Un père géologue au Maroc lui a permis d’y passer les dix premières années de sa vie, le sensibilisant aux combats contre le colonialisme. Mort prématurée de son père, installation en Ile de France, lycée Lakanal, licence de géographie. Sous l’influence de ses maîtres à l’université, il s’inscrit au parti communiste qu’il quittera en 1956 lors de l’insurrection de Budapest. S’ensuit un diplôme d’études au Maroc sur la géomorphologie (une étude qui lui permettra de rendre hommage à Lyautey, respectueux des règles foncières locales). Reçu premier à l’agrégation de géographie, il choisit Alger comme premier poste. Très hostile aux colons et militant pour l’indépendance de l’Algérie, il n’y restera que trois ans avant de s’installer à Paris à l’institut de géographie puis de rejoindre l’université de Vincennes où il animera des cours très populaires jusqu’à sa retraite.
Premiers ouvrages aux très gauchistes éditions Maspero, sur Ibn Khaldoun. Après un article dans Le Monde où il condamne les bombardements américains sur les digues du Mékong lors de la guerre du Vietnam, il a l’honneur d’être interdit de séjour aux USA. Sa grande année c’est 1976, qui marque une double naissance, un ouvrage et une revue.
Le livre c’est, toujours chez Maspero, « La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre ». Un pavé dans le marigot universitaire de la géographie, pacifiste gnangnan. La géographie des professeurs, une discipline austère et peu appréciée des élèves, prend un coup de jeune et aborde le champ politique de plein pied. Il aggravera son cas en sous-titrant (voir infra), sa revue Hérodote d’un : « revue de géographie et de géopolitique ». Géopolitique, un gros mot à l’époque, qui fleurait le nazisme (ce réductionnisme est encore prégnant dans nombre de chapelles intellectuelles progressistes) et le milieu universitaire soupçonne Lacoste de droitisme.
La revue c’est bien sûr Hérodote, du nom du géographe et historien grec. Format carré original, parution trimestrielle, éditée elle aussi chez Maspero (plus tard à La Découverte), chaque numéro est consacré à un thème dominant, allant de l’analyse d’un pays, des relations économiques entre partenaires et concurrents à l’évaluation des rapports de force militaires. De nombreux numéros sont devenus collectors. Pour avoir fréquenté sa rédaction (sans y écrire) dans les années 90, je peux témoigner de la curiosité d’esprit qui y régnait. Hérodote vient de publier son numéro 200, « 50 ans de géopolitique, hommage à Yves Lacoste », une lecture plus que recommandable.
Il fera encore preuve d’anticonformisme en 1998 avec son « Vive la nation ! » chez Fayard, où il veut réconcilier la gauche et le patriotisme, une idée qui fera long feu. Il faut également citer son « Dictionnaire de la géopolitique » chez Flammarion, ses manuels de géographie chez Nathan, « La géopolitique par les cartes » chez Larousse (actualisé en 2022) et son livre de souvenirs « Les aventures d’un géographe » publié par Les Équateurs.
La maître, Elisée Reclus
On ne peut parler d’Yves Lacoste sans évoquer son maître, Elisée Reclus (1830-1905). Et quel maître ! Fils de pasteur calviniste, il s’émancipe rapidement avec son frère Elie avec lequel il traverse la France à pied. Exclu comme son frère de la faculté de théologie protestante de Montauban, hostile à Napoléon III, il sera professeur de français à Londres, précepteur en Louisiane, agriculteur en Colombie, avant de revenir en France et de s’inscrire à l’institut de géographie puis d’y enseigner. Il s’initie à l’anarchie auprès de Blanqui et Proudhon, fréquente Bakounine, adhère à la Première Internationale. Il sera le premier rédacteur de guides pour les voyageurs, publiés chez Hachette. Pendant la Commune il s’engage dans la garde nationale, est pris un fusil à la main, condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie, peine commuée en dix ans de bannissement. Il s’installe en Suisse où il participe aux activités anarchistes du pays. Amnistié en 1879, il revient en France avant de repartir en Belgique où il crée une université libre. Il s’y éteint en 1905. Pour les amateurs de longues lectures, on peut citer parmi ses ouvrages, « L’Homme et la terre » (six volumes) ou sa « Géographie universelle » (19 volumes quand même). Pour les plus pressés, un livre charmant, « Histoire d’un ruisseau », écrit pour sa fille. A la fin de sa vie Yves Lacoste ressemblait de plus en plus à son maître, long visage, un air pensif, moustache et barbichette. Ils sont tous deux au paradis des géographes, toujours anarchistes, toujours attentifs aux évolutions des terriens qui – chaque jour – constatent que « la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre »




