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Surveillance

Surveiller et punir. Le contrôle social à l’heure covidienne et post-covidienne

On n’a jamais autant parlé de société de surveillance que depuis que le gouvernement a instauré le « pass sanitaire ». Or, le coronavirus n’aura joué dans cette affaire qu’un rôle d’accélérateur. La surveillance est inscrite dans le projet libéral et le capitalisme mondialisé. Dans un livre bref et percutant en diable, "La société de surveillance, stade ultime du libéralisme" (La Nouvelle Librairie), Guillaume Travers en dresse la généalogie.
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ÉLÉMENTS : Qu’est-ce qui vous fait dire – sous-titre de votre livre – que la société de surveillance est le « stade ultime du libéralisme » ?

GUILLAUME TRAVERS. Mon but dans cet ouvrage est de mettre en lumière un impensé du libéralisme. Le libéralisme ambitionne d’émanciper l’individu des contraintes collectives. Mais il serait illusoire de croire qu’il marque la fin de toute forme de contrôle social. En vérité, il coïncide avec la transformation d’un type de contrôle social en un autre. Dans le monde prémoderne, le contrôle social est principalement informel : chacun respecte ses engagements, ou le domaine d’autrui, parce qu’il existe des relations de confiance personnelles, une éthique faisant appel à l’honneur, à la réputation de toute une lignée ou une communauté, etc. Bref, c’est l’insertion dans une communauté qui est garante de l’ordre social. Face à cela, le libéralisme est un processus de décloisonnement de l’individu, qui entend s’émanciper de toute attache communautaire. Dans un tel monde d’individus, la seule « liberté individuelle » ne suffit pas à maintenir un ordre social stable, à garantir le respect de la propriété ou des contrats : il requiert en parallèle le développement d’une vaste superstructure juridique impersonnelle. On rentre dans le monde des contrats écrits, des juristes, des notes de bas de page, des intermédiaires divers, etc. Un monde où ce n’est plus la relation personnelle qui est garante de stabilité et de confiance, mais la conformité à un ordre abstrait. Cette superstructure de contrôle est la première étape de la société de surveillance.

ÉLÉMENTS : Qu’est-ce qui distingue ce que vous appelez la « liberté des libéraux » de la conception classique de la liberté ? Et pourquoi la liberté en soi semble-t-elle être la propriété, pour ne pas dire le monopole, des seuls libéraux ?

GUILLAUME TRAVERS. Le terme de « libéralisme » est source d’énormément de confusions, car il suggère que les libéraux défendraient la « liberté » quand les anti-libéraux y seraient opposés. Une telle vision est intellectuellement intenable : le libéralisme est un produit de l’époque moderne (disons, pour simplifier, du XVIIIe siècle) quand le concept de liberté existe et est discuté depuis l’Antiquité. Il faut donc distinguer, ce que je fais dans l’ouvrage, une conception libérale de la liberté, qui s’oppose à une conception classique de la liberté. Classiquement, les libertés sont toujours le fruit d’une appartenance politique ou communautaire : à Athènes, je suis libre parce que je suis athénien. Ces libertés sont toujours concrètes, territorialisées, et ont pour contrepartie des devoirs. La liberté proclamée par les libéraux est au contraire purement individuelle, et donc détachée de toute communauté. À ce titre, elle est abstraite, universelle, identique pour tous les hommes, et sans devoirs (car les hommes en jouissent préalablement à toute insertion dans le monde social). Cette liberté peut apparaître comme infiniment plus étendue. C’est peut-être vrai dans l’abstrait, mais je soutiens que ce n’est pas vrai concrètement – précisément parce que ces libertés sont purement abstraites. Ainsi, on peut proclamer le droit à la vie, mais cela n’empêche pas les massacres. De manière plus générale, et pour les raisons expliquées plus haut, la montée du libéralisme a été concomitante avec l’essor des États centralisés et des très grandes entreprises qui, les uns comme les autres, ont de plus en plus corseté la vie humaine dans des normes juridiques, des processus abstraits et standardisés, des normes, etc.

ÉLÉMENTS : On associe la surveillance à Orwell, 1984, Big Brother, aux sociétés totalitaires. Or, les sociétés post-totalitaires ont mis au point des régimes de surveillance d’une autre nature. Qu’est-ce qui change des premiers aux seconds en matière de contrôle social et de surveillance ?

GUILLAUME TRAVERS. Avant de souligner les différences, il me semble utile de préciser ce que ces deux types de société ont en commun, à savoir leur vision de l’homme, leur anthropologie. D’un point de vue libéral, l’homme est un être dépouillé de toute appartenance nécessaire, de tout ancrage communautaire, de tout enracinement. Ainsi privé de tout ce qui le particularise, il n’est in fine plus qu’un être indifférencié parmi des milliards d’autres. On voit où cela mène subrepticement : à la limite, il n’est plus qu’un atome indistinct, un chiffre, un code-barres ou un QR code. Cette vision de l’homme que rien ne particularise est aussi celle des régimes totalitaires. Du point de vue du gouvernement chinois actuel, par exemple, chaque individu n’est plus qu’un identifiant numérique, dont le « score » (crédit social) monte ou descend chaque jour en fonction des codes qu’il scanne dans un endroit ou l’autre, des lieux où il est identifié par reconnaissance faciale, etc. Relativement à ces similarités, les différences sont de façade, et tiennent surtout dans les discours que ces sociétés tiennent sur elles-mêmes. Les sociétés « totalitaires » assument de broyer l’homme au profit de la totalité abstraite. Les sociétés libérales le broient par le déracinement et la dislocation des ancrages communautaires. Leur modèle est davantage Le meilleur des mondes que 1984. Mais les conséquences sont presque identiques et, sur le temps long, la convergence des deux modèles sera de plus en plus flagrante.

ÉLÉMENTS : Ce serait donc par un abus de langage qu’on parle de de sociétés libérales (alors qu’elles sont de plus en plus liberticides) et de sociétés ouvertes (alors qu’elles sont de plus en plus fermées) ?GUILLAUME TRAVERS. En un sens, oui. S’agissant du terme de « libéralisme », nous l’avons dit : cette philosophie proclame des libertés abstraites, qui ne sont souvent que de vains mots, sans portée concrète. Concernant le terme de « société ouverte », les choses sont un peu différentes. Le libéralisme, en brisant les appartenances communautaires, a peu à peu brouillé une distinction qui structurait toutes les sociétés traditionnelles : celle du proche et du lointain. Ainsi, dans la société médiévale par exemple, on ne se comportait pas de la même manière avec un voisin, ou un membre du même village ou de la même corporation, qu’avec ceux qui y étaient étrangers. En brouillant les domaines « proches » et « lointains », le libéralisme a effectivement « ouvert » des horizons nouveaux à l’individu, notamment des horizons géographiques : il est plus facile pour l’individu d’être migrant ou touriste, comme il est plus aisé pour l’entrepreneur de délocaliser sa production à l’autre bout du monde. En ce sens la société est plus « ouverte ». Mais cette ouverture a eu pour contrepartie une prolifération des contrôles formels, des superstructures juridiques, de la standardisation et de l’uniformisation, etc. In fine, le monde sera peut-être complétement ouvert, mais sous le contrôle d’un gouvernement mondial extrêmement procédurier. La diversité du monde, et les mille manières propres aux hommes de faire l’expérience concrète de la liberté auront disparues.

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