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Paris bistrot

Vis ma vie en banlieue (3/3) : la « parisianisation »

À l’heure où de nombreux politiciens et autres observateurs de notre société se plaisent à évoquer le « séparatisme », terme plus convenable que ghettoïsation, partition ou encore communautarisme, interrogeons-nous sur le devenir d’un territoire au centre de ces problématiques : la banlieue, ou plutôt les banlieues. Dernier épisode : la « parisianisation »
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Jean-Louis, sexagénaire dégarni, ne sait plus où donner de la tête. En visite chez sa sœur dans une ville de banlieue cossue, il se pâme littéralement devant la beauté des pavillons en meulière et autres maisons bourgeoises édifiées ici au début du siècle précédent. Entre ça, les nombreux commerces « français », les jardins paysagers et la chaussée d’une propreté irréprochable, il a enfin le sentiment d’être à sa place.

Il maugrée d’avance en pensant à son beau-frère qui ne manquera pas une nouvelle fois de lui rappeler qu’il vit dans une banlieue pourrie et de le sermonner en lui expliquant qu’il aurait dû acheter ici y a 30 ans de cela, plutôt que de rester dans son HLM pour faire des économies. C’est trop tard désormais.

Pensif et un peu en avance, il s’aventure dans un parc public qui domine la commune. Respirant l’odeur fine et délicate émanant d’un parterre de roses parfaitement entretenu, il se fige soudain en humant un tout autre bouquet, auquel il n’est que trop familier. N’en croyant pas ses narines, interdit, Jean-Louis, subrepticement, tente de se rapprocher de la source d’où exhale cette odeur.

Dissimulé derrière un magnolia en fleurs, il observe une bande de « jeunes » qui rigolent bruyamment en fumant des pétards, tout en écoutant une musique tonitruante, encore ce maudit rap, ce sous-produit d’analphabète qu’il entend à longueur de journée en bas de chez lui. Quelle misère ! Revoilà les « chances-pour-la-France » qu’il a déjà le plaisir de côtoyer au quotidien dans son quartier difficile.  

Bougon, il décampe et poursuit son ascension jusqu’au sommet du parc, espérant y retrouver la sérénité un temps perdue, par la perception d’un paysage magnifié par les hauteurs. Essoufflé, il déchante quelque peu en observant l’horizon. Devant lui, en contrebas, une nuée de grues, d’innombrables remblais, des trous immenses : la ville est un incroyable chantier. On démolit à tout va les maisons qu’il admirait tantôt et on bétonne. Il soupire, puis sourit, satisfait par une mesquine Schadenfreude, une de ces joies malsaines. Il pourra au moins rabattre le caquet de son beau-frère.

Le changement, c’est maintenant

Jean-Louis apprécie le cadre de vie de cette banlieue huppée et bucolique, ancien lieu de villégiature des bourgeois de la ville qui aimaient s’y rendre pour flâner et se détendre à la belle saison. Il suffit de se replonger dans les toiles de Sisley, Pissarro, Renoir et d’autres impressionnistes, pour bien percevoir ce qu’étaient ces petites bourgades naissantes et mesurer leur charme. Historiquement favorisées et assez homogènes socialement, ces villes ont longtemps été constituées de pavillons, auxquels se sont adjoints de petits immeubles collectifs, depuis les années 50-60.

Cet ensemble harmonieux connaît aujourd’hui d’importants bouleversements qui menacent les équilibres dans ces espaces partiellement urbanisés et champêtres, remettant en question leur existence même. Tant dans leur forme urbaine que dans leur composition sociale, elles se transforment à un rythme qui va en s’accélérant. Les causes de cette mutation sont avant tout économiques et politiques.

L’économie fait la ville

La France, acteur du jeu de la globalisation, connaît comme d’autres pays la tertiarisation de la quasi-totalité de son économie. Celle-ci implique notamment la concentration des emplois dans les métropoles les plus connectées aux grandes villes étrangères. Ainsi, une large part des créations d’emplois, dans un pays qui en crée de moins en moins, s’effectue sur une zone géographiquement assez réduite, y entraînant un afflux des habitants des villes moyennes ou des bourgs ruraux.

Cette ruée vers les métropoles n’est pas sans conséquence pour la banlieue. Face à la forte demande en logements qu’elle suscite, la loi du marché est implacable : les prix des villes-centres augmentent, comme celui des communes voisines, devenues des marchés de repli. Hors crise, le secteur du logement a toujours connu une relative inflation, mais depuis quelques années, nous avons changé de braquet. En vingt ans, pour ne citer que l’exemple le plus marquant, les prix de l’immobilier ont été multipliés par 4 à Paris.

Outre la tertiarisation, d’autres facteurs expliquent cette hausse, comme le réinvestissement massif des acteurs institutionnels (banques, assurances, fonds…) dans l’immobilier depuis la crise de 2008. Placement moins sujet aux aléas de la finance, il est (re)devenu un grand déversoir pour les liquidités mondiales. L’inflation des prix dans ce secteur, soutenue et rapide, n’est donc pas prête de diminuer1.

Quid du beau ?

Pour contrer ce phénomène et répondre à la demande croissante des habitants des métropoles, l’État fixe aux communes métropolitaines des objectifs en matière de construction, intimant aux élus locaux d’assouplir les réglementations locales en matière d’urbanisme et de bâtir davantage encore de logements neufs chaque année.

