Mila

Soyons binaires : que fleurissent dix affaires Dreyfus par semaine!

En France il n’y a plus de pensée, il n’y a plus que des « camps », le sien (le bon), et celui des autres (le mauvais). Désormais, à chaque fait divers ou micro-événement, chacun est immédiatement sommé de prendre position, de choisir ce fameux « camp », de s’y tenir fermement et, si possible, d’en profiter pour invectiver celui d’en face, via les défouloirs « sociaux » du monde virtuel. C’est ce qu’on appelle en 2020 : le débat.
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L’hystérisation de l’expression, publique comme privée, sur les réseaux – sur fond de communautarisme compulsif et sous couvert de (très) relatif « anonymat » – produit ainsi une dizaine « d’affaires Dreyfus » par semaine sur lesquelles les internautes se plaisent à s’étriper jusqu’à épuisement. Dans ce tourbillon d’actualités qui se chassent les unes les autres, les invectives et même les menaces ont remplacé toute tentative d’argumentaire ou d’analyse, et semble croire avoir « gagné » celui qui parvient à « dégueuler » plus fort ou plus longtemps que son adversaire du jour, chacun ne réagissant plus que par stimuli pavloviens, « pour » ou « contre », « bien » ou « mal », « pouce levé » ou « pouce baissé ».

Dernier exemple en date, l’affaire « Mila » – du nom de cette adolescente botoxée, percée et ripolinée, au visage étrangement transhumaniste ayant eu des propos fort peu amènes sur l’Islam – sur laquelle tout le monde médiatico-politique a cru utile de s’exprimer et de choisir son « camp », si possible le moins nuancé qui soit. Encore une fois, pas de demi-mesure, pas de subtilité, surtout pas de recul : soit on « est » Mila (comme on était Charlie) soit on est un promoteur de l’obscurantisme islamiste, un « lèche-babouches », un traître à l’Occident chrétien (dont on est content d’apprendre qu’il existe encore), etc. Au-delà de cette alternative manichéenne et simpliste, point de salut ! Circulez, y’a rien à voir ! Choisis-ton camp camarade ! Il est des nôtres, il a twetté son « soutien » comme les autres ! Et peu importe que les farouches défenseurs de la liberté d’expression d’aujourd’hui soient les mêmes qui réclamaient hier au CSA la censure d’un – certes médiocre –chansonnier « anti-chrétien », et qu’inversement les actuels sourcilleux tenants du « respect dû aux religions » se tapaient sur les cuisses à l’écoute du dit chansonnier la semaine dernière… Billevesées que tout cela ! Car ce qui compte ce n’est pas la cohérence, et encore moins la promotion ou l’illustration d’idées ou de principes, mais c’est le « camp » et la défense de celui-ci.

Aboyeurs de tous les camps

Le culte de l’instantanéité, le besoin névrotique de réagir « à chaud », l’absence de tout filtre, de toute hiérarchie, de toute construction de la parole (les mots d’hier sont zappés par ceux d’aujourd’hui) ont ainsi peu à peu transformé « l’espace de liberté » qu’ont longtemps représenté les réseaux sociaux en vaste terrain de foire d’empoigne, de guérilla égotique où la « punchline » est devenu l’horizon indépassable. Tout le monde vocifère, personne ne s’écoute et on pense faire avancer son « camp » en le caricaturant à l’extrême, voire en le ridiculisant à grands coups de vulgarité et de simplismes à la limite de la débilité.

Tout autant que la censure – qu’elle provienne de l’État ou des multinationales du secteur –, cette tendance lourde – ces crispations partisanes étroites où la véhémence remplace la réflexion, et la hargne, l’analyse – contribue à « désarmer » le net en tant que possible « contre-pouvoir », utile et efficace, à le vider de sa potentialité subversive. Parce qu’avec la multiplication des aboyeurs de tous les camps, Internet n’est plus le lieu où l’on peut accéder à une information et à une réflexion divergentes, mais un simple défouloir à frustrations et pathologies diverses (ce qu’il n’était autrefois que marginalement). Ainsi, les réseaux sociaux apparaissent aujourd’hui plus néfastes que profitables, et un retour progressif à des supports plus structurés, où une pensée élaborée peut se bâtir et s’exprimer, du type « sites » classiques ou « blogs » apparaît nécessaire pour redonner à la vox populi un peu de dignité et de sérénité.

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