Le programme de l’exposition annonçait un énième « événement artistique, culturel et citoyen inédit » pensé comme « un véritable manifeste pour le vivre-ensemble ». Original et courageux… En réalité, il s’agissait de photos clouées sur des palettes en bois et maintenus par des parpaings, représentant des Français dans leur tenue de travail, photographiés devant un fond maronnasse. Ce projet, mis en place avec le démographe gauchiste Hervé Le Bras, se voulait un « album de famille » des Français. Il invitait à « réfléchir aux identités, aux liens sociaux et à la diversité qui composent la France d’aujourd’hui ».
La diversité, Yann Arthus-Bertrand a eu le temps d’y réfléchir quand il a fallu réparer les dégâts causés par les français commevouzémoi la nuit du 6 au 7 mai. Pour célébrer dans la bonne humeur la qualification du PSG pour la finale de la Ligue des Champions, des jeunes supporters – en réalité des maîtres saccageurs issus de la « nouvelle France » chère à Mélenchon – sont venus détruire l’exposition, ainsi que du mobilier urbain, attaquer la police, et piller des magasins.
Interrogé le lendemain par ses amis de C à vous (France 5) – une des innombrables kermesses germanopratines de France Télévision -, il a expliqué que le saccage de son exposition n’est : « qu’une dérive à la marge, les jeunes ne savaient pas du tout ce qu’ils cassaient, ils n’étaient pas du tout au courant du sens de l’exposition ». Quand il faut défendre le très-bien-vivre-ensemble, les œillères des bonnes consciences médiatico-artistiques sont de mise.
Professionnel de la bonté abstraite, le millionnaire Yann Arthus-Bertrand se place depuis 40 ans en insupportable messie de la solidarité. On reconnaît cette engeance à sa capacité à parler du peuple sans jamais le fréquenter, à défendre l’« ouverture » depuis des quartiers où le mètre carré interdit précisément toute mixité réelle, et à célébrer le vivre-ensemble comme une évidence morale alors qu’eux-mêmes ne le vive pas. Étonnamment (non), la fondation Goodplanet de Yann Arthus-Bertrand est basée… dans le Château de Longchamp au cœur du Bois de Boulogne, pas à Bobigny ou à Barbès.
Entre vivre et ensemble, il faut choisir
Mais l’affaire dépasse largement le cas personnel d’Arthus-Bertrand (dont le grand-père André a été décoré de l’ordre de la Francisque sous Vichy – quel que soit le pouvoir en place, les Arthus-Bertrand figurent toujours en bonne place). Elle révèle surtout l’effondrement toujours plus visible d’un récit officiel imposé depuis quarante ans : celui d’une société où toutes les différences culturelles seraient spontanément compatibles, où les tensions identitaires ne seraient qu’un fantasme réactionnaire, et où l’immigration de masse – chance pour la France – finirait mécaniquement par produire une société plus ouverte et plus fraternelle.
Le problème est que les peuples ne vivent pas dans les slogans. C’est précisément quand le vivre-ensemble commençait à ne plus exister, que le mot d’ordre idéologique a été créé. Dans la France réelle, loin des salons parisiens et des campagnes publicitaires subventionnées, les fractures s’accumulent : moins d’usages culturels communs et de références collectives, augmentation des tensions communautaires. Le multiculturalisme des élites culturelles est esthétique : cuisines du monde, festivals, expositions, campagnes humanitaires. Elles n’expérimentent pas ce qu’elles célèbrent. Les classes populaires, elles, n’ont pas ce luxe.
Le plus frappant est peut-être l’incapacité persistante de ces milieux à tirer les leçons de ce qui arrive. Chaque incident est traité comme une anomalie isolée, jamais comme le symptôme d’un problème plus profond. On continue donc à répéter les mêmes slogans complètement vides, auxquels eux-mêmes ne croient pas. « Entre vivre et ensemble, il faut choisir » disait Renaud Camus, et Yann Arthus-Bertrand en offre une illustration parfaite : vu du ciel, son vivre-ensemble ressemble à une belle photo ; au sol, dans la France réelle, le cliché est flou et a une odeur de sang.





