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Le magazine des idées
éléments 199 avec Rodolphe Cart

Youtubeurs dissidents : à la découverte d’un univers métapolitique parallèle

« Éléments » lance son premier dictionnaire de la dissidence numérique, avec ses coups de cœur et ses têtes de turc. 36 chaînes YouTube, représentant près de dix millions d’abonnés, totalisant plus de 500 millions de vues ! À l’origine de ce guide, une petite équipe de moins de trente ans, dirigée par Rodolphe Cart, partie à la découverte d’un univers métapolitique parallèle où s’esquisse une contre-culture ignorée des grands médias, mais plébiscitée par les adolescents et les jeunes adultes en quête de prescripteurs d’opinions politiques. Nous l’avons interrogé…
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ÉLÉMENTS. On n’attendait pas vraiment la revue Éléments sur le terrain du youtubing ! Est-ce vraiment, selon vous, la fonction d’une revue intellectuelle de se plonger dans le monde du « clash » et du « buzz », des « like » et du « bashing » ? Comment avez-vous convaincu la direction de cette vénérable revue née au siècle dernier ?

RODOLPHE CART : A l’époque de l’émergence de l’imprimerie, fallait-il reprocher aux intellectuels de s’intéresser à ce qu’il se passait autour d’eux ? Aujourd’hui, avec le numérique, nous vivons aussi une révolution culturelle. Toute évolution technique produit un changement de milieu, une modification de l’environnement dans lequel un homme évolue. C’est-à-dire qu’un système de communication inédit est en train de modifier la forme sociale et culturelle de nos organisations collectives. Le devoir d’une revue comme Éléments est d’être « au front » pour analyser ce phénomène – à condition, bien évidemment, que cela ne l’empêche pas d’avoir cet œil critique et distancié. Le monde du youtubing est l’une des facettes de cette révolution. Il était donc normal qu’un article soit fait sur les figures politiques de la dissidence présentes sur cette plateforme de vidéos.

ÉLÉMENTS. Pour paraphraser Alain Soral, à qui vous avez décerné le titre de « statue du commandeur du youtubing francophone », est-on obligé de descendre aussi bas pour décrocher des millions de vues et intéresser les jeunes à la politique ?

RODOLPHE CART : Il est certain qu’il y a du contenu vulgaire, bas-de-plafond et simpliste, mais ce n’est pas la majorité du genre. Par exemple, Charles Robin, qui a plus de 600 000 abonnés, produit une chaîne exemplaire à tous points de vue. Concernant la politisation des jeunes, j’aimerais parler de mon cas personnel. Je viens de la classe moyenne de province et, dans ma jeunesse, les seuls magazines présents sur la table du salon étaient Auto Plus, La Redoute et l’Équipe. Ma famille étant apolitique, je n’avais aucun accès à l’univers des débats. Mon éveil au monde de la politique ne s’est fait qu’à partir de ma première année d’étude post-bac – il y a déjà dix ans –, lorsque les premières vidéos pirates de Zemmour furent postées sur YouTube. Pour moi, ce fut une révélation. Pendant des années, mon apprentissage politique ne s’est uniquement fait que par les vidéos visionnées sur la plateforme. Face au phénomène général d’acculturation de la société, de plus en plus de jeunes se forment à la politique par le net.

ÉLÉMENTS. On rit beaucoup en découvrant votre sélection de vidéos. Le second degré est-il un trait commun aux vidéastes dissidents ? Ou est-ce un choix délibéré ?

RODOLPHE CART : Je vais vous répondre par un exemple tiré du monde de la télévision. Lorsque Laurent Baffie travaillait dans l’émission Tout le monde en parle de Thierry Ardisson, vous aviez beau mettre un expert en face de lui sur un sujet, il suffisait d’une blague du « sniper » pour qu’il mette tous les rieurs de son côté. Tout l’argumentaire de son interlocuteur était alors anéanti en un seul coup. Pour les vidéos, on est un peu dans la même configuration. Déjà Schopenhauer, dans l’Art d’avoir toujours raison, démontrait que l’important n’était pas de faire éclater la vérité, mais bel et bien de vaincre son opposant. On peut s’en plaindre, mais le rire constitue l’une des meilleures armes pour faire passer un message.

ÉLÉMENTS. Ce guide des 36 vidéastes dessine en creux un portrait général d’une jeunesse de droite aimantée par les valeurs de l’Occident. Comment expliquez-vous l’omniprésence de la culture de masse américaine ? Vrai ou faux ?

