Cortège de la vigne

Traditions d’automne

La tradition du « bonhomme de paille » est , elle aussi très répandue. Il s’agit d’une figurine grossièrement confectionnée avec la dernière gerbe, à laquelle on donne parfois un nom masculin, mais plus généralement un nom féminin.
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A la fin d’août, lorsque la canicule est passée, on commence à respirer dans l’air, le matin et le soir, une odeur particulière. Ce n’est plus la senteur pure des matinées estivales, ni la douceur des soirées crissantes de grillons, avec leur parfum de foin et de chaume. A l’odeur de l’été se mêle déjà un léger relent de décomposition et de feuilles tombées, qui s’évanouit complètement vers le milieu du jour, sous les rayons encore ardents du soleil…

Pour nos aïeux, l’automne commençait à la fête de Saint-Barthélémy (24 août). Il est sans exemple qu’à cette date, n’apparaissent pas les premiers symptômes de l’automne, annonçant que la « couche estivale » de l’atmosphère commence a s’éloigner de la terre. Si belles que puissent être les journées, en septembre et en octobre, leurs matinées et leurs soirées nous apprennent que l’été a fui. Cette odeur automnale a pour origine une métamorphose profonde de la vie de la terre. Un peu comme au printemps, les bactéries du sol et les autres micro-organismes se mettent à transformer les déchets tombés des végétaux pendant l’été. Mais cette métamorphose est autre qu’au printemps : à présent, rien ne se construit, tout se prépare seulement a subir le froid et l’humidité de l’hiver (…)

« Ainsi, nous sommes souvent trompés par l’automne, par cette disparition de l’éclat estival dans une « cendre » de feuilles tombées. Nous pensons : « C’est la fin de la vie ! », mais il n’en est rien. Seulement, l’homme ne voit plus les débris végétaux devenir un aliment pour le sol maternel, il ne voit plus ce qui advient des semences dans le sein de la terre, lorsque l’humidité, le froid et la neige ont tout égalisé, tout enseveli. Le grand mystère de l’automne, c’est qu’il n’existe aucune région de la terre où l’on puisse dire : « Ici règne un automne perpétuel ». Il existe assurément des régions où règnent un éternel printemps, un éternel été, un éternel hiver. Mais il n’en existe aucune ou l’automne soit éternel. Pourquoi cela ? Parce que l’automne est la saison de la métamorphose. Toutes les autres saisons continuent la métamorphose à l’état virtuel, mais sans la manifester. Par contre, dans les zones tempérées du globe, là où le rythme des saisons s’affirme, la métamorphose se révèle par les processus automnaux, c’est-à-dire par le mystère de la cendre rénovatrice, d’où surgira le moment venu l’oiseau phénix »1.

La période de l’équinoxe

Les lignes qui précèdent décrivent bien l’atmosphère de la saison. Dans le monde rural, l’automne revêt une importance toute particulière. C’est le moment de plénitude qui marque les vendanges et la fin des moissons. En septembre et en octobre, le paysan récolte les fruits de son labeur. Il engrange pour l’hiver. Il débauche les ouvriers saisonniers. Il se prépare à la saison froide, et rend grâces aux dieux pour l’avoir à nouveau favorisé tout au long de l’année.

Les anciens calendriers germaniques donnaient au mois de septembre (du latin septimus étymologiquement, le « septième » mois de l’année romaine qui commençait en mars) le nom de Scheiding. Ce nom signifie « qui sépare » (all. scheiden, « séparer », Scheidung, « séparation »). Pour les anciens Germains, c’est en effet au mois de septembre que commençait la seconde partie de l’année. L’importance de cette période se reflète dans le nom que donnaient les Anglo-Saxons au mois de septembre : Halegmonath (= all. Heiligmonat), le « mois sacré ». On trouve également (encore aujourd’hui) la dénomination Herbstmond, « mois de l’automne ».

C’est à la fin du mois de septembre que survient l’équinoxe d’automne, période durant laquelle les jours et les nuits se partagent la même durée. Le 21 septembre, date de l’équinoxe, correspondant dans le calendrier chrétien à la Saint-Matthieu, les beaux jours s’achèvent. Un dicton du Tarn déclare : Quand ben Saint-Mathiou / Adissiès l’éstiou (« Quand vient Saint-Matthieu / Adieu l’été ! »). Dans le zodiaque, le symbolisme de l’équinoxe correspond au signe de la Balance, du 24 septembre au 23 octobre. À partir de cette date, les jours commencent à s’accourcir, les nuits à s’allonger ; c’est le début du long combat du soleil contre les forces de la nuit. Et, de même qu’il existe une correspondance entre le solstice d’été et le solstice d’hiver, il en existe une aussi entre l’équinoxe de printemps et l’équinoxe d’ automne. L’automne « répond » au printemps, elle clôt le cycle que le printemps commence : vendanges et moissons répondent aux semailles et aux premiers labours. Un proverbe basque dit : Mayatzaren / Arreba de aggoreko illa / Agorra da neskat / Mayatza mutilla.

(« Le mois de septembre est la sœur de mai / septembre est la fille / et mai le garçon »). Nombre de traditions populaires sont d’ailleurs conçues en vertu de cette correspondance, ainsi que nous aurons l’occasion de le voir.

Le mois d’octobre (« huitième » mois de l’année romaine) est surtout, lui, le mois des vendanges. Le calendrier républicain l’a d’ailleurs dénommé Vendémiaire (de vendemia, « vendange »). Charlemagne l’appelait, lui aussi, « mois des vendanges » ou encore « mois de la chasse ». Durant cette période, les Romains et les Grecs fêtaient Dionysos ou Bacchus. Dans les anciens calendriers germaniques, octobre porte le nom de Gilbhart ; les Anglo-Saxons, qui ne cultivaient pas la vigne (et vivaient sous une latitude plus froide) l’appelaient Wintirfylleth, c’est-a-dire « début de l’hiver ». Dans le zodiaque, le 23 octobre, le signe de la Balance est remplacé par le Scorpion, animal dont la piqûre peut être mortelle. L’astronomie germanique semble avoir assimilé le Scorpion à la lance de Wotan, et parfois à l’aiguillon (« empoisonné ») du savoir. Lentement, en effet, on se dirige vers novembre, le mois des morts. « Quand octobre prend sa fin / La Toussaint est le lendemain ».

Les Jeux romains et le culte de Fides

À Rome, la Menologia donne pour le mois de septembre de nombreuses prescriptions concernant l’agriculture : dolea picantur, pona leguntur, arborum oblaqueatio. Varron signale lui aussi l’intense activité des paysans à cette période de l’année (Agr. 1, 33). Les calendriers rustiques placent septembre sous la protection de Vulcain. Mais en fait, chez les Latins, septembre est surtout le mois de Jupiter. Le 1er du mois (calendes), des sacrifices ont lieu au Capitole en l’honneur de Jupiter tonnant (Iovi tonanti), et sur l’Aventin en l’honneur de Junon. Le 5, on honore Jupiter Stator, à qui un premier temple fut dédié en 294 av. notre ère, puis un second en 146 (à l’initiative de Quintus Caecilius Metellus Macedonicus). Du 5 au 19, se déroulent les Jeux romains (Ludi Romani, appelés aussi Ludi Magni), en l’honneur de Jupiter Optimus Maximus. Un temple fut consacré à ce dernier sur le Capitole le 13 septembre 509. À partir de cette date (le 13) s’instaura progressivement une grande période de réjouissances d’une durée de deux semaines. Un quinzième jour fut même ajouté peu avant la mort de César, puis un seizième, le 4 septembre, en l’honneur de ce dernier. À l’origine, ces Ludi Romani étaient des jeux votifs, marqués notamment par des processions triomphales, qui semblent s’être transformés en fête annuelle dans le courant du IVe siècle av. notre ère, sinon même plus tôt. Leur apogée avait lieu le 13, avec l’epulum Iovis, à l’occasion duquel on rendait aussi hommage à Minerve.

Marquant la fin des travaux ruraux saisonniers, le mois d’octobre était, lui, marqué à Rome par deux grandes cérémonies en l’honneur de Mars : le célèbre sacrifice du « Cheval d’octobre » (dont Georges Dumézil a percé le mystère), et d’autre part l’Armilustrium, cérémonie de type militaire. De leur côté, les Meditrinalia rapportent qu’au cours de la fête des vendanges, on sacrifiait aussi a Liber et Libera. Les calendriers rustiques portent la mention : Tutela Martis. Vindemiae. Sacrum Libero.

