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Sarcelle Lochères année 60 carte postale

Vis ma vie en banlieue (2/3) : la tribalisation

À l’heure où de nombreux politiciens et autres observateurs de notre société se plaisent à évoquer le « séparatisme », terme plus convenable que ghettoïsation, partition ou encore communautarisme, interrogeons-nous sur le devenir d’un territoire au centre de ces problématiques : la banlieue, ou plutôt les banlieues. Deuxième épisode : les quartiers de l’immigration.
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Jean-Louis, sexagénaire dégarni, est complètement déboussolé. Incommodé par la saleté et l’odeur méphitique du train de banlieue bondé dans lequel il a pris place il y a plus d’une demi-heure, il a le sentiment d’être dans un wagon à bestiaux. Peu familier des transports collectifs, il « profite » de cette occasion pour observer attentivement la faune qui l’entoure. Véritable petite Babel horizontale, son wagon parle (bruyamment) toutes les langues du monde à l’exception de la sienne et se compose d’une myriade de peuples qui n’ont qu’une chose en commun : avoir les yeux rivés sur leur smartphone.

Après avoir refusé pour la troisième fois en l’espace de vingt minutes l’aumône à un migrant, probablement un énième mineur isolé de vingt-cinq ans, Jean-Louis, le nez dans son plan, se rend compte qu’il a raté son arrêt. Vitupérant contre lui-même et n’y tenant plus, il décide donc de sortir à la prochaine station ; il n’aura qu’à marcher. Jean-Louis omet toutefois que le train de banlieue n’est pas le métro et qu’il y a plusieurs kilomètres entre chaque gare. C’est une Odyssée qui l’attend.

Si les voyages, comme l’affirmait Montaigne, forment la jeunesse, ils peuvent aussi accabler la vieillesse. À peine sorti de la gare, Jean-Louis doit faire face à un comité d’accueil. Interpellé par des « jeunes » installés sur un canapé défoncé à même l’espace public, il est sommé de décliner son identité et la raison de sa venue. Bredouillant qu’il n’est que de passage, on se rit de lui et le laisse passer ; il ne vendra ni n’achètera rien.

Marchant d’un bon pas sur un trottoir parsemé de déchets et de caddies abandonnés, il prend le temps d’observer le monde autour de lui ; il est mal à l’aise. Fréquents sont les regards peu amicaux à son endroit. Ici, il est un étranger ou au mieux, un métèque, au sens ancien du terme. L’environnement néanmoins le surprend. Nombreux espaces verts, immeubles neufs de petite taille, barres réhabilitées, terrains de sport et gymnases flambant neufs… On est loin des cités glauques telles qu’il les imaginait. Un étonnant calme règne.

Absorbé dans ses pensées, Jean-Louis ne remarque même pas la femme en niqab qui descend ostensiblement du trottoir où il se trouve pour ne pas avoir à le croiser. Sans le savoir, il a changé de pays.

L’argent ne fait pas de miracles

Pour un homme politique français de gauche ou bien de droite, le second se contentant souvent de suivre le premier, la chose est entendue : tout n’est qu’une question de moyens, de budget… L’argent permet de faire du social et avec le social, on peut résoudre ou, à défaut, occulter tous les problèmes. Les métropoles françaises comptent désormais de multiples banlieues paupérisées et peuplées essentiellement d’immigrés, comme celle que traverse Jean-Louis.

Selon la vulgate misérabiliste, ces quartiers sont composés de grands ensembles dégradés dans lesquels subsistent des populations oubliées par les pouvoirs publics et victimes de l’ostracisme des citoyens de souche. En somme, on aurait en France des ghettos modernes.

Pour remédier à ces difficultés, l’État a déployé des moyens considérables depuis bientôt 20 ans1. Ces quartiers, ciblés et identifiés par des acronymes abscons (ZUS, QPV2…), ont fait l’objet de dépenses exorbitantes. Outre la construction de plus d’un million de logements sociaux neufs et de nombreux équipements publics, des centaines de milliers de logements vétustes y ont été rasés ou rénovés. La ronflante « politique de la ville », qui n’est ni plus ni moins qu’un saupoudrage clientéliste à destination des associations locales communautaristes, y a elle aussi déversé ses bienfaits.

