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Unabomber est mort : de la société industrielle à la société carcérale

Unabomber est mort : de la société industrielle à la société carcérale

Il s’appelle Theodore J. Kaczynski, alias « Unabomber ». C’était le prisonnier le plus célèbre des États-Unis. Il vient de mourir en prison, à l’âge de 81 ans. De 1978 à 1996, il a joué au chat et à la souris avec le FBI et la CIA qui mirent sa tête à prix pour un million de dollars. À son tableau de chasse, trois morts, vingt-neuf blessés et un manifeste : La Société industrielle et son avenir. En 2009, Slobodan Despot, alors directeur des éditions Xenia, expliquait à Éléments (n° 132, juillet 2009) pourquoi il avait choisi d’éditer « Unabomber ».

ÉLÉMENTS : Pourquoi avoir édité Unabomber ?

SLOBODAN DESPOT. Par-delà l’aspect criminel et jusqu’au-boutiste de la vie de Kaczynski, il y a dans son œuvre une réflexion originale qui met davantage l’accent sur la destinée de l’homme, dans une société dominée par la superstition technologique, que sur les problèmes écologiques – dramatiques – qui peuvent en découler. Il ne s’attarde pas sur les conséquences. Il s’attaque aux racines.

ÉLÉMENTS : À l’explosif ! Comment fait-on, lorsqu’on est éditeur, pour publier un « terroriste » ?

SLOBODAN DESPOT. Kaczynski est un mathématicien de Harvard. Ses thèses font l’objet de débats sérieux. L’effondrement du système technologique, que nous publions, est un recueil d’écrits théoriques, et non un mode d’emploi pour fabriquer des bombes. Son auteur n’est pas seulement un terroriste. C’est un homme qui est entré dans l’histoire par son insurrection contre le système industriel et qui a fait l’objet de la plus longue traque dans l’histoire du FBI. On peut condamner ses crimes, cependant la mission d’un éditeur est de faire circuler des idées et de les rendre accessibles afin que les gens puissent juger en connaissance de cause.

ÉLÉMENTS : Est-ce que la condamnation de « la société industrielle », pour reprendre les termes de Kaczynski, conduit nécessairement à l’action directe ?

SLOBODAN DESPOT. Une partie de la réflexion de Kaczynski porte justement sur la relation entre pensée et action. Il s’inscrit dans une tradition frondeuse typiquement américaine, celle des survivalistes qui considèrent que le système ne peut être combattu que de manière violente. Son action terroriste semble cohérente avec ses vues générales. D’autres, qui partagent une même méfiance à l’égard du système, comme l’anarchiste américain contemporain Karl Hess, préfèrent la tarte à la crème au fusil d’assaut, un peu comme l’entarteur belge.

ÉLÉMENTS : À quelle famille intellectuelle peut-on le rattacher ? Les luddites, Jacques Ellul, les décroissants ?

SLOBODAN DESPOT. C’est un décroissant, si l’on veut, à la violence près, puisqu’il prône la sortie la plus rapide possible de l’idéologie de la croissance. Pour autant, il ne pense pas qu’un retour à des sociétés plus primitives, pour faire court, serait la solution. C’est un homme de droite. Il ne croit pas que l’homme est bon en soi ou que lesdites sociétés primitives vivaient dans une frugalité heureuse, comme chez Marshall Sahlins. Mais du moins ces sociétés ne mettaient-elles pas en péril l’œcoumène. Il se rapproche des luddites en cela qu’il croit que l’évolution des outils a pour corrélat la régression de l’être humain. Il y a sûrement moins de profondeur chez lui que chez Ellul. Peut-être est-ce dû à la perspective chrétienne qui anime ce dernier, Kaczynski restant très fonctionnaliste. Cependant, son manifeste résume de façon condensée et très structurée, pratiquement sous la forme de versets, toute une série de prémisses et de conclusions sur la dégénérescence de notre civilisation que l’on retrouve non seulement chez Ellul, mais aussi chez C.S. Lewis dans L’Abolition de l’homme ou chez Günther Anders dans L’Obsolescence de l’homme ou encore chez Orwell, en partie du moins. Toute une tradition de la pensée méta-technologique se trouve résumée et vulgarisée dans les propos d’Unabomber. C’est une sorte de carrefour, avec en plus un « romantisme » de l’action terroriste. Beaucoup de personnes, surtout à gauche, sont attirées, obscurément, par la violence de cet homme.

ÉLÉMENTS : Ce qui est pour le moins paradoxal, une de ses originalités étant justement sa critique de la gauche…

SLOBODAN DESPOT. C’est sûrement la partie la plus surprenante de son œuvre. C’est une critique véritablement dévastatrice, pénétrée d’un humour pince-sans-rire, peut-être involontaire, de ce qu’il appelle les gauchistes, selon lui, les complices les plus efficaces d’un système qu’ils prétendent pourtant combattre. Il existe aujourd’hui trois traductions françaises de son manifeste, « La Société industrielle et son avenir ». Les deux premières versions ont préféré délayer ses propos sur la gauche. Notre traduction s’efforce de restituer son texte avec la plus grande et la plus scrupuleuse fidélité.

ÉLÉMENTS : Est-ce un homme qui nous vient du futur ou bien est-ce un reliquat du passé ?

SLOBODAN DESPOT. Les deux. Comme la plupart des opposants américains au système, c’est un homme qui a comme représentation de la liberté et de la dignité humaine la Déclaration d’indépendance, tout en nourrissant une nostalgie pour la vie des premiers colons. Son idéal, c’est un mélange de la Constitution américaine et de la National Rifle Association. Laissez-nous notre liberté… et nos armes ! Toutefois, par l’aspect à la fois violent et simplificateur de ses idées, il nous vient du futur. Il est vraisemblable qu’à l’avenir, le raffinement intellectuel nous apparaîtra de plus en plus comme un privilège de l’ancien temps, une période allant grosso modo du XVIIIe jusqu’au XXe siècle finissant. La tendance aujourd’hui, c’est plutôt que les idées vont aller se simplifiant à l’extrême, au fur et à mesure que les outils se complexifieront. Or, Kaczynski sait non seulement simplifier les idées, mais aussi les transformer en action. Il a par ailleurs une compréhension totalement désinhibée des errements du gauchisme. C’est nouveau. On reconnaît toujours en Europe une certaine légitimité aux positions de gauche, alors que pour lui, ce sont au mieux des stratégies de prise de pouvoir, au pire des signes de dégénérescence. Il n’y a, à ses yeux, rien à en tirer. Je pense que l’on voit apparaître de nouvelles générations qui ne sont plus du tout intimidées par le prestige de la gauche et qui sont prêtes à jeter le bébé – toute idée de solidarité et de compassion humaines – avec l’eau du bain.

Propos recueillis par François Bousquet

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