Le premier octobre, jour des calendes, se déroulait une cérémonie en l’honneur de Fides, la (bonne) Foi. Selon Tite-Live, c’est le roi Numa qui aurait instauré ce culte, et qui aurait ordonné que les flamines se rendent à l’autel de la déesse dans un attelage à deux chevaux, en ayant les mains couvertes jusqu’aux doigts, afin de symboliser la manière dont la bonne foi doit être conservée. En fait, Fides, pas plus que Dius Fidius (avec qui on l’a parfois confondue), n’a jamais eu de flamines ; la phrase de Tite-Live fait plus probablement allusion à des prêtres (sacerdotae). Par ailleurs, l’ancienneté de ce culte a été contestée. Il n’est bien attesté qu’au IIIe siècle av. notre ère, époque à laquelle Aulus Atilius Calatinus, consul en 258 et en 154, fit construire le temple de Fides Publica. Consacré un 1er octobre, ce temple se dressait probablement dans l’area Capitolina. Le Sénat s’y réunissait à l’occasion, et le texte des accords passés avec des peuples étrangers était fixé sur ses murs. Un passage de Horace donne à penser que la statue de la déesse avait elle-même la main droite recouverte (alba Fides velata panno). A l’origine, la Bonne Foi régissait les rapports des hommes et des dieux plutôt que les rapports des hommes entre eux : Fides symbolisait la confiance que les hommes peuvent placer dans les dieux lorsqu’ils maintiennent la pax deorum. Le 4 octobre avait lieu également une fête en l’honneur de Cérès (Ieiunium Cereris), déesse de la végétation. Elle fut instaurée en -191 à l’instigation du Sénat, peut-être sous l’influence grecque, et se déroulait normalement tous les cinq ans.

 Moissons et battages

A l’approche de l’automne, la moisson exigeait naguère dans les campagnes des travail­leurs saisonniers nombreux. lci et là, notamment en Normandie, on les appelait « aoûteux », car ils travaillaient surtout au mois d’août. Le début et la fin de la moisson obéissaient à des coutumes bien arrêtées. En Normandie, c’est la « maîtresse » que l’on invitait à couper la première gerbe de blé. Parfois, au contraire, c’est à la fin de la moisson qu’on lui offrait la dernière gerbe, la dernière « peignie », qu’elle coupait elle-même la plupart du temps à l’aide d’une faucille. Pour lui rendre hommages, les « aoûteux » décoraient cette gerbe, dite « gerbe à la maîtresse », de rubans de couleurs et de fleurs. En Pays de Caux, ils offraient le « bouquet de la moisson », qui était constitué de tiges de blé tressé, décoré d’épis. La « maîtresse » l’accrochait ensuite dans sa cuisine, où il demeurait toute l’année durant, c’est-à-dire jusqu’à la moisson suivante. « Quelques vieux aoûteux, precise Serge Couasnon, confectionnent encore aujourd’hui des bouquets de moisson et autres objets tressés, témoignant d’un véritable art normand »2.

Beaucoup d’autres objets étaient en effet fabriqués avec de la paille tressée – souvent des tiges de blé encore vert provenant de la première poignée -, notamment des chandeliers, des croix, des roues solaires, des bannières, etc. Lors de la « messe de la moisson », l’église était fréquemment décorée avec des faucilles ou d’autres outils des champs réalisés avec des tresses de blé.

Une fois coupées et ramassées, les gerbes de blé devaient être battues. Composé d’un manche relié à une « batte », le fléau était l’outil indispensable pour battre le blé coupé. Son maniement, à quatre ou six batteurs en général, obéissait à un « rituel » très strict.

« Dans une ferme importante, rapportent Pierre-Louis Menon et Roger Lecotté, il y a quatre ou six batteurs formant deux équipes, se tenant chacune à un bout de l’aire. Pour une équipe de deux, les batteurs se tiennent sur la même ligne ; s’ils sont trois, le troisième se place en face des deux autres à distance de « jeu de fléau ». Ils sont pieds nus pour ne pas écraser les grains avec leurs sabots, en chaussons s’il fait froid. Ils disposent à terre trois gerbes, l’une à côté de l’autre, sans être serrées, les épis tournés vers le milieu de l’aire ; le plus long coté de la gerbe leur fait face ; puis trois autres gerbes qui touchent épis contre épis les premières. Les fléaux frappent les épis de le première gerbe, tous sur la même, alternativement et en cadence ; puis passent sur la seconde et ainsi de suite jusqu’a la sixième. Les gerbes sont alors retournées sur place et rebattues ; puis déliées et écartées pour être battues une troisième fois, mais sur toute la longueur de la paille, pour atteindre les épis qui pourraient se trouver à l’intérieur. La paille ramassée à brassée est mise dans un coin et, avant de placer d’autres gerbes sur l’aire, on ramasse le grain avec le dos d’un râteau à une seule rangée de dents. Le « van d’osier » le sépare de ses « balles » ou « menues pailles », et le balancement du crible l’épure de ses « hottons » et graines étrangères… Le beau blé propre est mesuré au boisseau en présence du maître, car les batteurs sont payés au boisseau de grain battu et nettoyé, puis monté au grenier. C’est un travail dur et pénible, et, dans la Beauce, on a l’habitude de dire qu’un batteur en grange doit avaler sept boisseaux de poussière dans sa vie avant de mourir »3.

Dans toutes les régions à blé, le « battage en grange » se déroule pratiquement de la même manière. L’aire de battage, qui occupe une place très importante dans la grande, est généralement constituée d’un mélange de terre, d’argile, de bouse de vache et de poudre d’avoine. Dans le Midi, toutefois, elle se compose plutôt de grandes dalles. En Normandie, la « batte » est en cornouiller ou en grosse épine taillée au pied (pour qu’elle ne s’écaille pas), le manche étant fait d’une branche de coudrier. En Ile-et-Vilaine, on appelait « terzet » (treize) une équipe comprenant huit batteurs et cinq personnes pour les « fournir », c’est-à-dire pour préparer l’aire de battage, étendre les gerbes, repousser le grain, etc. Un bon « terzet », travaillant depuis quatre heures du matin jusqu’à neuf ou dix heures du soir, pouvait battre et égréner six cents gerbes dans sa journée ! Dans le Doubs, on dit que pour faire une bonne équipe de battage, « il faut un avare, pour taper fort afin de ne pas laisser de grain dans la paille ; un fou, pour taper fort sans raison; et un orgueilleux, pour que ses coups surpassent ceux des autres » ! Aujourd’hui, le battage a évidemment presque entièrement disparu. La mécanisation a tué la tradition. (En Ile-de-France, le battage mécanique apparaît vers 1830. Il succède à des outils artisanaux, tels que les manèges). L’esprit, cependant, a survécu. Une grande « Fête des battages » s’est déroulée le 6 septembre 1981 à Mauvais-ville, près d’Argentan, en Normandie.

Tout comme les moissons elles-mêmes, les battages se terminent par un repas copieux et bien arrosé, réunissant tous ceux qui ont participé à la tâche. Dans la Mayenne, on servait autrefois à ce souper des fromages de lait caillé. Cinq des plus jeunes garçons et cinq des plus jeunes filles se levaient à la fin du repas et, après avoir brossé chacun des convives pour marquer la fin de leur travail salissant, leur offraient des bouquets. Une jeune fille faisait ensuite avaler aux hommes une cuillerée de lait caillé. Si l’un d’eux s’en trouvait le visage ou l’habit barbouillé, c’était considéré comme un bon signe, dont on se réjouissait.

Vendanges et fêtes du vin

Un proverbe paysan déclare : « Septembre humide / Pas de tonneau vide » ! Dans la plupart des régions viticoles, a l’approche de la maturité du raisin, le maire fait sonner la cloche pour réunir les vignerons. Une fois rassemblés, ceux-ci décident à quel moment commencera la vendange. Celle-ci doit en effet débuter partout en même temps, afin d’éviter que les « grapilleurs » ne passent d’une vigne vendangée à une autre qui ne l’est pas encore. La date fixée, « vendangeux » et « vendangeuses » se présentent sur la place du village, munis d’une cuiller. Le prix débattu et accepté, le vendangeur remet comme gage d’embauche cette cuiller aux mains du propriétaire vigneron; il en reprendra possession au jour convenu, dès son arrivée au rendez-vous. C’est ainsi du moins que l’on procédait naguère dans l’Orléanais. La vendange se déroulait ensuite, à l’aide des instruments habituels : les « gueulebées » (baquets de bois), les « seilles » (seaux de fer ou de bois), les paniers d’osiers appelés « vendangerots » en Bourgogne, ou encore « bachoues » (Ile-de-France), « bennes de bois » (Dauphiné, Midi), « bacholles » (Auvergne, Berry, Limousin), les hottes, les cuves, etc.

Les femmes sont très appréciées pendant la vendange. Elles exécutent d’ailleurs aussi certains travaux de la vigne, comme le défonçage au hoyau, le liage des branches et des sarments, ets. En Saône-et-Loire, à la fin du siècle dernier, on comptait même tellement sur les vendangeuses que, si un propriétaire vigneron embauchait un célibataire, c’était à la condition qu’il se marierait au plus tôt !

Un peu partout, en France, on trouve la coutume consistant, au moment des vendanges, à barbouiller le visage des filles avec du raisin noir. Cette coutume, à l’origine, punissait les maladroites et les paresseuses. Elle est vite devenue prétexte à « libertinage ». Dans le midi, les filles qui oublient une grappe sur le vigne subissent le traditionnel barbouillage, que l’on appelle « moustouisso » (cf. Le « moût »), à moins qu’elles ne consentent à embrasser celui qui leur a fait remarquer leur faute.

