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Unabomber et Berlusconi, mort d’un écoterroriste et d’un télépopuliste

Unabomber et Berlusconi, mort d’un écoterroriste et d’un télépopuliste

Le 10 juin, mourait Theodore Kaczynski, alias « Unabomber » ; et le 12, Silvio Berlusconi, surnommé « il Cavaliere » (même si ses « montures » s’appelaient « bunga bunga »). Deux hommes que tout opposait. Que nous disent-ils néanmoins de l’époque ? David L’Épée partage ses réflexions dans « Au fil de L’Épée ».

Le berlusconisme, vu de ce côté des Alpes, fut un phénomène difficile à appréhender, tant il nous paraît évident que l’ancien joueur de mandoline reconverti dans les soirées bunga-bunga n’était pas précisément un obsédé du bien public. Mais il faut comprendre qu’il avait percé électoralement au moment même où l’opinion italienne nourrissait la plus grande défiance à l’égard de la classe politique et des privilèges de la haute fonction publique. Nous sommes dans les années 1990, c’est l’époque de l’opération Mani Pulite (« mains propres »), d’une vaste entreprise de lutte contre la corruption (d’où émergera un autre leader qui s’illustrera quelques décennies plus tard : Beppe Grillo) qui verra la condamnation (du moins dans l’opinion) d’une grande partie de la classe politique italienne, notamment chez les démocrates-chrétiens et chez les socialistes.

Voulant inverser la vapeur, une grande partie de l’électorat avait été tentée de tirer la corde dans l’autre sens en idéalisant le secteur privé aux dépens d’un secteur étatique qui avait déçu et trahi le peuple. Une forme de préfiguration du trumpisme en quelque sorte. La croissance des médias privés (dont Berlusconi était un des entrepreneurs à succès) était vue positivement, comme une sorte d’anti-Pravda, avec une naïveté qui prête aujourd’hui à sourire tant les médias en général sont dorénavant décriés. C’est la phase de ce que Bernard Manin a appelé la « démocratie du public » : une prise de pouvoir des communicants au service d’une spectacularisation du politique.

Une contrefaçon de populisme

Poudre aux yeux que tout cela bien sûr (c’est même le principe de la spectacularisation) et il faudra attendre 2008 et la chute des Lehman Brothers pour que l’Italie populaire ouvre les yeux sur cette nouvelle imposture politicienne. L’illusion continuera de fonctionner plusieurs années puisque même après le départ du Cavaliere, ses adversaires, notamment les politiciens issus du Partito Democratico (centre gauche), mirent un point d’honneur à lui donner raison, en se faisant les télégraphistes de Bruxelles plutôt que les gouverneurs de l’Italie. Le populisme opportuniste de Berlusconi était cousu de fil blanc, mais n’ayant guère en face de lui que la trahison des élites, il avait beau jeu, dans un effet de symétrie grossière, de se présenter en patriote (ce qu’il n’était certainement pas).

S’exprimant à son sujet il y a quelques années, Steve Bannon, l’ancien bras droit de Donald Trump, le classait parmi les « faux populistes » aux côtés de Nicolas Sarkozy. « Ils prétendent parler aux petits, mais ils laissent tous les pouvoirs aux capitalistes sans scrupules qui sont leurs amis, expliquait-il dans un entretien accordé en juin 2019 à L’Incorrect. Tout ce qu’ils font, c’est utiliser le langage des populistes pour, en réalité, renforcer les lobbies. » Il avait raison bien sûr, mais entendre Bannon critiquer les « capitalistes sans scrupules » a de quoi faire sourire (ou carrément s’esclaffer) et on serait tenté de lui répondre : et vous Monsieur, qu’est-ce qui vous distingue de ces faux populistes ?