Les banlieues aisées et attractives sont les premières affectées par cette nouvelle donne. Elles subissent ce que l’on appelle une densification ou verticalisation. Les pavillons anciens sont remplacés par des immeubles collectifs, pour la plus grande joie des propriétaires de terrains, objet de toutes les spéculations dans les zones tendues. Devenu une matière rare, le foncier est acheté à des prix exorbitants par des promoteurs immobiliers toujours plus nombreux et se livrant une compétition acharnée.

Dès lors, petit à petit et au bruit des engins de chantier, la banlieue change de visage, subissant les outrages d’une composition urbaine et paysagère pensée avant tout pour « caser » un maximum de logement au mètre carré. Quant à l’architecture qui s’y déploie, souvent laide et impersonnelle, fille d’un foncier acquis trop cher, de l’absence de goût des édiles et de contraintes réglementaires qui privilégient la technique à l’esthétique, on ne peut pas dire qu’elle fera date et on se prend à envier les aveugles. Sous couvert de répondre à un besoin vital, on imperméabilise toujours plus de sols et on nivelle par le bas le cadre de vie des communes.

De Charybde en Scylla

Les politiques, non contents de dégrader la qualité de vie des citoyens de ces banlieues, ambitionnent aussi d’en changer les occupants, au nom du sacro-saint « vivre-ensemble » et de la mixité sociale. Votée en 2000, la loi SRU2, jamais remise en question par une droite subissant une fois encore la doxa de la gauche, a imposé aux communes une importante part de logements sociaux sur leur territoire. La construction de logements sociaux dans la plupart de ces communes a donc drastiquement augmenté.

Partant, s’il faut bien reconnaître que ce volontarisme politique a permis à des populations plus défavorisées de s’installer dans des banlieues inaccessibles, elle a surtout répandu le multiculturalisme dans ces villes. De fait, il n’existe aucune préférence nationale ou même européenne dans l’attribution des logements sociaux. Ce sont donc souvent des immigrés3 qui les obtiennent lors de leur construction ou lors du changement de locataire.

Par ailleurs, cette montée en puissance du logement social dans les villes ne s’est pas réellement traduite par la mixité recherchée. De même que dans les banlieues gentrifiées, une séparation demeure, les plus aisés n’habitant pas les immeubles sociaux4 et évitant la fréquentation de gens avec qui ils ne partagent aucun référent culturel et religieux.

Face à l’arsenal législatif et au prêche de politiques prônant le vivre-ensemble tout en se gardant bien de l’appliquer à eux-mêmes, telle l’inénarrable Tartuffe, ministre du Logement, Mme Emmanuelle Wargon, récemment épinglée pour son mode de vie, des villes se rebiffent et répugnent à mettre en œuvre la loi. Ces communes rebelles, représentées par des maires en phase avec un électorat qui refuse ces changements5, sont réprimées par l’État et son représentant local, qui s’arroge le droit de délivrer les permis de construire à leur place et leur administre de copieuses amendes. Le déficit de logements sociaux a un terme juridique assez curieux, on parle de « carence », métaphore médicale intéressante, l’absence de diversité serait donc une maladie pour nos élites.

Je suis Paris

La politique pratiquée depuis une vingtaine d’années revient en fait à exporter dans ces banlieues ce que de nombreuses personnes fuient : la présence d’une forte population immigrée et un cadre de vie dégradé avec des immeubles médiocres et moins d’espaces verts. Là encore, comme dans les villes gentrifiées, on observe, lentement mais sûrement, une polarisation sociale croissante.

D’un côté, on trouve toujours les nantis, propriétaires de maisons ou d’immeubles anciens, et, de l’autre, les locataires des logements sociaux, pauvres et de moins en moins Français. Entre les deux, pour les classes moyennes, incapables d’acheter en raison de la hausse des prix, et, non prioritaires pour les logements sociaux, ne restera bientôt plus que l’exil, soit dans les banlieues ghetto, soit dans le périurbain.

Ainsi, dans ces villes cossues, de plus en plus bétonnées, on ne comptera bientôt plus que des très aisés et des très aidés, chacun vivant de son côté, avec ses mœurs, ses écoles et ses lieux de vie… Cette situation n’est pas sans rappeler celle observée dans les métropoles françaises dynamiques. Paris semble devoir être l’horizon de ces banlieues. Doit-on s’en réjouir ?

1. En dépit de la crise de la covid-19, le prix moyen au m² des logements anciens n’a diminué que d’environ 1 % en 2020, s’établissant à près de 10 700 € m².

2. Solidarité et renouvellement urbains, renforcés par la loi Duflot de 2013 qui a fait évoluer la part de logements sociaux demandée de 20 % à 25 % de l’ensemble du parc immobilier de la ville.

3. Plusieurs critères sont pris en compte pour l’attribution d’un logement social, en premier lieu desquels on trouve le revenu. Dans les logements « très sociaux », ceux qui sont en majorité édifiés dans ces villes, les populations vivant des minimas sont de fait prioritaires. Notons toutefois que seul un immigré en situation régulière peut demander un logement social, sachant qu’à l’usure une part importante des clandestins obtient sa régularisation, ça n’exclut pas grand monde…

4. Dans les projets immobiliers neufs, on impose une part de logements sociaux, mais là encore, la séparation existe quasi systématiquement entre les cages « sociales » et celles pour les propriétaires de logement libre.

5. Il est d’ailleurs paradoxal de noter que si les politiques n’ont que les termes participatif et inclusif à la bouche, sur ce sujet fondamental, le citoyen lambda n’a pas son mot à dire…

Partie 1 : Vis ma vie en banlieue (1/3) : la gentrification
Partie 2 : Vis ma vie en banlieue (2/3) : la tribalisation

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