En Provence, les vendanges s’échelonnent entre le 10 et le 24 septembre. C’est l’occasion de fêtes locales – qui, parfois, sont décalées dans le calendrier afin de satisfaire aux exigences de la saison touristique (fête du vin les 13 et 14 juillet à Vacqueyras, le 14 août à Rasteau, le 9 août à Sérignan et Uchaux). A Vacqueyras, après une messe dite en provencal, une aubade honore le buste du troubadour Raimbaut (Rambaud), grand poète populaire de la fin du XIIe siècle. Après quoi, la « souche » est brûlée, puis baptisée en grande pompe avec un verre de vin du pays. S’ensuivent les habituels bals et repas. A Chânteauneuf-du-Pape, rapporte Jean-Paul Clébert4 la vieille tradition du « ban des vendanges » est toujours bien vivante. Chaque année, les vignerons se réunissent dans une salle du château pontifical, et prennent ensemble un « souper ordinaire », au cours duquel ils decident de la date des vendanges. Le « ban » est ensuite proclamé solennellement et crié dans toute la ville.

On rapporte que jadis, à Rome, le flamine majeur cueillait la première grappe de raisin des vendanges et la consacrait à Jupiter. Le fait est peut-être légendaire. Quoi qu’il en soit, en France, il n’est pas rare de faire présent des premiers raisins sur l’autel de la vierge. C’est le don du « biou » ou « biot », que l’on trouve en Franche-Comté, ainsi qu’en Bourgogne. C’est aussi l’hommage de la « précoce », caractéristique de la Champagne et de la Brie (il s’agit d’une grappe de raisin nouveau que l’on fixe à la main de la Vierge), ou de la « Madeleine », raisin noir dont les femmes, dès le 15 août, plaçaient autrefois des grappes devant les statues de Marie ornant le pignon des maisons et des granges de l’Ile-de-France, en vertu de l’adage : « La grappe à la Nativité / Commence sa maturité ».

Avant de se séparer, les vendangeurs prennent eux aussi un copieux repas en commun, que l’on appelle « gobine » en Ile-de-France, « cochelet » en Champagne, « pôlée » en Bourgogne. Durant ce repas, la boisson est évidemment a l’honneur. On sert également les mets tradi­tionnels : lapin aux pruneaux en Touraine, flans de courge et fromage frais en Beaujolais, ragoût de mouton dans la Meuse, purée aux lentilles dans le Haut-Rhin, etc. A Vitteaux (Cote d’Or), la règle veut qu’on ne serve pas les enfants qui, dans la vigne, ont laissé tomber des miettes de pain par terre !

Nombreuses sont les autres coutumes des vendanges. Le droit de grappillage a été réglementé en France dès le Moyen Age ; on l’appelait « albotage » en Touraine, et « regrippage » dans la meuse. Les « grapilleurs », que l’on peut comparer aux « glaneurs » des champs moissonnés, portaient quant à eux le nom de « grasimotteurs » dans le Beaujolais, de « raisomollâ » dans le Forez, de « choureleurs » et de « chèvreleurs » dans l’Isère. Dans la région de Reims, le pressoir était servi par cinq hommes, dont un chef pressureur qui donnait la cadence en chantant :

« en voilà un’- la jolie un’ – Un’ s’en va – ça ira – Deux revient – ça va bien… »

Les comptes entre vignerons et vendangeurs se réglaient en général à la Saint Martin, le 11 novembre. C’est la raison pour laquelle, dans le légendaire rural, Saint Martin est souvent associé à Saint Vincent (fête le 22 janvier), qui est presque partout le patron des vignerons. Ce jour-là, on organisait à nouveau un grand dîner, dont la pièce maîtresse était, bien entendu, la célèbre « oie de Saint Martin ». Le vin, inutile de le dire coulait à flots – car : « Saint Martin boit le bon vin / Et laisse l’eau courre au moulin »!

La « danse des Olivettes »

En Provence, l’automne est la saison des olivaies, qui donnent lieu à bien des réjouissances. (une grande « fête des olives vertes » a encore lieu chaque année, au mois de septembre, à Mouriès). Autrefois, ces « olivades » étaient l’occasion de véritables fêtes solennelles, le plus souvent, une fois la récolte achevée, le maître du champ offrait sous les arbres un festin d’aïoli. Dans les Alpilles et dans la Crau, les propriétaires donnaient à leurs ouvriers une collation consistant en tranches de pain imbibées d’huile vierge, sur lesquelles on écrasait de l’ail et des anchois, et qu’on faisait ensuite rôtir au feu. On appelait ce plat la « roustido dou moulin ».

Pour encourager les cueilleuses, raconte Mistral – qui leur donne le nom d’ « olivarelles » -, on organisait dans les Alpilles de longues farandoles autour des arbres taillés bas. Villeneuve décrit ainsi l’une de ces farandoles, pour la région de Toulon : « Seize jeunes gens, vêtus à la romaine, ayant à leur tête divers officiers qu’on désigne par le titre de roi, prince, maréchal, etc, précédés d’un Arlequin et d’un héraut, marchent sur deux rangs au son des tambourins qui jouent une marche guerrière. Ils exécutent diverses figures telles que la chaîne simple, la chaîne anglaise, le pas de deux, le tricot, etc., tandis que le héraut bat des entrechats et fait des tours de canne, que l’Arlequin contrefait d’une manière burlesque. Les Olivettes s’arrêtent sur la place publique et figurent un combat en croisant et frappant leurs épées en cadence. Le roi et le prince vident une querelle par un duel simulé. Les Olivettes, comme s’ils étaient satisfaits de la valeur de leurs chefs, poussent des cris de joie et recommencent leurs danses avec une nouvelle ardeur. Ils se séparent en deux bandes. Arlequin se place au milieu ; on l’entoure en formant le cercle et en dansant la ronde qui finit par le croisement des épées. Arlequin se met au-dessus. On l’élève comme sur un pavois, et il chante le couplet suivant : « Je suis un Arlequin / Monté sur des épées / Comme un second Pompée / Avec mon sabre à la main/ Mettez bas Arlequin ». Le tout finit par une imitation de la cavalerie, en chevauchant les épées, et par la passe au cercle qui se fait avec beaucoup d’agilité. L’allusion à Pompée évoque ici le siège historique de Marseille, ainsi que la querelle entre Pompée et César. Le « duel » entre le roi et le prince semble, lui, conserver le souvenir de l’époque sarrasine, avec les affrontements qui opposaient les rois maures et les princes provençaux.

La « danse des Olivettes » est attestée un peu partout en Provence. Elle s’accompagne parfois d’une autre danse, évoquant les coutumes du Mai, qu’on appelle « danse des Cordelles » ou « courdello ». Desmichels en donne cette description : « On plante un mât ou, pour mieux dire, un Mai, au milieu de la place publique ou d’un pré destiné à la fête. Et le Mai porte autant de rubans de différentes couleurs que de danseurs. Ceux-ci sont vêtus d’un pourpoint ou d’un gilet droit, et d’une culotte large et à grands plis […] Chaque danseur prend un ruban qui tombe du haut du Mai. Il le tient d’abord de la main droite, ensuite de la main gauche, tant que la danse dure, et la danse ne finit qu’après que les rubans ont été successivement tressés autour de l’arbre et délacés en cadence. Elle se compose donc de deux parties. En premier lieu, tous les danseurs figurent en rond et se balancent à droite et à gauche ; puis chacun passe successivement face à face et dos à dos contre tous les autres. Les figures de la première partie ne se terminent que lorsque tous les rubans se trouvent entièrement tressés et forment une espèce de losange où toutes les couleurs sont bien marquées […] Dans la seconde partie ne se terminent que lorsque tous les rubans se trouvent entièrement tressés et forment une espèce de losange où toutes les couleurs sont bien marquées […] Dans la seconde partie, on danse en sens inverse et l’on suit la marche contraire”. Mistral, qui évoque lui aussi cette danse, lui donne le nom de « Mai gaiardet ».

« Erntedank » : l’action de grâces de la fin de moisson

En Allemagne, la période de la fin de la moisson est l’occasion de festivités extrêmement importantes, auxquelles on donne le nom générique d’Erntedank, Erntefest ou Erntedankfest. Ces festivités ont un double objet : remercier les dieux (Dieu) pour leurs bienfaits, pour les biens de la terre et des champs que le sol a produits (Ernte, « moisson », Dank, « remerciement ») ; exprimer la joie du paysan, qui, à cette période de l’année, recueille les fruits de son travail, célèbre la terre qui s’est révélée féconde, manifeste son amour du pays natal. Cette « fête d’action de grâces » (traduction littérale de l’expression Erntedankfest) est essentiellement communautaire. Par extension, c’est la fête de tous ceux qui ont travaillé pendant l’année, de tous ceux qui ont « semé », « fait pousser » et « récolté » le fruit de leur labeur – de tous ceux qui ont labouré le monde, creuse un sillon dans leur époque pour y faire surgir une vie nouvelle. Enfin, l’Erntedankfest est la fête où le peuple tout entier s’affirme solidaire de sa paysannerie. Cette fête porte parfois aussi le nom de Sichelhenke (Sichel, « faucille »), notamment dans le Sud de l’Allemagne. Elle marque le point culminant, final, de l’année rurale. Pendant tout le mois de septembre, tandis que s’achèvent les moissons commencées en aout – anciennement dénommé Erntemonat, « mois de la moisson » (Messidor dans le calendrier republicain) -, les vieilles coutumes reprennent vie. On chante les Erntelieder, « chants de la moisson »; on fabrique les Erntekranze, « couronnes de la moisson ». A l’église, spécialement decorée a cette occasion, on écoute l’Erntepredigt, le « sermon de la moisson ».