À l’heure du bilan : concentration accrue de la pauvreté, croissance d’une importante insécurité liée aux trafics et chômage de masse, on pourrait s’interroger sur la pertinence d’une telle politique, véritable tonneau des Danaïdes. On ne le fera pas. On préférera créer un nouvel acronyme3.

Les conséquences du nihilisme

Cette absence de résultat s’explique en partie par une erreur de diagnostic. Contrairement à ce que répètent à l’envi les âmes généreuses, ces quartiers ne sont pas des nasses dans lesquelles seraient maintenues contre leur gré des populations entières ; il s’agit de sas.

De fait, ces cités, alimentées par un flux massif et régulier d’immigrés incontrôlé, connaissent un taux de renouvellement de leur population bien supérieur à la moyenne nationale (près de 35 % tous les cinq ans…). Les derniers arrivants s’y concentrent par volonté de regroupement avec leur groupe ethnoreligieux d’origine. Par opposition, ceux qui aspirent à sortir de leur communauté d’origine, dès qu’ils en ont les moyens financiers, quittent le quartier. Ainsi ce sont les plus pauvres et les immigrés de fraîche date, les moins éduqués et les plus influençables, qui demeurent.

Cet afflux va de pair avec un discours politique culpabilisateur développé par la gauche et avalisé par la droite depuis les années Mitterrand : les immigrés, victimes par essence, doivent être fiers de leurs origines et de leur culture. La France, ancienne puissance coloniale, n’a pas à leur imposer ses mœurs ; elle peut toutefois battre sa coulpe et faire acte de contrition à grand renfort de prestations sociales.

Cette rengaine délétère contribue à la balkanisation du pays, mais assure des prébendes à de nombreux responsables associatifs locaux tout en permettant à des élus peu scrupuleux de conserver la mainmise sur « leur » collectivité.

Le AK-47 et le Coran

L’État déverse des milliards d’euros dans ces quartiers, par la rénovation urbaine et l’aide sociale. Derrière cette débauche de moyens, se dissimule pourtant un lâche et considérable renoncement : le retrait de l’autorité de l’État. Les forces de l’ordre ont depuis longtemps quitté ces quartiers. Les dernières tentatives de reprise en main se sont soldées par d’importantes émeutes. On préfère maintenant regarder ailleurs ou faire de la « com’ » en organisant ponctuellement des descentes de police médiatisées qui ne résolvent rien.

Chacun sait que la nature a horreur du vide. Or, ces territoires sont des secteurs lucratifs, de par les trafics qui y ont cours, le contrôle de l’espace public ou encore le racket. Les concurrences entre bandes rivales, souvent entre communautés immigrées, y sont fortes. Elles se règlent dans le sang ; l’État se contentant d’évacuer les pertes avec ses pompiers et son SAMU.

Dès lors, on cherche des arbitres et on tente d’instaurer des règles, pour ne pas dire un droit coutumier, parallèle au droit français. Quoi de plus naturel que de se tourner vers l’autorité morale séculaire ?

Les rixes entre communautés tchétchènes et maghrébines de juin 2020 à Dijon ont été une parfaite illustration de ce nouvel état de fait. Face à une explosion de violence entre ces deux communautés, à la suite du tabassage en règle d’un membre de la communauté tchétchène, ce n’est pas la police ou la justice qu’on est allé trouver pour mettre fin au conflit. Tout s’est réglé à la mosquée, sous l’égide de l’imam local, qui a fait office de médiateur.

Ce dénouement, digne d’un califat moyenâgeux, marque à sa façon la résurgence du vieux principe de l’alliance entre le sceptre, les caïds, et, l’autel, la religion musulmane. Il faut bien comprendre qu’il y a une conjonction d’intérêts évidents entre les bandes, qui souhaitent le démantèlement des institutions républicaines de contrôle dans leurs quartiers (police, école…) et les religieux, qui aspirent à exercer un magistère moral sur les habitants.

