« Shakespeare, un Européen éminent. » L’analyse limpide d’Henri Suhamy

Lire ou ne pas lire Shakespeare ? Le lire évidemment, plus que jamais. À ceux qui en douteraient, on ne saurait trop conseiller la lecture du dernier paru des « Longue mémoire » de l’Institut Iliade : Shakespeare et l’Europe. Son auteur, Henri Suhamy, professeur des universités, connaît son sujet sur le bout des doigts, mais jamais son érudition n’alourdit la lecture. Au contraire, elle lui permet de révéler avec plus d’aisance encore toutes les facettes du dramaturge et du poète. Un bonheur de lecture.
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ÉLÉMENTS : Shakespeare et l’Europe ! Voilà une approche curieuse, non pas tant du point de vue de l’Institut Iliade que du point de vue de l’auteur d’Henri V. Pourquoi une telle approche ?

HENRI SUHAMY. La malicieuse mention d’Henri V fait penser au patriotisme de l’auteur et jette un doute sur ses attaches continentales. Aujourd’hui le casus belli qui a déclenché la guerre de Cent Ans apparaît contestable, y compris aux Anglais, et la pièce de Shakespeare le laisse entendre. Cependant, outre que l’inclination patriotique produit des morceaux de bravoure à tous les sens du mot, dont un auteur dramatique ne saurait se passer, il n’est pas incompatible avec l’appartenance à la civilisation européenne. Quoi qu’en disent les idéologues et les technocrates qui compensent leur vacuité culturelle par l’exaltation de l’utopie fédéraliste, l’amour de la patrie n’est pas synonyme de haine héréditaire et agressive. Contrairement aux autres continents où la structure tribale n’a pas partout disparu, l’Europe s’est peu à peu constituée en nations. Le sentiment national, le dévouement à son service, la fierté d’appartenir à une grande famille qui n’est pas étroitement ethnique, héritière d’un patrimoine d’une richesse inaltérable, ne s’accompagne pas a priori d’hostilité à l’égard des voisins. En Europe, le patrimoine en question est largement partagé dans le domaine de la religion, de l’histoire, de la morale, des arts, de la littérature, de l’imaginaire collectif.

Un souffle épique traverse les pièces historiques de Shakespeare, et la mise en valeur de l’héroïsme par l’éloquence propre à la poésie théâtrale n’a pas de visée mesquinement polémique. De ce côté-ci de la Manche, on peut honorer Jeanne d’Arc sans ressasser l’argumentaire qui vise la perfide Albion. À la fin d’Henri V, le roi d’Angleterre épouse la princesse française Catherine de Valois, dont plus tard, la liaison romanesque avec son serviteur gallois Owen Tudor fit d’elle la trisaïeule d’Élisabeth Tudor, ce que savaient les contemporains de Shakespeare.

La plus illustre des épopées donne un exemple de magnanimité. L’Iliade se termine sur les funérailles d’Hector, l’ennemi auquel les Grecs eux-mêmes rendent hommage, comme le fait Shakespeare dans Troïlus et Cressida, où la scène émouvante des adieux d’Hector à Andromaque s’inspire directement d’Homère.

ÉLÉMENTS : Qu’est-ce qui rattache Shakespeare à l’âme de notre continent (les mauvaises langues vous diraient que la Grande-Bretagne s’en est détachée il y a un demi-million d’années) ? Sont-ce les sources d’inspiration, les modèles, les personnages, depuis Plutarque ? Ou autre chose encore ?

HENRI SUHAMY. Réponse paradoxale : c’est l’Angleterre qui a fait de Shakespeare un Européen éminent. L’évangélisation des îles britanniques a commencé dès l’époque romaine, elle a continué après l’arrivée des envahisseurs germaniques, puis la conquête normande a achevé de donner à l’Église catholique la même présence que sur le Continent. La langue anglaise vient d’un métissage entre le vieil allemand et le vieux français, enrichi d’emprunts au latin et au grec. Une grande partie de la littérature anglaise du Moyen Âge s’est inspirée de ce qui s’écrivait sur le Continent. Même les règles de la versification pratiquée par Chaucer et ses successeurs, parmi lesquels figure Shakespeare, viennent en partie de France et d’Italie. Le latin a occupé dans l’enseignement la même place qu’en Europe. Érasme a séjourné à Londres et a participé à la renaissance du grec. Du temps d’Élisabeth Ière, elle-même grande érudite, l’aristocratie et une grande partie de la bourgeoisie se faisait donner des leçons de français et d’italien par des précepteurs anglais ou continentaux. Quand William Caxton a fondé en 1472 la première imprimerie anglaise, il a publié un grand nombre de traductions de textes anciens et modernes, surtout écrits en latin, en français et en italien. Certains grands classiques grecs ont été traduits en anglais à partir de leur version française. Shakespeare a lu Plutarque dans la traduction de Thomas North, tirée du texte français d’Amyot. Il a lu Montaigne dans une traduction publiée en 1603. Il a peut-être pu lire certains textes écrits ou traduits en français, qui lui ont servi de sources. Certaines viennent d’auteurs de nouvelles tels que Boccace, Cinzio ou Bandello. Il a probablement été dans sa jeunesse un autodidacte avide de lectures. On sent dans ses nombreuses références à la mythologie ancienne une sorte de fraîcheur d’esprit qui fait que toute la substance littérale et symbolique des dieux et des héros gréco-latins s’est imprimée dans son imagination créatrice.