L’origine de l’Erntedankfest semble être une assemblée villageoise, qui se tenait chaque année au moment de l’équinoxe de septembre et qui était probablement placée sous le patronage d’Odhinn-Wotan. Lors de cette assemblée, on procédait a des sacrifices et l’on remerciait les dieux. L’Église, par la suite, a « récupéré » ces festivités afin de leur donner une résonance chrétienne. Mais en réalité, la tradition est bien antérieure à la christianisation. Elle s’enracine dans le besoin que l’homme-lié-à-sa-terre ressentait, une fois les récoltes rentrées, de rendre un solennel hommage aux forces bienfaisantes du soleil et de la vie. Ces forces étaient présentes dans les fruits de la terre, dans les blés moissonnés. Un rituel était nécessaire pour s’assurer du retour, l’année suivante, de la puissance de la vie.

“La fête des récoltes n’est pas seulement inspirée par le sentiment d’avoir accompli un travail rude et nécessaire, écrit Otto Huth, et d’avoir engrangée grain pour le pain de l’année à venir. Ces coutumes, dans leur diversité, recèlent un sens plus profond. Depuis la nuit des temps, le blé est symbole de vie, à l’instar de l’arbre que nous retrouvons au centre de très nombreuses fêtes de l’année. Lui aussi symbolise le cycle de l’existence, où le devenir et la fuite du temps sont indissociablement liés. Très tôt, l’année fut représentée comme une roue en mouvement (…) Son sens mythique est que la vie renaît toujours et sans cesse de la mort, idée immémoriale symbolisée également par le grain : semé en terre descend lui aussi dans le monde souterrain, d’où il ressort rajeuni, plein de forces nouvelles. La mort, non seulement l’a fait renaître, mais lui a donné la force de se multiplier. Un seul grain de blé donnera un épi dont il sera lui même le fruit multiplié. Le sens des rites de la récolte est donc de relier la fin d’un cycle à un nouveau commencement, de garantir que la force du cycle qui se termine passera dans celui qui commence. La vie doit sans cesse traverser la mort ; dans son mouvement, la roue de l’année doit sans cesse franchir à nouveau ce passage dangereux où elle s’abîme dans les sombres eaux primitives. Dans le cycle de l’année, ce passage correspond à la moisson, dont le rite apparaît ainsi comme le plus intimement lié aux fêtes du solstice d’hiver et du Nouvel An, qui marquent le véritable début de l’année” 5.

Le remplacement du cheval par le tracteur, de la main d’oeuvre journalière par la moissonneuse-batteuse a certes, là comme ailleurs, porté atteinte aux vieilles coutumes. L’Erntedankfest, sous des formes renouvelées, n’en est pas moins toujours célébrée aujourd’hui en Allemagne. Elle a lieu, le plus souvent, le premier dimanche faisant suite à l’équinoxe. Ce jour-là, ont lieu diverses foires, kermesses et fêtes populaires.6

De la première à la dernière gerbe

La coupe de la moisson, en Allemagne, obéit également à un cérémonial. En général, c’est le propriétaire de la ferme qui donne le signal de la moisson ou qui donne le premier coup de faux. Parfois, cependant, cette tâche revient à un jeune enfant, qui cueille les premiers épis et les remet solennellement à l’un des vieillards de la maisonnée : symbole parlant de transmission de la fécondité de la vie. Après quoi, le maître-valet (Grossknecht) met à l’œuvre tout le personnel de la ferme. Les hommes fauchent, les femmes lient les gerbes. Pendant la moisson elle-même, il y a peu de festivités : le temps presse et l’ouvrage est rude. En Carinthie, on connaît cependant une tradition appelée Nachtschnitt, « coupe de nuit », qui semble trouver son origine dans l’aide que les jeunes des villages (Nachtbuben) apportaient autrefois, la nuit, à ceux qui pour une raison de force majeure ne pouvaient faire eux-mêmes leur moisson.

Si un étranger vient sur les lieux de la moisson, on lui attache les deux mains avec une tige de blé, et on ne le « délivre » que lorsqu’il a récité un dicton ; si c’est le maître de maison, il doit distribuer à boire ou donner de la menue monnaie. Ailleurs, quand un étranger passe à la ferme au moment de la moisson, on lui attache un épi de blé sur le bras, ou on lui remet un « brassard » spécialement façonné à cette occasion ; là encore, la coutume donne lieu a un échange de maximes et de dictons.

Mais les traditions les plus importantes concernent la fin de la moisson. Elles se rapportent surtout à la dernière gerbe . Celle-ci fait l’objet d’un nombre considérable de croyances et de devotions. Lorsque, à l’exception de cette dernière gerbe, tout le champ a été moissonné, on procède à une libation et l’on renverse la cruche pour vider les dernières gouttes sur le champ ; les femmes, de leur côté, émiettent un morceau de pain, symbole de la fertilité ancienne et à venir. Dans certains cas, la dernière gerbe, une fois coupée, est ramenée en grande pompe à la ferme, après avoir été décorée de fleurs et de rubans. On prête au grain qu’elle contient des vertus particulières. Ce grain est mêlé aux semences, utilisé à Noël pour confectionner des gâteaux, mélangé à la nourriture du bétail afin de le protéger des maladies, etc. En Silésie, on fabrique avec ce grain le « pain du Vieux », qui apporte force et santé à toute la famille. En Basse-Bavière, on le partage entre tous les moissonneurs. Cette dernière gerbe représente ainsi le lien entre l’été et l’hiver, et aussi entre l’année écoulée et celle qui viendra. Toutefois, dans le cas le plus général, la dernière gerbe est laissée sur place, dans le champ. Selon les régions, ce dépôt reçoit diverses explications. On dit que la dernière gerbe est destinée aux « anges » (Thuringe), au « cheval de saint Martin », au « cheval blanc de Dieu le Père » (!), ou tout simplement aux « petits moissonneurs » (les enfants du voisinage qui viennent glaner sur les champs moissonnés). Dans le Schleswig Holstein, où elle est liée avec trois cordes différentes, elle est censée éloigner les mauvais esprits. Dans certains villages des Alpes, elle constitue la « pâture du cheval du ciel » (das Himmiross fuattere).

Ici et là, on dit que l’ « esprit du grain » (Korngeist), l’esprit qui est à l’œuvre dans la croissance de la végétation (Wachstumsgeit), se réfugie dans la dernière gerbe après avoir été progressivement chassé du reste du champ par les moissonneurs. La gerbe doit alors être laissée sur place, de peur que l’« esprit du grain » n’abandonne les lieux. Ailleurs, elle est considérée comme une offrande aux « oiseaux », aux « pauvres », aux « âmes des trépassés », etc. On lui donne les noms les plus divers : Wulf ou der Wolf (« le Loup »), Bock (« Bouc », pays de Bade), Erdmännel (« Bonhomme de la terre », Suisse alémanique), Barimandl (Autriche), die Muhme, Feldmann, Wichtelmännchen, etc. Très fréquemment, le surnom de la dernière gerbe est die Alte (« la Vieille ») ou der Alte (« le Vieux »), termes souvent corrompus en de Aule ou de Ole. Près d’Osnanrück, la dernière gerbe est appelée « le Vieux », et l’on danse autour d’elle. En Basse-Saxe, dont dit que la jeune fille qui lie cette gerbe épousera un “vieux”.

Cette allusion au « Vieux », rapprochée des expressions qui font de la dernière gerbe la pâture d’un cheval blanc céleste, est éclairante. A l’origine, l’ultime gerbe moissonnée était consacrée au « vieux » dieu Odhinn-Wotan, ou offerte à son cheval à huit pattes, Sleipnir. Dans certaines régions, la gerbe en question porte d’ailleurs aussi le nom de Waulroggen (Roggen, « seigle », Waul = Wotan) ; après l’avoir coupée, les moissonnent dansent autour d’elle et, à trois reprise, lançant un appel solennel à « Waul » : Cette coutume est attestée dans le Mecklenburg dès le XVIe siècle dans un sermon du prédicateur de Rostock Nikolaus Gryse, qui tonne contre le « diable Wotan » (Wodensdövel). Gryse rapporte que les paysans, lorsqu’ils achèvent la moisson, ont l’habitude de dire une comptine ainsi conçue : Wode hale don en rosse nu voler, nu distel unde Dorn. Tom andren jahr betern korn ! (« Wotan, donne à ton cheval du fourrage, pas du chardon ni des épines ! L’an prochain, une meilleure moisson ! »). Avec quelques variantes, cette comptine se retrouvait encore au début de ce siècle dans de nombreuses régions d’Allemagne. En voici par exemple l’équivalent en Plattdeutsch (dialecte bas-allemand) : Wode, Wode, Wode, wi gäw den Schimmel Foder, wi gäl em ook keen Dissel un Doorn, anner Jarh beter Korn ! En basse-Saxen, ces paroles étaient prononcées au début de la moisson par le paysan qui avait donné le premier coup de faux, après qu’il eu enlevé son chapeau et frappé trois fois sa faux de la main. On trouve aussi, dans la région de Henneberg, un chant de la moisson expressément dédié à Wotan : Wodan, Wodan, Wodan ! Der Himmelsriefe weiss, was geschieht, ween er hernach vom Himmel sieht, etc. D’autres traditions, enregistrées au Danemark et en Suède, confirment l’ancienneté de cette « consécration » du fruit de la moisson à Odhinn-Wotan : les paysans suédois abandonnent la dernière gerbe au « juif (jöde) d’Uppsala », mécompréhension qui provient d’un glissement abusif entre (J)öde et Ode = Wode/Wotan.

