendamment de ses idéologies.
Voilà comment l’Europe fut dépassée par son propre succès. Elle a mondialisé des instruments … qui la rendent totalement remplaçable. Elle a transformé son héritage en médiateur mondial. Et elle s’étonne, candide, que d’une inversion presque insultante. En effet, certaines cultures asiatiques prennent l’Europe plus au sérieux que les Européens eux-mêmes. Elles étudient ses textes, ses institutions, ses formes, pendant que l’Europe réduit souvent son propre héritage à du facultatif : une morale abstraite, une énième idéologie, une culpabilité, un musée ou une procédure technocratique. Le résultat est que l’Europe est très mal à l’aise dans la mondialisation tant au niveau géopolitique, économique que des migrations.
Mais la fin de l’Europe comme centre du monde n’est absolument pas la fin de ce qui l’a porté et de ce qu’elle a porté. Le catholicisme romain a cette force d’être non réductible à son berceau proche-oriental. Par exemple, depuis le XVIe siècle, il est solidement présent en Asie. Il est japonais, vietnamien, coréen, indien, singapourien, chinois dans ses élites, ses marges et ses tensions. Et il a pour profondeur de champs la préservation des cultures pré-chrétiennes à l’instar du catholicisme celtique, gallo-romain ou gréco-catholique. Vatican II a, dans ses constitutions, réaffirmé cette réalité face à une (post-)modernité finissante. En effet, le catholicisme n’est pas la nostalgie de l’Europe. Il est un Universel d’intertextualité, non un universalisme de formatage.
L’urgence de transmettre
Julien a compris qu’une civilisation peut mourir avant ses lois et ses bâtiments. Elle peut rester visible comme patrimoine, alors qu’elle est déjà morte comme évidence vécue. Néanmoins, Julien s’est trompé sur le remède. Un monde ne ressuscite pas par nostalgie politique, par décret martial, par esthétique commentée, ou par cénacle cultivé. Est-ce forcément tragique ? Non. Encore faut-il distinguer la fin d’un cycle universaliste européen de l’universel chrétien au sens catholique romain. L’Europe universalisée ne peut qu’au mieux devenir un musée mondialisé. Or, le catholicisme romain est la première religion du XXIème siècle mondialisé. La vraie question n’est donc pas de sauver l’Europe comme forme historique figée, mais de transmettre ce qui, en elle, a été couronné et magnifié par le christianisme. Julien voulait ressusciter ses dieux cadavériques. Or, le christianisme a évité tout l’universel nivelant en sachant changer de corps historique.C’est peut-être la question du XXIe siècle : non plus savoir si l’Europe restera le centre du monde, mais si ce qui l’a traversée et sédimentée survivra charnellement à son déclassement.





