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Wake in Fright : gueule de bois sous la canicule

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La première image, donnant directement le ton de la chaleur accablante qui nous assommera durant l’intégralité du film, nous montre un plan de 360 degrés sur un désert aride, traversé par une voie de chemin de fer et constellé uniquement de deux petites maisons, une école et un hôtel : le lieu-dit Tiboonda. Le héros, John Grant, est un jeune instituteur qui s’apprête, pour les vacances de fin d’années (Noël approche, c’est-à-dire que nous sommes en plein été chez les Australiens), à partir rejoindre sa fiancée Robyn à Sydney. Lorsqu’il pense à elle, c’est toujours en l’imaginant émerger de la mer, rêverie rafraichissante qui, au-delà de sa portée amoureuse et érotique, constitue bel et bien un contrepoint bienvenu à la canicule ambiante. Car nous sommes loin de la grande ville, loin de la mer, loin de toute fraicheur, de tout luxe et de tout confort moderne. L’histoire se passe vraisemblablement à la fin des années 1960 (on remarque, dans la chambre d’hôtel de John, une photo des Beatles traversant la route) mais nous pourrions tout à fait, à bien des égards, être au début du XXème siècle ou à la fin du précédent, tant la manière de vivre de l’outback australien rappelle l’ouest sauvage des westerns américains.

L’ennui pour John, c’est qu’il n’arrivera jamais à Sidney. S’étant arrêté la première nuit de son voyage dans la petite ville minière de Yabba, il se laisse griser par la boisson (première cuite d’une longue série) et, ayant gagné une belle somme d’argent à un jeu de pile-ou-face, il se prend à rêver à la fortune – quitter son poste d’instituteur de campagne où l’a placé le gouvernement, rejoindre sa fiancée, migrer en Angleterre – et réinvestit tout ce qu’il a en espérant ramasser toutes les mises. Manque de chance : c’est le contraire qui arrive et il se retrouve avec, en tout et pour tout, un seul dollar dans les poches. Impossible dans ces conditions de poursuivre le voyage. On ne le laissera toutefois pas mourir de faim (et encore moins de soif !) ni dormir sous un pont car les habitants de Yabba sont particulièrement hospitaliers. Tout l’intérêt du récit se trouve d’ailleurs là : alors qu’on aurait pu s’attendre à un rapport d’hostilité entre les autochtones et l’intellectuel John venu de l’extérieur, très méprisant au début à l’égard de ces soulards, qu’on aurait pu imaginer des accès de xénophobie ou des antagonismes de classe, comme c’est le propre d’un certain type de cinéma (on pense par exemple à Delivrance de John Boorman) où de gentils petits-bourgeois citadins et éduqués se font persécuter par d’affreux rednecks sadiques et analphabètes, ce n’est pas du tout le cas ici. Tout d’abord John s’irrite de cette hospitalité envahissante, de cette obsession qu’ont les gens dans les bars (à commencer par le chef de la police) à lui offrir à boire et de l’impossibilité qu’il a de refuser ; il se moque de leur chauvinisme, de leur fierté identitaire alors qu’il lui semble à lui que leur ville n’a absolument rien pour plaire. Un médecin constamment saoul qui l’accueillera plus tard dans sa masure en plein désert lui explique alors, attablé devant un steak : « Les démons sont toujours fiers de l’enfer. L’insatisfaction est un luxe de riches. »

