Donald Trump n’est peut-être pas le plus cultivé des hommes, mais au moins sait-il compter jusqu’à deux. Les défaites militaires américaines, par exemple : Vietnam (1955-1975) et Afghanistan (2001-2021). Le cas de l’Irak (2002-2011) n’est guère plus flatteur, le but de la manœuvre était de « démocratiser » ce pays arabo-musulman pour en faire une sorte d’allié de l’Amérique. La réussite n’est pas flagrante. D’ailleurs, instruit par ses échecs à répétition, il s’est engagé dans l’équipée iranienne uniquement parce que Benyamin Netanyahu l’a convaincu que tout cela serait réglé en deux semaines, comme vu plus haut. Le Pentagone lui disait que non ; il a préféré écouter « Bibi ». Ce dernier en paye déjà le prix.
La grande perdante de cette affaire, c’est évidemment la stratégie militaire. Ou son absence, dans le cas qui nous occupe. Contre l’Iran, les USA et Israël avaient le matériel, la suprématie aérienne, les bombes dernier cri. Mais Téhéran avait la stratégie, préparée depuis des décennies, la conceptualisation d’une guerre asymétrique, à base de missiles, certes, mais surtout de drones et de vedettes rapides lui ayant permis de bloquer le détroit d’Ormuz, fragilisant ainsi les flux pétroliers.
Israël perd la main…
L’autre grand perdant, c’est bien sûr l’État hébreu qui, lui aussi, devient imbattable dans le registre de la force brute et le manque conjoint de vision politique et stratégique. Cela fera bientôt trois ans que les Israéliens s’acharnent sur la bande de Gaza, quasiment réduite en cendres. Mais le Hamas est toujours là. Même échec patent vis-à-vis du Hezbollah libanais. Ils ont beau eu décapiter son état-major à coups de téléphones piégés, le Hezbollah, lui aussi, est toujours là. Alors, Israël bombarde le Liban. Ça semble être une manie chez eux. Quand on ne sait pas quoi faire à Tel-Aviv, on bombarde le Liban. Ça ne sert à rien, mais ça soulage. Sauf qu’aujourd’hui, ça ne fait plus rire personne, et surtout pas Donald Trump : « Trop de gens sont tués et Israël n’a pas besoin de raser un immeuble à chaque fois que vous cherchez quelqu’un, car il y a beaucoup de monde dans ces immeubles, et ils ne font pas tous partie du Hezbollah. »
J.D. Vance, le vice-président américain, dépêché à Genève pour signer l’accord irano-américain, est à peine plus amène avec « l’ami israélien » : « Donald Trump est le seul chef d’État au monde à être bienveillant envers la nation d’Israël en ce moment précis. Et il se trouve qu’il est le chef d’État de la superpuissance mondiale. Si je faisais partie du cabinet du gouvernement israélien, je n’attaquerais peut-être pas le seul allié qu’il me reste encore. » Envoyé, c’est pesé.
Ce n’est pas pour autant que les USA sont les gagnants de cette séquence, loin s’en faut. L’Arabie Saoudite et les Émirats du Golfe lui faisaient confiance pour les protéger d’attaques extérieures ? Les frappes iraniennes ont démontré que le parapluie américain n’était pas exactement fiable. Ces pays devront investir plus pour leur sécurité. Certains ont déjà commencé. Quant à cette confiance, elle n’est plus là.
Et l’Iran la reprend…
Mais s’il y a un grand gagnant, c’est bel et bien l’Iran. Et le paradoxe est qu’il peut finalement remercier Israël et les États-Unis. Avant que ne démarre leur équipée, le régime n’était pas au mieux, de plus en plus contesté par des manifestations permanentes, auxquelles s’étaient, grande première, joints les commerçants du bazar de Téhéran, traditionnellement conservateurs. On évoquait même un possible basculement de l’armée régulière. Les bombardements israélo-américains ont étouffé la révolte naissante, sauvant involontairement le régime qui, s’il avait chuté, aurait provoqué un grand saut vers l’inconnu avec une possible guerre civile à la clef, l’Iran étant une mosaïque à la fois religieuse et ethnique. Mais il est un autre aspect inattendu de ce conflit : en décapitant les religieux iraniens, dont l’ayatollah Khamenei, les USA ont donné l’avantage aux Gardiens de la révolution qui, même si touchés eux-aussi, ont profité de la faiblesse du pouvoir religieux pour accroître le leur. Une sorte de putsch de velours, en quelque sorte, et qui fait bien les affaires des Américains.
En effet, ces Gardiens, très portés sur les affaires (ils tiennent une large part de l’économie iranienne), ne sont pas insensibles à la corruption, même si nationalistes convaincus. Bref, des partenaires idéaux pour Donald Trump. Ce qui fait dire à Renaud Girard, dans Le Figaro de ce 16 juin : « Je pense que la réconciliation irano-américaine est beaucoup plus proche qu’on ne le croit habituellement. » Robert Baer, ancien chef de région de la CIA au Moyen-Orient, écrivait déjà, en 2008, dans son essai Iran, L’irrésistible ascension (JC Lattès) : « Une alliance entre les États-Unis et l’Iran serait l’un bouleversements stratégiques les plus significatifs de l’histoire moderne, aussi décisif que la rupture sino-soviétique. Mais c’est le seul choix qui s’offre à nous. » On comprend mieux pourquoi Israël, qui n’a pas été convié aux négociations de Genève, les suit néanmoins de très près.