Dieu souverain de la première fonction, Odhinn-Wotan était aussi invoqué par les paysans au moment de la moisson. Dans la région d’Osnabrück, il était de coutume de dire encore au début du siècle, quand on voyait les champs de blé onduler sous le vent : Der Wode geht durch das Korn (« C’est Wotan qui passe dans le blé »). Ailleurs, on trouve des formules comme : Die Bôcke gagent sic, Der Eber Wühlt im Korn, ou encore Der Kornwolf trient sein Wesen in Den Ähren, expressions qui évoquent des animaux (le bouc, le sanglier, le loup), attributs des anciens dieux. En Basse-Saxe, la dernière gerbe est laissée « pour le cheval de Helljäger ». Or, ce Helljäger, maître de la « chasse sauvage », est encore un avatar de Wotan : on disait que, là où passe le cortège céleste mené par Wotan, le blé pousse plus haut.

Au siècle dernier, dans le village de Rodenberg, lors de la fauche du seigle ou de l’avoine, on laissait intacte une petite parcelle d’environ 1m2. Une chronique bas-allemande rapporte à ce sujet : « Au centre de ce carré d’avoine auquel on ne touchait pas, on fichait une perche à laquelle on attachait un bonhomme de paille affublé d’un vieux fer à cheval ». Ce personnage était dénommé Waut ou Waul (= Wotan). Une fois le dernier épi moissonné, les paysans se rendaient auprès de lui et l’arrosaient du contenu d’un pot de bière. Après ce singulier « baptême », les femmes ayant aidé à la moisson formaient une chaîne autour du Waut, tandis que les faucheurs se postaient a proximité. Au signal, ces derniers frappaient en cadence leurs faux avec des bâtons, et les femmes, sur ce rythme, chantaient un vieux refrain, le Wautsang, qui était repris en chœur par tous les assistants : Waute, Waute, Waut / Verwahr din Hawern gaut / War Fössen und war Kreihen / War Wildschen und war Spreien / Waute, Waute, Hawermann / Slah achterut, slah’s Wrenschen an (« Waute, Waute, Waute, prends bien soin de ton avoine, Écarte les corneilles et les étourneaux, Waute, Waute, Hafermann (= homme d’avoine), Repousse moineaux et sansonnets ! »). En Mecklenbourg, la dernière gerbe est également dédiée à Waur, c’est-à-dire à Odhinn-Wotan. Dans le sud de l’Allemagne, elle est consacrée à saint Oswald, personnage dont le culte a remplacé celui de Wotan.

La tradition du « bonhomme de paille » est , elle aussi très répandue. Il s’agit d’une figurine grossièrement confectionnée avec la dernière gerbe, à laquelle on donne parfois un nom masculin (comme dans le cas rapporté ci-dessus), mais plus généralement un nom féminin. C’est tantôt le nom d’un des animaux dont nous avons déjà parlé : Bock (« bouc »), Hahn (« coq »), wolf (« loup »), tantôt des noms de femme : die Alte (« la Vieille »), die grosse Mutter (« la grand-mère »), Kornmutter (« mère du grain »), Erntemutter (« mère de la moisson »), Roggenweib (« femme de seigle »), Sichelweib (« femme de la faucille »), Mittagsfrau (« femme de midi »), Ährenfrau (« femme des épis »), Maulstab, Maulstock, Roggenmuhme, Kornmuhme, etc. Ce personnage qui, de toute évidence, symbolise la croissance de végétation, a parfois été identifié à Sif, la femme du dieu Thorr? En fait, il s’agit plus probablement d’un avatar de Frau Holle, également dénommée Frau Gode ou Frau Harke. Dans la région de Lunebourg, la dernière gerbe de la moisson, est d’ailleurs appelée Vergodendeel, expression que l’on a interprétée comme Frau Gode Anteil, « la part de Frau Gode ». Une autre chanson, attestée en Basse-Saxe, s’adresse également à Frau Gode et lui demande du blé – « Cette année plein la charrette, l’année suivante plein la brouette ! » : Fru Gode, halte ju Feuer (=Futter, “fourrage”) / Dit Jahr up Den wagen / Dit andre Jahr up de Karr (= Karren, « brouette ») ».

Dans toute l’Allemagne du Nord, la dernière gerbe est façonnée en Aule ou en Roggenmuhe, et ce sont surtout les enfants qui s’amusent avec elle. En Poméranie, le bonhomme de paille est appelé « Le Vieux ». Dans le Mecklenbourg, avec le grain provenant de Feu Gaur, on fabrique des « gâteaux de la moisson » ayantune forme symbolique. En Prusse orientale, on décorait autrefois la dernière gerbe avec des feuillages et l’on y plantait un mât ; l’ensemble constituait alors (cf. Ce que nous avons dit plus haut sur le parallèle entre les deux équinoxes) une sorte d’”arbre de mai” particulier à la période des moissons. Il en allait de même en Westphalie. Cet arbre portait le nom de Harklemai, c’est-à-dire de « Mai de (Frau) Harke ». La fête qui lui faisait suite était dénommée Harkelmaiessen, et le « Mai » trônait bien entendu au milieu de la salle des réjouissances. Certaines figurines ou poupées de paille étaient en effet, non pas laissées sur place, mais ramenées à la ferme. Tel était le cas de la Fugge, gerbe de paille habillée de façon comique ou grotesque, qui a donné naissance à des expressions comme gekleidet sein wie eine Fuge (« être habillé comme Fugge » = être attiffé comme l’as de pique). Juchée sur une charrette, la Fugge revenait au village, escortée par les domestiques et les enfants. Les premiers portaient avec eux des bouteilles de punch ou de schnaps ; les seconds s’égayaient de maison en maison, en criant : « Fugge, Fugge, Hurra ! »

La couronne et le coq

Parmi les symboles de l’Erntedankfest, on trouve évidemment toute une décoration à base d’épis de blé (généralement représentés par trois), mais les deux plus importants sont sans conteste la couronne (Krone), et plus particulièrement la couronne de paille tressée (Kranz), et le coq. La couronne en paille, entrelacée d’épis (souvent un épi de chaque céréale) et décorée de fleurs ou de rameaux verts, est fabriquée, dès la moisson terminée, sur les lieux mêmes, généralement à partir de la dernière gerbe. Comme pour le « bouquet de la moisson » de Normandie, elle est réalisée par les « aoûteux » et les « gavelotteux ». Sa taille peut être considérable (plusieurs mètres d’envergure). Quand elle est de dimensions plus modestes, on la place en haut d’un bâton, et l’on y suspend de menus objets. On la juche ensuite sur la dernière charrette qui revient de la moisson. Les servantes et les enfants montent avec elle ; les domestiques et les moissonneurs marchent ou courent derrière. Le cortège se rend ensuite à la ferme ou au village, où son arrivée est accueillie avec des cris de joie. La couronne est offerte solennellement au propriétaire du domaine ou au maître de maison. Sa présentation s’accompagne d’une sentence, d’une maxime, parfois même d’un court poème. Certaines formules se retrouvent d’ailleurs d’une région à l’autre. Dans la campagne saxonne située à l’ouest de l’Elbe, on dit souvent : Wir haben gemacht den Erntekranz / Der ist nicht halb, sondern der is ganz / Er ist nicht von Distel und Dorn / Sondern von reinem gewachsenen Korn ! (« Nous avons fait la couronne de moisson / Non pas faite à moitié, mais bien pleine et ronde / Non pas faite de chardons ni d’épines / Mais de blé pur et bien levé ! »). Viennent ensuite les voeux d’abondance et prospérité, par exemple : Nun Wünschen wir den Bauern Glück / Und bringen ihm den Kranz / Er ist des Schnitters Meisterstück / Mehr wert als Goldes Glanz ! (« C’est l’heure de souhaiter bonheur au paysan / Et de lui porter la couronne ! Elle est la chef-d’œuvre du moissonneur / Elle vaut plus que l’or resplendissant ! »). La couronne va rester à la maison toute l’année durant (jusqu’à la récolte suivante), soit à la place d’honneur, soit suspendue au plafond, plantée sur une bâton, placée sur un meuble, etc. En plusieurs endroits, cette couronnes remplacée par le « Mai de la moisson » (Erntemai), analogue au Harklemai dont nous avons déjà parlé, mât ou arbuste décoré de rubans aux couleurs vives, dans lequel on entrelace les derniers épis moissonnés. L’un et l’autre, bien entendu, « président » à la fête de la moisson proprement dite.

Le sens symbolique de la couronne est clair. La moisson est finie. La dernière gerbe en représente la couronnement ; elle correspond à la fin des travaux pour l’année écoulée, au moment où les paysans voient leurs efforts couronnés et récompensés. Mais la couronne, en raison de sa forme “bien pleine et ronde”, est aussi un symbole à caractère solaire, qui représente la façon dont les cycles s’enchaînent les uns aux autres. Plus la couronne est belle, plus la prochaine récolte sera abondante ! C’est la raison pour laquelle les grains de la dernière gerbe à partir de laquelle on l’a fabriquée sont souvent mélangés à ceux que l’on sèmera quelques mois plus tard.