Retour vers le passé

Les populations présentes dans ces quartiers, récemment arrivées en France, ou y ayant grandi en marge des référents européens, ne connaissent que leur ordre social traditionnel et ont naturellement peur de tout changement, d’autant plus s’il leur apparaît radical. La France athée et ses mœurs postmodernes ne sont pas pour elles un modèle.

On pourrait essayer de sortir de cette ornière les millions4 de gens résidant dans ces zones, fermer les vannes de l’immigration, nettoyer ces quartiers en investissant dans le régalien le dixième de ce qu’on a dépensé dans le social, ou encore, tenir un discours qui affirmerait la grandeur de la civilisation française et susciterait l’adhésion.

Pourtant, les médias, une partie des intellectuels et de la classe politique, font preuve d’une rare complaisance à l’encontre des mouvements islamistes, communautaristes et racialistes présents dans ces banlieues, les invitant à exalter leurs origines et à porter en bandoulière leur singularité. En somme, tout ce qui fait d’eux autre chose que des Français.

De même que certains soutenaient les obscurantistes talibans face aux soviétiques dans les années 80, par détestation du communisme, d’autres aujourd’hui, sous couvert de lutter contre les « violences policières », les discriminations et par haine de la France, cautionnent les comportements les plus régressifs.

À la République française, on oppose le tribalisme ancestral et la communauté. Là où la promesse française a longtemps été de permettre à chacun de dépasser le déterminisme de ses origines, on promeut aujourd’hui le différentialisme ethnoculturel.

Cette posture, adoptée par des gens qui se prétendent les héritiers des Lumières, frappe par son absurdité. La tribu est tout sauf émancipatrice. La République française offrait à tous une solidarité inconditionnelle et impersonnelle ; la tribu islamique s’avère beaucoup moins permissive et prescrit des comportements. Ceux qui n’acceptent pas ses règles sont sommés de partir.

Penser l’avenir

Il est facile aujourd’hui pour une personne informée d’éviter ces quartiers, d’afficher son soutien de principe à ces populations, tout en se gardant bien de les fréquenter. Leur accueil se poursuit pour une raison simple : elle profite aux urbains favorisés. Les employés au noir, les femmes de ménage, les nourrices, ou plus récemment les livreurs à domicile, répondent à un besoin.

Ces populations offrent un double avantage : elles travaillent à bas coût, et, leur progéniture, à laquelle on explique désormais qu’elle doit être fière d’être ce qu’elle est, et le rester… ne risque pas d’entrer en concurrence avec celle des populations aisées. Chacun peut donc rester à sa place, dans sa tribu, au sein d’une société sclérosée.

Le cynisme de la bourgeoisie n’a d’égal que son insouciance et elle a tort de penser qu’une telle situation pourra perdurer dans la paix. Vient un temps, comme l’écrivaient Marx et Engels, où la quantité devient une qualité. Or, il existe aujourd’hui une dynamique démographique indéniable dans ces quartiers5.

Le développement de telles enclaves en France, de petits États au sein de l’État, mus par leurs propres règles et une religion étrangère, ne peut manquer d’évoquer le XVIe siècle et les guerres de religion. Faudra-t-il un Richelieu pour soumettre ces populations ?

© Photo : Carte postale de Sarcelles Lochères dans les années 60.

1. La Loi d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine, plus connue sous le nom de loi Borloo, votée en 2003, en étant la première étape.

2. Zones urbaines sensibles et quartiers prioritaires de la politique de la ville.

3. Le dernier en date étant QRR, pour quartiers de reconquête républicaine, créé en 2018.

4. 9 à 10% de la population vivant en France résident dans ses quartiers selon l’INSEE.

5. 40 % des habitants des QPV ont moins de 24 ans, contre un peu moins de 30 % pour le reste du pays.

Partie 1 : Vis ma vie en banlieue (1/3) : la gentrification

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