Vis ma vie de Parisien : entre comité « Vérité pour Tralala » et vegans blafards

Dans « A moy que chault », Xavier Eman tient le feuilleton de notre apocalypse molle. À Paris, son héros, Frédéric slalome entre une manifestation de vegans blafards et un rassemblement du comité « Vérité pour Tralala ».
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Lorsque Frédéric s’extirpa du métro, arrachant nerveusement le masque chirurgical qui l’avait fait suffoquer jusque-là, il fût étonné par l’effervescence qui régnait sur la place Maubert. Certes, c’était jour de marché. Les bobos du quartier s’affairaient pour acheter leur brie truffé et leur filet mignon de veau en vue du repas dominical. Mais il n’y avait pas que ça. L’atmosphère était électrique, chargée d’une inhabituelle tension. Les clients des divers étals semblaient plus pressés, plus fébriles qu’à l’ordinaire, les commerçants plus renfrognés…

Des bourgeois à gueules de syphilitiques

Frédéric mit quelques instants à découvrir la cause de cette ambiance particulière : une centaine de personnes était rassemblée dans un coin de la place, séparée du marché par un étique cordon de quelques CRS. À la tête du regroupement, un trentenaire prématurément chauve en pantacourts et marinière lançait des slogans d’une voix à demi châtrée qui cherchait des accents virils sans parvenir à en trouver. « Une voix de curé Vatican II » ne put s’empêcher de penser Frédéric.

« Assez, assez, assez de sang versé ! » s’époumonait l’étrange petit homme. Frédéric crut un instant qu’il s’agissait d’une manifestation de dénonciation des crimes de la racaille qui – du lynchage de chauffeur de bus de Bayonne à l’écrasement barbare de l’aide-soignante de Lyon – ensanglantaient le quotidien des français. Il fut rapidement détrompé en découvrant les pancartes exhibées par les manifestants. « Lait = viol » pouvait-on lire sur l’une, « Viandard = salopard » sur une autre. Ce n’était que cela. Un attroupement de « végans », des bourgeois à gueules de syphilitiques venus conspuer leurs collègues CSP+ complices, par leurs achats criminels, des horribles bouchers, fromagers, et autres poissonniers génocidaires…

En d’autres temps, Frédéric aurait sans doute souri de ce spectacle. Il serait allé dans la foulée dévorer une entrecôte saignante dans le bistrot le plus proche. Mais l’époque n’était plus à la légèreté. Il se sentait las, un peu accablé et décida de s’éloigner au plus vite.

Les animalistes en colère

En descendant le boulevard Saint-Germain, il tomba bientôt sur un nouveau rassemblement, plus vindicatif et vociférant. Il s’agissait cette fois, comme lui expliqua un fonctionnaire de police qui semblait moins serein que ses collègues chargés de contenir les animalistes en colère, d’une « marche blanche » en l’honneur de Kader, un jeune de la cité de « Joyeux Bosquets » à Trappes, mort des suites de ses blessures après avoir été percuté par une voiture alors qu’il brûlait un feu rouge en moto. Ne portant pas de casque, sa tête avait violemment cogné le bitume, provoquant une hémorragie fatale.

Le conducteur de l’automobile étant un gendarme à la retraite, la famille et l’entourage de la victime refusaient d’accepter la « thèse de l’accident ». Ils s’étaient donc réunis pour « réclamer justice » et dénoncer le racisme systémique du code de la route et des feux tricolores. Car Kader – contrairement à ce que son casier judiciaire, riche de quinze condamnations donc trois pour vol avec violences et deux pour agression sexuelle, aurait pu laisser penser – était un « très gentil garçon », « toujours poli, aimable et serviable ». Le « voisin idéal » que toute la cité pleurait à chaudes larmes.

C’est en tout cas ainsi qu’il était présenté dans tous les médias relayant complaisamment les émouvantes et touchantes images de fatmas étouffant leurs larmes dans leur hidjab à l’évocation du brave garçon décédé.

Le comité « Vérité pour Tralala »

À cette manifestation communautaire s’était joint un nombre conséquent de membres du comité « Vérité pour Tralala », solidaires de ce nouveau « drame de l’exclusion et de la haine ». Ceux-là étaient reconnaissables à leurs mines patibulaires, leurs mains gantées, et leur propension à se mettre à genoux le poing levé au passage de la moindre caméra d’une chaîne de télévision, d’ailleurs nombreuses pour couvrir l’événement.

Parmi la foule bigarrée, on pouvait également observer pas mal de visages pâles, de bons caucasiens apparemment pas gênés le moins du monde par le voisinage d’individus braillant hystériquement que « Les blancs doivent payer l’addition ! » et aspirant à « La fin du règne blanc, maintenant ! ».  Certains reprenaient même ces sympathiques slogans avec toute la véhémente conviction de la catharsis masochiste.

Légèrement écœuré, Frédéric s’enfuit une seconde fois.

Malgré l’encombrement des rues et des trottoirs, malgré l’omniprésence des passants, il fut envahi d’un profond sentiment de solitude, d’isolement et d’abandon. Bien qu’étant au cœur même de la ville qui l’avait vu naître, Il ressentait soudain physiquement toute la douleur de l’exil.

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