Le coq n’est pas moins important. Dans la représentation graphique du temps de la moisson, il voisine régulièrement avec la couronne de blé tressée, les trois épis et l’étoile à six rayons. Souvent, il orne la couronne elle-même ou la charrette qui  qui emporte la dernière gerbe. A Lippstadt, c’est au coq de la maison que l’on donne la première gerbe à picorer. Ailleurs, un coq est souvent apporté dans le dernier champ fauché, puis solennellement sacrifié. On le consomme ensuite au cours du dîner de fête. En Bohème, on procédait naguère à l’élection de la « fiancée du coq » (Hahnenbraut), et on lui faisait hommage de la tête du coq sacrifié ; c’est elle, ensuite, qui ouvrait le bal faisant suite au repas. Dans la région de Marburg, l’Erntekranz comporte régulièrement une tête de coq. Au Pays de Bade, la danse de la moisson est appelée « danse du coq » (Hahnentanz) : un coq vivant est placé dans une cage au milieu des musiciens, et l’on verse de l’eau sur la tête des danseurs ! La fête comprend aussi parfois des courses de coqs, ou des jeux où le coq joue un rôle. Ainsi, à la fin du siècle dernier, en Silésie, une coutume consistait à tenter de décapiter avec un sabre, tout en ayant les yeux bandés, un coq enfermé dans un enclos.

Il est probable que l’ancienne fête païenne de la moisson comportait des sacrifices d’action de grâces, dont le « baptême » de la dernière gerbe et la mise à mort du coq représentent des survivances. Selon certains auteurs, les paysans germaniques remerciaient Wotan et surtout Thorr (Donar) au début du mois d’octobre. Le premier jeudi (en allemand Donnerstag, anciennement Donarstag, « jour de Donar-Thorr »), on plaçait dans les champs de petites haches en bois destinées à écarter la foudre; on sacrifiait ensuite un coq en l’honneur du dieu ; la tête revenait à Thorr et l’on se partageait le reste ! De là vient que dans certaines régions, notamment en Thuringe, l’Erntedankfest s’appelle encore aujourd’hui Erntehahn (« coq de la moisson »). En Suisse, on trouve aussi l’expression Krähhahn (cf. allemand Krähe, « corneille »). C’est encore la raison pour laquelle l’ancienne « fête du coq » a souvent été placée par l’Église sous le patronage de saint Gall (Gallus), abbé du VIIe siecle dont la fête tombe à l’automne, et dont le nom évoque le coq. Saint Gall est d’ailleurs invoqué en Allemagne pour la protection des coqs et des poules, rôle qui revient en Bretagne à un saint porteur d’un nom presque identique (en apparence), saint Gilles (fête le ler septembre).

Symbole classique de la virilité, présent à ce titre tant dans l’iconographie érotique que dans le langage populaire (anglais argotique cock, « pénis »), le coq a dès l’Antiquité été identifié à la fécondité. Ce trait est encore renforcé par son aspect solaire : c’est le coq qui, le premier, salue le soleil chaque matin. Par extension, le coq est aussi devenu I’« animal qui triomphe de la nuit » : celui qui, tous les jours, provoque la renaissance de la lumière. Dans la tradition populaire, il est celui dont le chant fait s’enfuir les fantômes et les mauvais esprits de la nuit ; dans la tradition chrétienne, il est devenu le symbole de la résurrection du christ.

En Inde, le coq est l’attribut particulier de Skanda, personnification de l’énergie solaire. Chez les Germains, un coq rouge nommé Fjalar annonce par son cri le crépuscule des dieux. En Grèce, le coq est consacré à la fois à Zeus, à Apollon, à Léto, à Arthémis et à Athéna, c’est-à-dire à la fois à des divinités solaires et lunaires. Dans les Vers dorés de Pythagore, on lit d’ailleurs : « Nourrissez le coq et ne l’immolez pas, car il est consacré au soleil et à la lune ». En fait, le coq était quand même sacrifié à Esculape (Asclépios), fils d’Apollon et dieu de la médecine. La tradition en fait aussi un messager d’Hermès, en relation, déjà, avec le thème de la résurrection. Relatant, les derniers moments de Socrate, Platon fait dire à Criton : “Nous devons un coq à Esculape ! Acquittez ma dette ! N’y manquez pas !”

Avec le christianisme, la symbolique du coq se nourrit du récit de la Passion et de la résurrection du Christ. On cite alors le passage des évangiles qui relate le reniement de saint Pierre : « En vérité, je te dis que cette nuit même, avant que le coq n’ait chanté, tu me renieras trois fois ». Le coq figure fréquemment sur les sarcophages des chrétiens romains ; il tient parfois dans son bec un rameau pour figurer la récompense du « martyre ». Au IVe siècle, Prudence voit dans le chant du coq qui prélude à l’Aurore un symbole de la Résurrection. Cette image est reprise par saint Ambroise, saint Epiphane et saint Clément. Au Ve siècle, le coq devient, sous l’impulsion de l’évêque de Lyon Eucher, l’emblème des prédicateurs. Saint Bernard déclare : « ceux qui prêchent la parole de Dieu sont comme les coqs ». L’habitude se prendra par la suite placer un coq au sommet de chaque clocher ; en Bretagne, on mettait même autrefois au sommet des calvaires. Cette coutume, nourrie par un symbolique d’origine païenne, est sans rapport avec le jeu de mots romains sur le « coq » « gaulois » (le latin gallus signifiant à la fois « coq » et « Gaulois ») Le coq n’était d’ailleurs pas spécialement honoré par les Celtes : les coqs que l’on trouve représentés sur des monnaies gallo-romaines correspondent seulement à un emblème de Mercure. L’imagerie du « coq gaulois » ne se développera qu’assez tard. On la trouve chez Nostradamus (« Faiblesse à l’aigle et force au coq naîtra… »). La première médaille connue portant en France un coq dut frappée en 1601, à la naissance de Louis XIII. (Le coq figura ensuite sur les drapeaux des républiques de 1791 et 1848 ; sous Napoléon III, il remplaça les aigles du Premier empire).

La croyance selon laquelle le premier chant du coq fait disparaître les fantômes et se dissoudre les spectres (ou encore met fin au « sabbat » des sorcières) était encore bien vivante au siècle dernier. Elle est déjà évoqué dans Hamlet, de Shakespeare, Lorsque se manifeste le spectre royal : « L’apparence s’est dissoute au chant du coq… » On le retrouve en Prusse, en Poméranie et en Bohème. A Prague, le 15 juin, on offrait un coq à saint Guy (dont le nom est à rapprocher de ceux de saint Gilles et de saint Gall) pour que celui-ci éloigne les démons. Dans le Poitou, et dans plusieurs autres régions de France, on sacrifiait un coq au moment d’inaugurer une maison, ou lorsqu’on en posait la première pierre. Ainsi, écrit Anadelle Xou, “tour à tour, le coq représente la virilité, la fécondité, le courage, la vaillance au combat. Animal vainqueur, il est celui qui triomphe aussi de la mort et qui chante la résurrection quand s’achève la nuit peuplée de fantômes, qu’il rejette dans l’autre monde” 7

La fête de la moisson

Revenons à l’Erntedankfest. Après l’arrivée de la couronne, un « repas de la moisson » (Erntemahl) réunit toute la famille, avec les domestiques et les voisins. C’est l’occasion de manger des plats spécialement réalisés à cette occasion : coq au vin, « gâteaux de la moisson » (Erntekuchen), etc. La coutume veut que le maître de maison) offre de la bière à volonté (la fête porte parfois le nom d’Erntebierfest). Au Danemark, on mange de la compote de pommes, du lait aigre et des noix. En Suède, après le dîner, on allume de grands bûchers comparables aux feux de joie de la Saint-Jean. Viennent ensuite les danses, qui se déroulent souvent dans une salle dont les murs ont été ornés de diverses maximes : Der Pflug regiert die Welt (« La  charrue dirige le monde ! »), Stadt und Land in Hand (« Ville et campagne, main dans la main »), Ehre sei dem Bauernstand (« honneur à la paysannerie »), Hast du Brot, so danke Gott (« Tu as du pain, remercie Dieu »), Heilig est Das Korn ! (« Sacré est le grain! »), etc. Ces danses, qui durent jusqu’au matin, comprennent d’abord une danse d’ouverture, solennelle, appelée Ehrentanz (« danse d’honneur »), qui est suivie de la danse générale tous les moissonneurs (Schnittertanz). Certaines danses, propre à la période des moissons, portent  des noms particuliers : Rüpeltanz, Kirmesbur, Hasermähn, Nääsmarsch, etc. D’Autres font intervenir des éléments insolites : ici un mouton, ailleurs un sabre, un baquet d’eau, un coq, etc.

Le lendemain, ou le dimanche suivant, après la « messe de la moisson », se déroulent toute un série de jeux concours : affrontements simulés, compétitions d’adresse, courses variées, tir aux oiseaux, « chasse aux œufs » (identiques à celles de Pâques), combats de coqs, courses de chevaux, etc. Nombre de jeux sont à comparer avec les jeux de printemps ou du mois de mai. Le tir aux oiseaux (Vogelschiessen), particulièrement prisé, pourrait être une survivance de rites religieux dont on trouve, à date ancienne, des traces chez plusieurs Peuples Indo-Européens.