L’élément perturbateur du film ne se situe donc pas dans le rejet de l’étranger mais au contraire dans son intégration dans la communauté – la communauté des hommes à vrai dire car, précisons-le, à une notable exception près, il n’y a à peu près aucune femme dans cette histoire. En s’assimilant somme toute assez facilement à un groupe de chasseurs de kangourous alcooliques et tapageurs, le jeune instituteur expérimente ce que tout sociologue sait, à savoir que dans l’entre-soi masculin, la consommation d’alcool et quelques autres prérogatives de la virilité permettent facilement de niveler les différences sociales et culturelles entre les hommes. Dans leur livre La fabrication des mâles (Seuil, 1975), Georges Falconnet et Nadine Lefaucheur écrivent : « Les salutations, les marques d’amitié viriles, les jeux, le sport, servent à établir des contacts entre les hommes, mais de façon à éliminer toute ambiguïté. Au café par exemple, lieu encore typiquement masculin, les plaisanteries grivoises, les moqueries sur les femmes absentes, les jeux de cartes et l’alcool servent en même temps à resserrer la cohésion du groupe masculin (où les différences de classes sont temporairement gommées) et à empêcher l’émergence de désirs homosexuels, tout en offrant un exutoire à l’agressivité qui pourrait naître de la frustration de tels désirs. La fraternité virile est soumise à la contradiction suivante : il faut refuser toute homosexualité déclarée, tout en préférant finalement la compagnie des hommes à celle des femmes. » (p.99) Cet équilibre délicat entre refus de la mixité et sublimation de l’homosexualité s’exprime dans le film à travers le goût qu’ont les personnages pour la bagarre et le corps-à-corps, qu’ils pratiquent “gratuitement”, sans raison particulière, plus dans l’esprit de l’accolade que dans celui d’un véritable combat. Lorsqu’invité par M. Hynes, un habitant de Yabba rencontré dans un bar, John se retire quelques minutes dans la cuisine pour discuter avec Janet, la fille de son hôte, un des convives s’exclame : « Il préfère parler avec une femme que boire ? » « Il est instituteur » lui répond M. Hynes, comme si le rappel de cette différence culturelle d’avec les autres hommes présents constituait une explication suffisante à cette brève parenthèse de l’entre-soi masculin.

Abandonnant temporairement ce qui le singularise comme individu – son métier, l’amour qu’il porte à sa fiancée, sa culture, ses aspirations propres – John s’abandonne à ce qui le définit de manière plus collective : son appartenance à la tribu des mâles, laquelle n’a pas d’autres frontières que celles du sexe. Cet abandon se traduit chez lui par un certain laisser-aller, une dérive autodestructrice qui le fait se perdre dans l’alcool, partir dans des chasses sanglantes dans le désert (des scènes d’une rare brutalité qui en leur temps créèrent la polémique parmi les défenseurs des animaux), alterner sans discontinuer les nuits de beuverie et les réveils comateux dans la poussière, sous un soleil imperturbable qui ne fait que rendre plus pénibles ses gueules de bois tout en ranimant en lui une soif inextinguible. Rarement on n’aura vu couler autant d’hectolitres de bière dans un film ! Il est à noter, pour la petite histoire, qu’à la demande des acteurs l’ensemble des scènes a été tourné avec de la vraie bière (et non une quelconque eau colorée), ce qui a parfois généré dans l’équipe de tournage un taux éthypique presque aussi élevé que celui du récit !

Ce film, œuvre de celui qui n’est autre que le réalisateur du premier volet de Rambo, a failli disparaître et il a effectivement été perdu de vue pendant près de quarante ans avant qu’une copie soit retrouvée. Non dénué d’un certain humour (on pense entre autres à l’hommage aux morts interrompant quelques secondes une soirée dans un bar bondé avant que les tireuses à houblon et les machines à sou ne se remettent en marche), Wake in Fright fait partie de ces films que l’on n’oublie pas facilement. Ses couleurs chaudes, ses allures de western, l’impression d’écrasement caniculaire qu’il produit – l’air vibrant, le sable omniprésent, la sauvagerie, la déchéance physique, les visages en sueur ravagés par le soleil, les excès de boisson et le manque de sommeil – lui donnent une atmosphère tout à fait particulière. Devant ce déferlement de houblon fermenté, le spectateur sera constamment tiraillé, comme John Grant, entre la soif et le dégoût.

Réveil dans la terreur (Wake in Fright) film américano-australien réalisé par Ted Kotcheff, sorti en 1971.

Source : Perlicules

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