ÉLÉMENTS : En quoi l’Europe est-elle redevable à Shakespeare ? Et inversement ?

HENRI SUHAMY. L’influence de Shakespeare sur l’art et sur la littérature en Europe s’est exercée sur plusieurs étages. Il a inspiré les peintres, les sculpteurs, les musiciens, les chorégraphes, en leur fournissant des sujets et des livrets. Il a influencé les auteurs dramatiques tels, entre autres, que Schiller, Kleist, Hugo, Musset, Claudel, et même Brecht. En Allemagne, grâce aux remarquables traductions publiées pendant l’époque romantique, il est considéré comme un classique de la littérature nationale. Ses œuvres ne sont pas seulement représentées sur la scène, on les lit. De nombreux écrivains et même des philosophes ont trouvé dans ses textes de quoi éclairer et alimenter la pensée. Il ne faut pas oublier qu’il a également écrit des poèmes qui arrivent à un total d’environ cinq mille vers, de même niveau que ses œuvres théâtrales. On l’étudie dans les universités, et de nombreuses sociétés savantes lui consacrent des colloques. On publie sur lui des ouvrages qui vont de la vulgarisation à l’exégèse. On cite partout des quantités de phrases en forme d’aphorismes ou d’adages que l’on trouve dans son œuvre et que quelquefois on ne trouve pas, mais qu’on lui prête. Certains de ses personnages fournissent des prénoms aux enfants. Il en résulte aussi que la gloire de Shakespeare ne rapetisse pas les autres grands auteurs dramatiques. En partie grâce à lui, la littérature théâtrale est mise à la même hauteur que l’épopée, la poésie, le roman ou l’essai. Les grands classiques français, de même que, en plus de ceux qui ont été cités plus haut, des auteurs comme Goldoni, Pirandello, Lope de Vega, Calderón, Tchékhov, Ibsen, liste non limitative, bénéficient à juste titre du prestige qu’il a donné à l’art dramatique. Quant à ce que Shakespeare doit à l’Europe, il en a été question plus haut, et son importance est considérable si l’on établit le bilan de tout ce qu’il a directement emprunté aux auteurs continentaux pour en tirer des scénarios, et plus encore tout ce qui nourrit la pensée, l’imagination, la vision du monde, à savoir la religion, la mythologie, l’Histoire, la légende.

ÉLÉMENTS : Comment expliquez-vous la difficulté française à faire bon accueil, du moins jusqu’au XIXe siècle et aux Romantiques, au théâtre de Shakespeare ? Les Français ne le découvriront-ils pas par le biais de l’Allemagne ?

HENRI SUHAMY. Les explications sont simples et naturelles. On pourrait presque s’étonner de ce que Shakespeare ait réussi à faire sa percée en France. À l’obstacle linguistique, en un temps où l’anglais n’avait pas supplanté le français en tant que moyen de communication international, et à l’esthétique d’un auteur non seulement étranger mais paraissant quelque peu barbare, les jugements accablants de Voltaire ayant répandu ces préjugés, à la complexité de ses intrigues, à la difficulté de son style et de sa pensée s’ajoutent les difficultés inhérentes à l’art théâtral, qui a besoin d’un lieu, d’acteurs, de costumes, de décors et donc de mises de fonds. À l’époque où ils n’étaient pas subventionnés, les directeurs de théâtre vivaient dans la crainte d’un échec ruineux. Shakespeare n’est pas seulement le plus célèbre des auteurs dramatiques, il est aussi le plus coûteux. C’est par dizaines qu’on compte le nombre de personnages dans certaines de ses pièces. C’est pourquoi jusqu’aux premières années du XIXe siècle on n’a joué en France que des adaptations abrégées et édulcorées de quelques-unes de ses œuvres. L’Allemagne a peut-être contribué indirectement à l’établissement de Shakespeare sur la scène française. Le mouvement Sturm und Drang – Tempête et passion, mais Drang suggère aussi une poussée irrésistible – a contribué à la naissance du romantisme en Europe, et ces deux notions sont souvent associées à l’auteur de La Tempête. Faire de lui un précurseur du romantisme résulte d’une extrapolation contestable, mais elle a eu le mérite de faciliter son introduction en France. Y ont contribué le travail des traducteurs et l’enthousiasme des acteurs et actrices, auquel a fait écho celui du public. Il est significatif que l’une des traductions les plus souvent jouées naguère a été réalisée par l’un des fils de Victor Hugo, ce dernier étant l’auteur d’un ouvrage magistral sur la vision poétique de Shakespeare.

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