La christianisation : fête de Vierge et Kermesse

Les traditions d’automne en Allemagne viennent visiblement de loin. Aussi peut-on douter (sur ce point) de ce que dit Tacite, lorsqu’il affirme, dans son De Germania, que les Germains célébraient le printemps, l’été et l’hiver, mais qu’ils ne connaissaient pas l’automne. Le mot allemand Herbst, « automne », dérive d’ailleurs du vieil-ht.all. herpist, qui est apparenté au grec karpos, « temps de la moisson » ; cette parente implique un terme « ancestral » commun. De très anciennes formules de prières ou de « bénédiction de la charrue » (Pflugsegen) nous sont également parvenues. La plus ancienne, daté des environs de l’an 1000, est un véritable hymne à la terre : Erke, Erke, Erke, der Erde Mutter […] Heil sei dir, Erdflur, der Irdischen Mutter ! / Sei du grünend in Gottes Umarmung / Mit Frucht gefüllt den Irdischen zu / Frommen ! L’Église fut donc très tôt confrontée à l’existence de ces traditions d’origine païenne. Après les avoir vainement combattues, elle s’efforça de les « récupérer » à son profit. Dans une lettre du 16 juin 601, adressée a l’abbé Mellitus de Franconie, le pape Gregoire Ier ordonne déjà que la fête de la moisson, « à l’occasion de laquelle les païens sacrifient beaucoup de bœufs aux démons », soit transformée en fête ecclésiastique (die dedicationis) ou en commémoration de quelque saint du calendrier chrétien.

Les prêtres chrétiens se sont d’abord efforcés de placer l’activité paysanne de l’été sous le patronage de la Vierge. Une « période mariale de fin d’été » a ainsi été instituée, entre l’Ascension (15 août) et la Nativité de Marie (8 septembre). Cette période de trois semaines reçoit en Bavière et en Autriche le nom de Frauendreizigger. On a en fait de bonnes raisons de penser que la fête de la Nativité de la Vierge, le 8 septembre, s’est substituée à d’anciennes festivités au cours desquelles on honorait la déesse Iduna (Idhunn), détentrice des pommes d’or de l’éternelle jouvence. Le récit de l’enlèvement d’Iduna par le géant Thiazi était pris comme représentant la fin de l’été et l’annonce des premiers frimas. Alors que dans le Nord de l’Allemagne, la fin de l’été est encore marquée aujourd’hui, début septembre, par des feux nocturnes et des processions de lanternes portées par des enfants (qui chantent alors des Laternen-Lieder), la fête de la Nativité de la Vierge reste une grande solennité dans les régions catholiques du Sud. Dans les Alpes, où la saison froide survient rapidement, c’est le 8 septembre que les troupeaux quittent leur alpage, où ils ont passé environ trois mois. A cette occasion, les bêtes sont fréquemment décorées de fleurs, de bouquets et de rubans. Il en va de même sur le versant français. Dans l’Isère, lorsqu’aucune bête n’est morte durant la saison, les bergers décorent la cheminée de leur chalet d’un sapin couronné de fleurs, et accrochent des guirlandes aux cornes des vaches. Dans le comté de Nice, à Saint-Dalmas, la vache « qui a donné le moins d’ennuis » se voit donner un collier d’edelweiss. Dans les Hautes-Alpes, la veille de leur départ, bergers et laitiers s’invitent mutuellement à manger des lasagnes et des beignets, et allument des feux pour annoncer leur retour a « ceux d’en-bas ».

L’Église a d’autre part repris à son compte la fête de la moisson. Dans la plupart des villages, l’Erntedankfest se déroule désormais une fin de semaine. La partie « profane » se déroule le samedi soir (repas, bals, etc.) et le dimanche après-midi (jeux, concours). Le dimanche matin se tient la messe de la moisson. L’église est alors décorée des plus beaux fruits, de légumes, de pommes la de terre, de grappes de raisin, de germes de blé, parfois même d’outils agricoles. Sur la place, on dresse des mâts de cocagnes ou des arbres : jeunes pousses de bouleaux (tyrol), chênes, tilleuls, etc.

En Bavière et en Autriche, c’est l’époque des grandes foires et des marchés aux bestiaux. Ces marchés saisonniers, parfois très spécialisés, étaient autrefois des « louées » : les domestiques et les servantes venaient y proposer leurs services, et c’était à cette occasion qu’ils étaient embauchés pour l’année à venir. Ces « louées » se déroulaient selon un rituel minutieux et donnaient lieu à bien des réjouissances. Aux marchés saisonniers, on donne localement des noms variés : Jahrmarkt (« marché annuel »), Freimarkt (« marché libre »), Kramermarkt (cf. Kramer, « mercier, marchand »), Purzelmarkt (cf. Purzel, « culbute »), etc. Mais l’automne est surtout l’époque des kermès, elles-mêmes couplées avec les foires et les marchés. Dans le sud de l’Allemagne, la grande kermesse de septembre représentait jusqu’au début de ce siècle une date essentielle en milieu rural. Dénommée tantôt Kirmes, tantôt Kirchmesse, Kirchweih ou Kirchtag, elle porte aussi dans les dialectes locaux, des dénominations comme Kerb (Hesse, Rhénanie), Kirbe (Souabe), Chilbe (pays alaman), Kerwa (Franconie orientale), Kirwa (Egerland), Kirta (Bavière, Autriche, Tyrol), Kilbi, etc. Ce mot « kermesse » (allemand Kirmes) a une résonance ecclésiastique ; il semble provenir de Kirchmesse, « messe d’église ». Son étymologie reste toutefois controversée. A l’origine, c’est surtout une grande fête populaire destinée à clore l’année rurale et à célébrer la fécondité de la terre. La kermesse a fréquemment été représentée, depuis le XVe siècle au moins, sur des peintures et des gravures. Traditionnellement, elle dure plusieurs : en général, le samedi, le dimanche et le lundi – mais elle peut se prolonger jusqu’au mardi, voire jusqu’au mercredi. La première journée est le plus souvent passée en famille. Après quoi un défilé de musiciens donne le signal des réjouissances populaires : danses, courses, jeux. Il y a aussi des déguisements, ce qui fait parfois de la kermesse d’automne une sorte d’« équivalent » du carnaval de printemps.

Dans le Nord de l’Allemagne, les festivités qui, dans le Sud, se déroulent le 8 septembre, coïncident plutôt avec la Saint-Michel, le 29 septembre. C’est à cette date que se déroule la kermesse ou le Kirchtag. Toutefois, pour des raisons pratiques, la fête est généralement fixée au premier dimanche suivant la Saint-Michel, soit, presque toujours, le premier dimanche d’octobre. (Cette coutume ecclésiastique avait été reprise par le IIIe Reich, qui avait institué à l’échelle nationale une « Journée du paysan allemand », Tag des deutschen Bauers, le premier dimanche suivant la Saint-Michel). En certains endroits, la fête a été placée sous le patronage d’un autre saint. Il s’agit en général de saint Martin, que l’on fête tardivement (en novembre). Le dîner de fête comprend obligatoirement l’« oie de saint Martin » (= le cygne de Wotan). Pour bien marquer que l’année rurale se termine, tant à la Saint-Michel qu’à la Saint-Martin, la coutume veut que l’on achète de nouveaux vêtements. En Forêt-Noire, c’est à l’automne qu’on sortait autrefois les « blouses fraiches », tandis que, dans le Mecklenbourg, les filles recevaient leurs nouvelles robes. Dans certains villages de Franconie orientale, la Saint-Martin est l’occasion d’une grande kermesse appelée Märteskerwa (« kermesse de Martin »). En Souabe, on connaît le Martinsmarkt (« marché de Martin »).

La fête de saint Lambert (Lambertus), évangélisateur au VIIe siècle de la région de la Moselle, le 17 septembre, est surtout célébrée en Basse-Saxe et en Westphalie. Comme la Saint-Martin et la Saint-Michel, elle correspondait autrefois à la période des « louées ». Le soir, les enfants organisent des « processions de lanternes » (Laternenumgänge). La région de Munster, en Westphalie, semble avoir été le centre de ce culte. Des refrains traditionnels, surtout enfantins, sont attestés : Lambertus soll liäwen / he het uns so laiw / we dot nich will lauwen / dat is’ n rechten Slaif

L’« Oktoberfest » de Munich

Apparemment rattachée aux festivités automnales, la célèbre « fête de la Bière », à Munich, est en réalité d’origine relativement récente. Elle a été instituée au début du XIXe siecle. Lors du mariage du futur Ludwig Ier de Bavière et de la prince Thérèse de Saxe-Hildburg hausen, le 12 octobre 1810, un officier de la Garde nationale du nom de Franz Baumgartner eut l’idée, pour célébrer l’événement, d’organiser une grande course de chevaux. Celle-ci eut un énorme succès, et fut suivie d’un banquet militaire au cours duquel on décida de nommer Theresienwiese (« prairie de Therese »  en hommage à la jeune princesse) l’endroit où elle s’était déroulée. La décision fut également prise de renouveler l’expérience tous les ans. L’année suivante, une nouvelle course de chevaux se déroula sur les lieux, avec toujours le même succès. A partir de 1818, on commença à dresser sur la Theresienwiese (qui porte toujours aujourd’hui ce nom – que les Munichois abrègent  sous une forme dialectale : d’Wies’n) de grandes tentes de toile pour abriter spectateurs. Peu à peu, la fête s’instaura sous la forme qu’on lui connaît. Les courses de chevaux disparurent, et c’est la bière que l’on se mit à célébrer. L’Oktoberfest a eu lieu depuis presque tous les ans, sauf en 1923-1924 en raison de l’inflation (un litre de bière coûtait 21 millions de marks), sauf également en période de guerre. Après la seconde Guerre mondiale, elle a repris en 1949.

