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Le PCF

Voter Marine Le Pen : l’appel d’un communiste

Que faire en tant que communiste ? À l'opposé de Fabien Roussel et Jean-Luc Mélenchon, un communiste appelle à voter Marine Le Pen. Les lignes bougent. La tribune de Quentin Liberpré.
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Ce 17 avril dernier, les communistes français ont eu droit à leur énième dose de rappel : le Parti communiste français est mort, enterré, ensablé, et la force politique révolutionnaire à reconstruire. Le PCF est devenu un groupuscule gauchiste de plus qui appelle à voter Macron dès 20h02, tandis que Jean-Luc Mélenchon fait son numéro devant une foule d’électeurs urbains biberonnés au mythe du « front républicain » : « Pas une voix gnnnnnn Marine le Pen ». Pendant ce temps, ladite Marine Le Pen se qualifie au second tour avec le soutien réitéré des classes populaires et des ruraux et semi-ruraux. 

Que faire, désormais, en tant que communiste ? Réservons les pleurnicheries à la gauche social-démocrate et analysons la situation. Les jérémiades d’entre-deux-tours sont, désormais, un marqueur réel du camp dans lequel l’on se situe : le bloc bourgeois. 

Briser le chantage affectif à l’extrême droite 

Entendons-nous bien sur la ligne politique de Marine Le Pen : elle n’est pas une dangereuse fasciste qui mettrait en péril la République, du moins pas plus que Macron ou autre social-démocrate droitiste. Et d’abord, de quelle République parlons-nous ?

La République démocratique et sociale française ? Elle est déjà l’ennemie numéro un du large consensus « UMPS » – que la candidate RN avait bien saisi –, en dissolution constante dans LREM depuis 2017. 

La province autonome d’Union européenne néolibérale qui se sert d’un appareil d’Etat monstrueux pour imposer la loi du capital contre le producteur ? Si le RN est un danger pour cette République, cela ne peut être qu’une bonne nouvelle, car elle serait alors une souverainiste conséquente qui sortirait de l’UE pour s’extraire de son carcan juridique, économique et diplomatique. Mais elle ne l’est pas. Elle n’est qu’une des nuances social-démocrates possibles. Et toutes ces nuances flirtent de plus en plus avec l’autoritarisme, c’est-à-dire avec la répression sur le travailleur et l’expression de ses intérêts de classe. 

Certes, Marine Le Pen maintient des positions très dures sur la sécurité (présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre ; suppression des réduction et aménagements de peine ; rétablissement des peines planchers), l’immigration (suppression du droit du sol ; conditionner l’accès aux aides sociales à 5 ans de travail en France) ou l’islam (interdiction du port du voile dans l’espace public) et n’avance, bien sûr, aucune conquête sociale sur le pouvoir du capital. Au contraire, son programme se propose de poursuivre, à bien des égards, la politique de destruction de la sécurité sociale, par l’exonération de cotisations patronales. Néanmoins, sa proximité historique avec les classes populaires l’oblige à porter un paquet de mesurettes sociales et démocratiques, notamment issues des manifestations qui ont secoué la France pendant 5 ans (baisse des taxes sur l’essence et l’énergie, retraite à 60 ans, augmentation du minimum vieillesse et indexation des retraites sur l’inflation, renationalisation des autoroutes avec baisse des péages, instauration du RIC, ou encore, bien sûr, suppression de l’odieux pass vaccinal).

L’origine du vote populaire en faveur de Le Pen

Marine Le Pen a saisi très tôt le vide laissé par le Parti communiste français, à savoir l’absence de parti qui propose une alternative réelle pour les classes populaires qui souffrent des politiques néolibérales conduites par les Ponce Pilate de l’Union européenne. Aussi a-t-elle sublimé la marginalité du FN de son père en une force politique qui s’affiche contre « l’UMPS » et avec ces classes populaires. L’intensification des politiques européennes de réduction du déficit public, la détérioration du niveau de vie qui en découle (en particulier chez ces classes populaires) et l’ancienneté de l’image du FN comme force antisystème ont provoqué une dynamique électorale irrésistible pour ce parti. Le réflexe pavlovien contre l’extrême droite au second tour de 2017, tout comme celui que nous connaissons aujourd’hui (mais qui semble déjà bien usé), ont accentué le sentiment que ce parti est réellement une force qui porte un changement radical. Marine Le Pen réussit en plus de temps, à droite, ce que Jean-Luc Mélenchon n’a pas réussi à faire, en moins de temps, à gauche : porter au second tour un discours d’opposition farouche entre « un bloc populaire et des élites ». Comme Mélenchon, elle participe à la fabrique progressive d’une conscience de classe… qui sera toujours fausse conscience, tant que l’on en restera au « populisme », qu’il soit de gauche ou de droite. D’ailleurs, elle ne s’y trompe pas : chacun de ces entre-deux-tours est une sérénade aux électeurs de Mélenchon. Elle sent bien qu’elle et lui partagent ce discours populiste d’opposition d’un peuple contre une élite, mais sur des modes différents. En 2017 déjà, elle se présentait, après sa qualification, comme une « insoumise » et critiquait la « finance », la « banque », l’« argent », l’« oligarchie ». Elle sait que ce qu’il reste d’électeurs issus des classes populaires chez Mélenchon sont plus proches d’elle que de Macron, quand les plus aisés s’arc-bouteront sur des positions petites-bourgeoises de « barrage à l’extrême droite ».        