Le Guignol comme révélateur

À l’occasion de la mort de Berlusconi, Maxime Smaniotto, de la revue Rébellion, a fait quelques remarques intéressantes que je vous livre ici :

« Homme dépourvu de toute transcendance, Berlusconi fut néanmoins, grâce à ses pitreries, un excellent révélateur de l’essence de l’ignoble théâtre grisonnant des politicards internationaux, ceux des sourires photoshopés et des postures balai-dans-le-cul […] En jouant au guignol, Berlusconi révèle la dimension faussement sérieuse des hommes et des femmes d’État. En cela, Berlusconi fut un vrai métaphysicien de la politique internationale : il en révéla les constantes les plus profondes, les plus fausses. “Ils sont des pitres comme moi, mais moi, je le montre. Eux, non”, semblait-il nous dire […]

Son irruption dans la politique redéfinit les contours de la droite italienne, accouchement aux forceps d’une droite libérale et hédoniste de l’ancienne démocratie chrétienne, bourgeoise, conservatrice et sociale, tout en retenue et en secrets, celle qui avait fait construire des logements sociaux pour ouvriers. Avec Berlusconi, tout le monde s’endetta pour devenir propriétaire et créer son entreprise, et ses gouvernements haussent les retraites. »

No techno-future

Cette semaine a aussi été celle qui a vu le décès d’une personnalité d’un tout autre ordre : Theodor Kaczynski, plus connu sous le surnom d’Unabomber. Un homme qu’il est aussi difficile de soutenir (puisqu’il avait cédé à la tentation de l’éco-terrorisme) que de contredire (puisqu’une partie importante de son diagnostic sur l’effondrement écologique est malheureusement incontestable). J’avais découvert sa pensée grâce à mon ami Slobodan Despot, qui fut son éditeur en français, publiant chez Xenia son livre incendiaire La Société industrielle et son avenir. Dans ce livre, le militant écologiste, lecteur de Jacques Ellul et admirateur de Thoreau, écrivait ceci :

« Les conservateurs sont des idiots : ils se lamentent sur l’effondrement des valeurs traditionnelles mais s’enthousiasment pour le progrès technique et la croissance économique. Il ne leur est visiblement jamais venu à l’idée qu’on ne peut pas opérer de changements rapides et radicaux sans provoquer des changements tout aussi rapides dans tous les autres domaines, et que ces changements détruisent inévitablement les valeurs traditionnelles. »

On pourrait croire que ça a été écrit pour l’électorat de Berlusconi ! Ou, à vrai dire, pour n’importe quel électorat de la droite dite « conservatrice », « identitaire » ou « nationale ». La gauche n’est pas épargnée non plus dans la critique de Kaczynski, tant le progressisme béat qu’elle professe l’emmène inévitablement selon lui (et on ne saurait là non plus lui donner tort) sur la voie de la destruction de toutes les conditions environnementales et anthropologiques qui rendent encore possible notre survie comme espèce sur ce biotope en souffrance qu’on appelle la Terre.

Un libertaire fort peu progressiste

Kevin Boucaud-Victoire, du site Le Comptoir, le rappelle dans un article paru il y a quelques jours :

« Bien qu’il puisse être rattaché à l’écologie libertaire, à l’anarcho-primitivisme ou au néo-luddisme – en référence aux artisans anglais du début du XIXe siècle qui cassaient les machines pour résister au capitalisme –, Unabomber n’a pas de mot assez dur contre le gauchisme universitaire. Pour lui, il est un allié objectif du système qu’elle prétend combattre […] Si tout n’est peut-être pas forcément à prendre chez Kaczynski, l’évolution de notre société, la crise écologique et notre addiction grandissante aux numériques nous obligent à admettre qu’il a raison sur beaucoup de points. Sans oublier que le révolutionnaire avait très tôt perçu les problèmes que posait ce que nous désignons aujourd’hui sous le terme de “wokisme”, gauchisme culturel qui se présente comme subversif tout en étant largement soluble dans le Capital. »

Retrouvez David L’Épée sur la plateforme « partager.io » 

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