Au début, la fête durait une seule journée. Sa durée est ensuite passée progressivement à une semaine. Aujourd’hui, la fête dure quinze jours, commence en septembre et s’achève le premier dimanche d’octobre. En général, elle commence par une grande « procession », dont l’origine remonte aux festivités qui, en 1835, célébrèrent les noces d’argent de Ludwig Ier et de son épouse. Le premier dimanche, une parade se déroule devant le Maximilianeum, siège du Parlement bavarois, et le maire de la ville annonce solennellement le début des réjouissances (dont la préparation a commencé dès le début de l’été). Au fil des années, l’Oktoberfest a néanmoins perdu beaucoup de son caractère. Attirant aujourd’hui une multitude de touristes de toutes nationalités, elle est surtout devenue l’occasion d’une gigantesque beuverie !

Dans les régions viticoles allemandes, la fête de la moisson est évidemment remplacée par une fête des vendanges. C’est le cas notamment en Moselle, en Basse-Autriche, en Styrie, dans la région de Vienne, etc. La aussi se déroulent de grandes processions solennelles.

Les chevaux qui ont amené au pressoir les dernières grappes sont décorés avec des guirlandes et des bouquets, on leur met des clochettes au cou, etc. A Perchtoldsdorf, près de Vienne, une grande fête est organisée le 6 novembre, jour de la Saint-Léonard. Des traditions particulières se déroulent, auxquelles on donne le nom de Hüatabumzug ; elles remontent, semble-t-il, à l’époque de la lutte contre les Turcs. On chante aussi des « chansons d’adieu à l’été“ : Der Summer is aus / I muass abi ins Tal… Dans les régions où il n’y a ni vignes ni céréales, les fêtes d’automne sont évidemment de moindre importance. Quelques « solutions de remplacement » ont quand même été trouvées. Dans la région de le Sarre, on célèbre la « moisson des pommes de terre » (Kartoffelernte).

Angleterre : « Thanksgiving for the harvest »

Les traditions anglaises de la moisson sont très semblables à celles des régions germaniques continentales ; les unes et les autres dérivent de toute évidence d’un modèle commun. L’Erntedankfest correspond au Harvest Festival (« festival de la moisson »), lui aussi accompagné de remerciements solennels et d’« actions de graces » (Thanksgiving, mot à mot : « remerciements pour le don »). Une fois la moisson terminée et les dernières gerbes chargées sur les carrioles, les moissonneurs reviennent au village en chantant : We have ploughed, we have sowed / we have reaped, we have mowed / We have brought home every load / Hip hip hip, harvest home ! La aussi, l’Église a christianisé les anciennes traditions. Dans les villages, les cloches sonnent à la volée pour saluer la fin de la moisson. Celle-ci commence souvent par une journée à laquelle on donne le nom de Lammas-tide, terme représentant une corruption d’une vielle expression anglo-saxonne, Llaf-maesse ou lof Mass. La moisson terminée, les gerbes sont solennellement bénies à l’église, et l’on façonne des croix avec de la paille tressée. Les femmes chantent des refrains tels que : We plough the Fields and scatter the good seed on the land. La messe de Harvest Festival, toujours célébrée aujourd’hui, est l’une des rares auxquelles chacun se fait devoir d’assister. En 1843, R.S. Hawker, vicaire de la paroisse de Morwenstow, en Cornouaille, eu l’idée de proposer à ses ouailles de recevoir le Saint-Sacrement sous la forme de « pain fabriqué avec la nouvelle récolte ». Cette initiative fut très bien accueillie et s’est étendue rapidement.

La divinité féminine de la moisson (ou l’« esprit de la moisson ») figurée par une poupée ou un bonhomme de paille se retrouve également chez les Anglais. Dans le Hertfordshire, on l’appelle the Mare ; dans le Kent, the Ivy girl ; en Écosse, the Maiden (« la jeune fille ») ou au contraire the Old Wife (« la vielle femme »). Dans le Nord-Est de l’Ecosse, où l’on parle encore de gaélique, elle est Cailleach (la « Vieille »). En Irlande, dans les environ de Belfast, on l’appelle Granny, surnom généralement donné aux vieilles femmes et aux grand-mères. Ailleurs, elle porte de noms tels que Harvest Queen (« reine de la moisson »), Kern Baby (ou Corn Baby), Kern Dolln, the Necke, etc.

Fabriquée à partir de la dernière gerbe de blé moisson (ou encore avec du blé coupé à l’endroit où il s’élevait le plus majestueux et le plus haut), la “poupée de la moisson” fait l’objet d’un certain nombre de coutumes rituelles. Dans le Northumberland, la harvest doll, poupée de paille façonnée grandeur nature et portant un costume traditionnel de la région, est fichée en haut d’une pique et promenée en triomphe dans tout le village, avant d’être installée à la place d’honneur sur les lieux où se déroule le repas collectif ou le bal. Dans le Pembrokeshire, au pays de Galles, elle est arrosée avec des baquets d’eau « lustrale ». Cet arrosage prend la forme d’un jeu : la harvest doll est portée à bout de bras par un garçon qui essaie, en courant, d’échapper aux « arroseurs ». S’il y parvient, il garde la « poupée » chez lui jusqu’au printemps suivant, date à laquelle la paillerai la compose est donnée à manger aux chevaux de labour, ou bien encore mêlée à la graine des semailles : manière symbolique, encore un fois, de lier entre elles les saisons de l’année. En beaucoup d’endroits, la Kern Baby est toujours fabriquée aujourd’hui ; on la place même parfois dans les églises. A Overbury (Worcestershire), on la symbolise par une petite corne d’abondance en paille tressée, qui rappelle des objets traditionnels de forme identique que l’on trouve aussi bien en Grèce qu’en Irlande.

Une autre coutume de la moisson, appelée Crying the neck, est bien attestée dans le Devon et semble avoir connu récemment un certain regain de faveur. Il s’agit d’une coupe collective des derniers épis à moissonner, tendant apparemment à en « partager la responsabilité » (l’ultime coupe équivalant à la mise à mort de l’« esprit de la moisson »). Une silhouette en paille est ensuite fabriquée avec les derniers épis, et tous les moissonneurs la font sauter en l’air en criant : The neck ! The neck ! The Neck ! (d’où l’expression Crying the neck). L’origine de ce mot teck (ou nack) est obscure. On a allégué un ancien mot norrois, et aussi le nom du nix, petit génie familier bien connu en Allemagne et en Scandinavie, qui, chez les Anglais, a fait donner au Diable le nom d’Old Nick. Les assistants, dans d’autres régions de l’ouest de l’Angleterre, crient aussi : Wee yen ! Wee yen !, formule également peu compréhensible, que l’on traduit tantôt par We have one ! (« on en a un ! »), tantôt par We end (= fin de la moisson). Dans les environs d’Ilfracombe, la coutume de Crying the neck est restée vivante tout au long du XIXe siècle. Le neck avait la forme d’une poupée, avec une jupe et une taille étroite. Crying the neck est aussi attesté en 1930 à Kingsbridge, en 1949 à Martinhoe, en 1962 à Breage (Cornouaille).

Après la fin de la moisson se déroule un repas de fête. Dans le Nord de l’Angleterre, ce repas reçoit le nom de Mell (=meal) supper, et la charrette qui apporte triomphalement la Kern Baby est dénommée Hockey Cart (son attelage est conduit par une jeune fille habillées en blanc). On retrouve le harvest supper (« souper de la moisson ») dans tout le pays. C’est une fête importante, à l’occasion de laquelle toute distinction de rang disparaît : maître et serviteurs, servantes et maître-valets y sont pour un soir à égalité. La femme du fermier et les plus jolies filles des environs servent à table. On mange et l’on boit beaucoup ; on mange et l’on chante plus encore.

Extrait du livre d’Alain de Benoist, Les traditions d’Europe

1 – Walter Cloos, L’automne, in Triades, été 1959, 96-98

2 – Haro n°2, été 1981, p.12
3 – Au village de France – Les traditions, les travaux, les fêtes, Roger Lecotté, Pierre-Louis Menon, éditions Bartillat

4 – Les fêtes en Provence, Aubanel, Avignon, 1982, p. 149

5 – Sagen, Sinnbilder, Sitten des Volkes, Widukind-Alexander Boß, Berlin, 1942, pp. 127-128)

6 – Sur ce sujet : Georg Kosche, Goldene Erntezeit, Heinrich Handel, 1937 ; W. Koller, wir feiern. Sonnenwende und Erntedank, Buchner, München, 1953 ; F. Stauber, Erntedank, Fährmann, Wien, 1965 ; et Franz Koschier, Erntedankfest, Landesmuseum für Kärnten, Klagenfurt, 1977.

7 – Le chant des coqs, in Nostra Ier septembre 1983, 13

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