Aussi, la volonté farouche de Marine Le Pen, durablement marquée par ce qu’elle a vécu dans son enfance, de restaurer l’image d’un père pourtant fier de sa propre image, constitue une forme de ruse de la raison qui a mené jusqu’à la scission du RN avec Reconquête, entraînant une clarification très nette des lignes. Au RN, le populisme de droite, à Reconquête, la ligne historique du FN : nationaliste, libérale, anticommuniste. De ces deux-là, seul le parti de Marine Le Pen pouvait se qualifier au second tour, car il ne réduit pas le déclin de la France à la seule mauvaise gestion de l’immigration ou à une corruption des valeurs françaises, mais l’articule avec le déclin du niveau de vie des Français, contre Macron et ceux qu’il représente. 

Voter Marine Le Pen pour dépasser le populisme par le populisme

La répétition du second tour de 2017 est un moment important de la recomposition politique française et de la répartition de l’électorat. D’un côté, il y a Macron et tous ses pseudos opposants qui ont appelé à voter lui 2 minutes après l’annonce des résultats. D’un autre, il y a Le Pen, contre qui tout le monde s’oppose, à part les obsédés de la question migratoire d’une part et les souverainistes de l’autre – avec lesquels des discussions doivent impérativement être engagées pour sortir de l’Union européenne. 

La réaction de l’électorat, notamment celui de Mélenchon, aura le mérite de clarifier son niveau de conscience de classe. Dans le coin jaune comme dans le coin bleu, deux candidats parfaitement néolibéraux, au service du capital contre la sécurité sociale (entre autres), et les mesures sociales, certes appréciables de Le Pen, ne sont que l’arbre qui cache la forêt. Mais quelque chose est sûr, Macron incarne le vote des catégories sociales aisées et des couches moyennes supérieures, tandis que Le Pen incarne principalement le vote des classes populaires et des couches moyennes inférieures. Voter Macron, c’est se carapater dans son terrier petit-bourgeois pour se rassurer, aller dans le sens du vent médiatique. C’est le réinstaller dans son siège de petit dictateur de moins en moins en puissance et de plus en plus en acte. « Le Pen va dresser les Français les uns contre les autres », mais qui a institutionnalisé la sape des droits élémentaires de toute une catégorie de la population, en insistant bien sur le fait qu’il les « emmerdait » ? Finalement, voter Macron, c’est ne pas avoir souffert de Macron, c’est continuer de croire en des signifiants vides comme « le front républicain », c’est replonger la tête la première dans le mythe du libéralisme qui sauve le monde, bref, c’est s’aligner sur son propre intérêt de classe…. En attendant d’être suffisamment déclassé pour changer son vote.

Le Pen est, elle aussi, comme nous l’avons déjà souligné, un danger pour la République, la vraie République, celle que les jacobins et les communistes ont construite et qui n’est pas achevée, la République démocratique et sociale. Mais voter Le Pen, c’est s’engouffrer dans la contradiction interne à la bourgeoisie, c’est asséner un coup violent au système social-démocrate et à ses fausses alternances en faisant apparaître au grand jour l’égalité de nature entre Macron et Le Pen et, peut-être, provoquer des crises institutionnelles qui paralyseront la bourgeoisie européiste. C’est, en faisant bloc avec les classes populaires, les pousser à la radicalisation, en les mettant face à leur choix, dont le résultat entraînera nécessairement une remise en question du populisme de droite et la construction d’une véritable alternative qui ne peut être que communiste. En somme, c’est avancer sur le chemin de la conscience de classe en s’appuyant sur le populisme, y compris celui de gauche, de Mélenchon, pour mieux le dépasser.

S’abstenir, enfin, c’est tout simplement préférer un nouveau quinquennat Macron.

Camarades, le pouvoir exercé par le peuple, pour le peuple, ça n’est pas pour demain. Notre peuple aura le dirigeant qu’il mérite, un dirigeant de merde. J’entends le mal, la honte, le déshonneur que suscite le vote Le Pen. Le mien ne sera pas un plaisir – au mieux sera-t-il une courte jouissance de voir la Macronie et quelque mythe s’effondrer – mais il me semble être la meilleure voie qui nous est imposée pour construire l’avenir, avec les classes populaires.

Révoltés, séchez vos larmes, et devenez révolutionnaires. Ne soyez plus ce gauchiste que critiquait Lénine, et inspirez-vous de ces quelques lignes qu’il écrit en 1920 dans La maladie infantile du communisme

« Si nous ne sommes pas un groupe de révolutionnaires, mais le parti de la classe révolutionnaire; si nous voulons entraîner à notre suite les masses (faute de quoi nous risquons de n’être plus que des bavards), nous devons d’abord aider Henderson ou Snowden à battre Lloyd George et Churchill (et même, plus exactement : obliger les premiers – car ils redoutent leur propre victoire! – à battre les seconds); puis aider la majorité de la classe ouvrière à se convaincre par sa propre expérience que nous avons raison, c’est-à-dire que les Henderson et les Snowden ne sont bons à rien, que ce sont des petits bourgeois perfides et que leur faillite est certaine; enfin, rapprocher le moment où, la majorité des ouvriers ayant perdu ses illusions sur le compte des Henderson, on pourra renverser d’emblée, avec de sérieuses chances de succès, le gouvernement des Henderson, qui à plus forte raison perdra la tête puisque Lloyd George, si intelligent et si posé, non pas petit mais grand bourgeois, se montre tout à fait désorienté et se débilite lui-même (et débilite la bourgeoisie) chaque jour davantage, hier par ses « tiraillements » avec Churchill, aujourd’hui par ses « tiraillements » avec Asquith. »

Tribune de Quentin Liberpré

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