RODOLPHE CART : Le médium est le message comme disait McLuhan. De la ligne de code, à l’interface YouTube en passant par le moteur de recherche (Google), nous sommes tous en « territoire américain ». Il est certain que les Européens sont sous l’influence des États-Unis, mais tout cela ne date pas d’hier. La véritable fracture est antérieure au développement du numérique, car c’est l’entrée de notre société dans le tout-image qui a fait de nous des Gallo-Ricains comme dirait Régis Debray. La spécificité de l’Europe a toujours été son rapport à l’écrit, au monde de la graphosphère. N’oubliez pas que la culture livresque, celle qui a fait la grandeur des nations européennes, n’est qu’un clin d’œil dans l’histoire humaine. De l’Iliade à Flaubert, il n’y a qu’un battement de cil. Or avec le numérique, tout notre environnement est en train d’être bouleversé et comme diraient les militaires : « c’est le terrain qui commande la manœuvre ».

En revanche, les Youtubeurs francophones, grâce notamment à la langue française et à son influence, arrivent à mieux résister par rapport aux autres européens – notamment anglais, allemands ou scandinaves qui sont déjà des clones californiens. La mauvaise pratique de l’anglais semble être pour le coup un avantage. Comme pour le cinéma, il s’est instauré de fait une exception culturelle pour les YouTubeurs francophones.

ÉLÉMENTS. Malgré ses 10 millions d’abonnés et ses 500 millions de vue, 36 YouTubeurs francophones ne font pas une élection. La plupart des YouTubeurs étaient marinistes en 2017, zemmouriens en 2022… La presse de gauche qui aime se faire peur ne vous conduit pas à surestimer ce phénomène qui reste marginal ?

RODOLPHE CART : Il est évident que la consommation des produits numériques concerne plutôt la jeune génération. Il n’est plus rare que les membres de cette génération, une fois partis de chez leurs parents, ne possèdent plus de télévision – ce qui est mon cas. Ne suivant plus que les réseaux sociaux ou YouTube, ces canaux d’information peuvent enfermer l’individu dans une information limitée et erronée vis-à-vis de la réalité. La « bulle numérique » qu’a vécu le camp zemmourien, lors de l’élection de 2022, en est la démonstration parfaite.

Concernant la simulation de la gauche, elle sait pertinemment qu’elle grossit un phénomène restreint. Pour cela, il suffit de constater à quel point le système se défend encore très bien grâce au narratif des médias de grand chemin. Le récit officiel construit autour de la menace fasciste, de la guerre russo-ukrainienne, du péril sanitaire ou du désastre écologique permet au système, bien qu’il ait perdu toute légitimité, de neutraliser l’opposition.

Je ne suis pas un partisan de la thèse hugolienne du « ceci tuera cela ; le livre tuera l’édifice »[1]. Le numérique n’annonce pas la mort de la télévision, de la radio ou de la presse. S’il est évident que le numérique prend de la part de marché et du « temps de cerveau disponible », chaque medium conserve son noyau dur d’adeptes et s’adapte avec ce nouvel environnement. Prenons par exemple la revue Eléments qui, tout en conservant sa revue physique, a pris le pli de son époque avec un site internet et une chaîne YouTube.

ÉLÉMENTS. Membre d’un groupuscule « antifa » au début des années 2000, notre collaborateur David L’Épée explique souvent que « l’antifacisme conduit à tout, à la condition d’en sortir ». Mutatis mutandis, la locution s’applique-t-elle à la génération YouTube de 2022 ?

RODOLPHE CART : Lors des premiers balbutiements d’Internet, la révolution numérique nous avait été vendu comme l’authentique révolution universelle qui était censée rassembler tous les savoirs, tous les peuples et les hommes. Après quelques décennies, un premier bilan peut être réalisé et la copie est loin d’être parfaite. Nous pouvons reconnaître que l’horizontalité de l’information donne accès à une mine de savoir qu’aucune bibliothèque n’aurait pu nous permettre d’accéder. En revanche, une hiérarchie insidieuse s’est mise en place dans cet accès à l’information par les algorithmes – qui nous proposent des contenus censés nous correspondre –, par la censure et par l’ensemble de la manipulation des données que nous laissons par notre navigation sur le net. Pour paraphraser David l’Épée, il est vrai que la révolution numérique « ouvre à tout » et qu’un monde infini en possibilités semble s’offrir à nous ; cependant, il faut reconnaître qu’il est et sera de plus en plus difficile de sortir de l’identité de son « double numérique ». Promesse d’émancipation dans le passé, il se pourrait bien qu’à l’avenir l’univers numérique fasse naître de nouvelles aliénations pour l’homme.

1. Ce texte est un extrait du livre de Victor Hugo Notre-Dame de Paris. Dans ce passage, Victor Hugo décrit un prêtre comparant la cathédrale à un livre imprimé et déclarant : « Ceci tuera cela ; le livre tuera l’édifice ». L’auteur s’interroge alors sur le sens profond de ces paroles auxquelles il trouve deux explications possibles :
– la presse tuera l’église (en permettant la diffusion facile de toutes les idées même celles jugées hérétiques)

– l’imprimerie tuera l’architecture (une nouvelle forme d’expression va en remplacer une autre plus ancienne).

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