En période de trouble politique, ne jamais oublier l’adage du cinéaste Max Pécas, sorte d’Alain Duhamel, le politologue qu’on sait, en un peu moins pointu, toutefois : « On se calme et on boit frais à Saint-Tropez ! » Ces mots immortels n’ont manifestement pas été retenus par l’ensemble d’une classe politique européenne peinant aujourd’hui à cuver sa gueule de bois. Il ne faut jamais abuser du jus de quinoa ; tous les spécialistes savent ça. Ainsi donc, le nazisme serait à nos portes, ou un bidule approchant, alors qu’on ne sait même pas encore si l’AfD aura la majorité nécessaire pour gouverner le land en question. Il est fait état des voix du BSW, formation de gauche populiste et souverainiste. Voir même celles de quelques élus chrétiens-démocrates de la CDU, pour que le compte y soit.
Pour L’Humanité, il s’agit d’un « affreux bégaiement de l’histoire ». Libération a globalement la même une : « En Allemagne, le choc fasciste. » Tout dans la nuance. Le défunt Lionel Jospin ne disait pas autre chose en évoquant le « théâtre antifasciste ». Quant au Monde, une tribune évoque « le symptôme d’une maladie chronique de la démocratie allemande. » Le populisme relèverait donc plus d’une pathologie que d’un simple choix politique. À quand son remboursement à 100 % par la Sécu ? Voilà qui tomberait à point nommé, tant il est de notoriété publique que les caisses de cette dernière sont pleines à craquer.
La chute des partis de gouvernement…
Après tout, ceux qui filent la métaphore médicale n’ont pas tout à fait tort, sachant que si on leur administrait quelques calmants savamment dosés, ils ne s’en porteraient que mieux. D’où cette piqûre de rappel relative à ce qu’est l’AfD. Il s’agit d’un mouvement populiste, tel que plus haut écrit, qui doit principalement son succès à un trop plein d’immigration, tel l’accueil inconditionnel par l’ancienne chancelière Angela Merkel, en septembre 2015 de plus d’un million d’immigrés, principalement venus de Syrie. D’où ce sentiment de dépossession culturelle, éprouvé par une proportion grandissante d’Allemands, phénomène que l’on peut d’ailleurs observer partout en Europe. Sentiment d’autant plus amer que l’ancienne RDA demeure encore le parent pauvre de la réunification allemande.
Il y a encore cette autre colère : celle consistant à ne pas se sentir entendu par les partis de gouvernement, chrétiens de la CDU et de la CSU au premier chef. Mais aussi sociaux-démocrates du SPD, sans oublier les écologistes (Grüne) et les gauchistes radicaux (Die Linke). Bref, rien que de très banal sur notre vieux continent ; les pays voisins de l’Allemagne éprouvant tous globalement semblable ressentiment vis-à-vis d’une classe politique majoritairement donnée pour incompétente et usée. Ensuite, qui sont les gens de l’AfD ? Comme toujours dans ce type de mouvement, il y a un peu de tout et beaucoup de rien.
Une chancelière lesbienne pour l’Allemagne…
Alice Weidel, sa présidente, présente ainsi un profil pour le moins particulier et pas tout à fait raccord avec l’idée que l’on peut se faire des sections d’assaut d’un futur IVème Reich. Lesbienne revendiquée, elle vit en couple avec une immigrée sri-lankaise de nationalité suisse. Elles se sont fait fabriquer deux enfants, grâce à deux généreux géniteurs dont on ne sait s’ils ont été ou non rétribués. Nous sommes donc loin d’un « ordre moral » revendiqué, mais plutôt d’enfants de Mai 68 qui auraient mal tourné. Quant à son co-président, l’ancien décorateur Tino Schrupalla, on dira, pour demeurer poli, qu’il a plus une tête de gondolier vénitien que d’un possible chancelier allemand. Pour ce qui est d’Ulrich Siegmund, le héros du jour en Saxe-Anhalt, il était autrefois vendeur de parfums, honorable métier soit dit en passant, et qui a mené sa campagne sur une mobylette Simson, symbole cacochyme de la défunte RDA. S’il y a nostalgie chez lui, ce serait plus celle d’Erich Honeker que d’Adolf Hitler. Mais il faut bien de tout pour faire un monde ; surtout dans celui du populisme.
Si c’est ça, « L’homme le plus dangereux d’Allemagne », tel que titré en couverture de Der Spiegel, nos voisins d’Outre-Rhin peuvent dormir sur leurs deux oreilles. On notera d’ailleurs qu’Ulrich Siegmund s’est fait un plaisir de dédicacer à tours de bras l’hebdomadaire en question à ses fans. Et le sens de l’humour, avec ça. Paradoxalement, c’est Libération qui calme le jeu, sous la plume de Christophe Bourdoiseau, son envoyé spécial à Magdebourg, sur ses lieux du cataclysme. Interrogeant les passants, on apprend ainsi : « Dans une pizzeria de Magdebourg, deux serveurs assurent n’avoir aucune inquiétude pour leur avenir. “Vous savez, moi, je suis Italien. Alors cela ne me concerne pas. L’autre, d’origine libanaise, est tout aussi imperméable à ce choc électoral. “Ça fait vingt ans que j’habite à Magdebourg. J’ai des amis de tous les bords politiques, de l’extrême droite à l’extrême gauche. L’important, c’est de bien se tenir et de s’intégrer”, explique-t-il. »
À en croire La Tribune dimanche, il y aurait pourtant péril en la demeure : « Manuela, prof de mathématiques et de physique a lu attentivement le programme de l’AfD. “Enlever le drapeau arc-en-ciel et ne laisser que le drapeau allemand devant les écoles, cela peut sembler un détail, mais c’est retirer un symbole de tolérance. C’est le signe d’une fermeture d’esprit”. » On avait pourtant cru comprendre le contraire : les mœurs particulières d’Alice Weidel sont de notoriété publique et cela ne l’empêche pas d’être adulée par les militants de l’AfD. Comme s’ils étaient finalement moins en proie à la « fermeture d’esprit » que certains.
Notons encore que, ironie de l’histoire, Fabien Roussel annonçait, le même jour, sa candidature à la prochaine élection présidentielle. À sa place, celle du premier de nos communistes, on se poserait cette question consistant à savoir pourquoi les anciens habitant de l’Allemagne de l’Est plébiscitent-ils aujourd’hui le populisme ?
Fabien Roussel pourra toujours en discourir autour d’un barbecue, avec ses derniers militants. Au bout de quelques merguez, lui et ses amis comprendront peut-être que le peuple est plus enclin au bon sens (celui de l’AfD dont le programme n’a rien de véritablement fracassant), qu’à de fumeuses idéologies. Telles, celles développées par le PCF, à en lire L’humanité : « Notre projet doit s’articuler à notre plan climatique, aux luttes féministes et antiracistes. » Seulement voilà, poursuit ce quotidien : « Les salariés nous parlent de la dégradation de leurs conditions de vie et commencent à voter RN, alors qu’ils sont parfois métis, originaires d’Outre-mer. »
Au moins les camarades de l’ancienne RDA ont-ils résolu cette douloureuse équation en votant pour les intérêts du peuple ; ce qui n’est finalement pas si incongru, en démocratie.



