Par ses déclarations sur le réarmement et l’accroissement de son poids au sein de l’Union européenne (UE), Berlin ne cache plus sa volonté de défendre ses intérêts propres et d’assumer une politique de puissance. Quant à la présidente du conseil italien, Giorgia Meloni, celle qui fut longtemps présentée comme une contemptrice de l’Union européenne, elle a su s’imposer comme une interlocutrice sérieuse à Bruxelles, tout en maintenant des liens privilégiés avec la Maison Blanche. Au milieu des bouleversements mondiaux, la France semble reléguée au rang de commentateur. Avec le retrait – partiel ? – des États-Unis, l’Europe est à la croisée des chemins. La question est simple : quel ordre va-t-il succéder à la pax americana ? Une pax franco-germanica comme on la souvent cru et espéré à Paris ? Ou alors une pax italo-germanica ne coupant pas le cordon ombilical avec le maître étasunien ? Tout semble indiquer que c’est vers cette deuxième hypothèse que nous nous dirigeons.
Le monde qui vient
À la fin du XIXe siècle, le déclin de la pax britannica – fin des guerres de la Révolution et de l’Empire mettant un terme à la rivalité franco-britannique – est l’une des raisons du déclenchement de la Première Guerre mondiale. À l’époque, les grandes nations se lancent dans une quête de puissance pour dominer leurs rivales.
Rompant avec la volonté de limiter l’Allemagne à sa vocation continentale, Guillaume II met en place la Weltpolitik pour faire de son pays un « grand » du monde, notamment par l’expansion coloniale. Pour accomplir son souhait, l’empereur s’appuie sur l’amiral Tirpitz et se constitue une imposante Kriegsmarine. Auteur du Monde confisqué : essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle)[1], l’économiste et historien Arnaud Orain affirme que cette montée en puissance continue « jusqu’à cet « apogée » dans les années 1930 d’une Allemagne nazie pressée d’accaparer des terres à l’Est et de détruire des populations, mais aussi avec les replis des autres pays européens sur leurs silos impériaux[2] ».
Aujourd’hui, nous retrouvons une situation semblable avec d’anciens (États-Unis, Russie) et de nouveaux acteurs comme la Turquie, la Chine ou encore l’Inde. Dans un monde où la baisse de rendement des capitaux se conjugue à une course pour s’emparer des ressources – hydrocarbures, terres agricoles, terres rares et minerais stratégiques – et de nouveaux débouchés, les plus forts tentent de s’emparer des plus faibles pour les dominer, les piller, puis les ranger sous leur coupe.
L’ère des promesses libérales, d’ouverture et d’enrichissement généralisé par le « doux commerce » (que ce soit pour les États, pour les entreprises privées ou pour les individus) se termine. Nous avons sous nos yeux un monde fermé et fini avec une concurrence féroce pour avoir la main sur des ressources naturelles en quantité limitée. Les objectifs sont clairs : consolider la résilience des États et faire advenir des modèles autarciques dans des secteurs stratégiques comme l’industrie, l’énergie ou la souveraineté alimentaire. Tous les acteurs nationaux doivent préempter la possibilité de monopoliser des ressources, des routes maritimes, des portions d’océan, l’espace, le cyberespace, etc.
C’est donc dans cette nouvelle configuration du monde que les pays européens sont appelés à évoluer. Pourtant, à la suite des déclarations du président Trump sur le Groenland, les différentes réactions des Européens nous ont renseignés sur la force du lien transatlantique. « Bien sûr, l’Europe doit faire plus pour sa défense. Et nous le faisons », assure Margus Tsahkna, ministre des affaires étrangères de l’Estonie. Mais « on doit travailler avec les États-Unis. C’est un lien existentiel [pour mon pays] », ajoute-t-il. Citons aussi Mark Rutt, le Secrétaire général de l’OTAN : « Si quelqu’un pense encore ici que l’Union européenne ou l’Europe dans son ensemble peut se défendre sans les États-Unis, continuez de rêver. Nous ne le pouvons pas, nous avons besoin les uns des autres ! »
Concernant les « grands » d’Europe, si Macron joua la carte de la résistance, l’Allemagne et l’Italie réagirent de manière beaucoup plus timorée. Si la diplomatie romaine n’a pas failli dans son soutien au Danemark, elle l’a fait de manière discrète, cherchant avant tout à éviter de froisser Washington. Même chose pour les Allemands qui ont choisi de préserver leur relation avec leur premier partenaire commercial. « Il est important que l’Union européenne maintienne les canaux de dialogue ouverts et fasse pression pour une désescalade », a averti Peter Leibinger, le président de la Fédération de l’industrie allemande. Alors pourquoi de telles réactions ?
La dépendance de l’Allemagne vis-à-vis des États-Unis
Dès 1945, sur les décombres d’une Europe exsangue, les États-Unis nouent des liens capitalistiques avec l’Allemagne. Au nom de la lutte contre le communisme, ils placent ensuite le pays sous la protection de son parapluie nucléaire. De fait, l’Allemagne devient le principal cheval de Troie de la domination américaine sur le continent.
Après les tentatives infructueuses du général de Gaule pour former un duo franco-allemand indépendant des États-Unis, l’Allemagne conçoit au fur et à mesure des années une stratégie pour asseoir sa position de première puissance économique continentale. Comme souvent avec elle, la conquête se fait à l’Est. « Alors que l’OTAN s’étendait à l’Est, écrit Marc de Sovakhine, l’Allemagne parvint à imposer, dans la foulée de l’embryonnaire Ostpolitik lancée par le chancelier Willy Brandt dans les années 1970, l’élargissement de l’Union européenne (UE) aux pays d’Europe centrale et orientale (PECO) afin d’y externaliser ses chaînes de valeur industrielles et d’y puiser une force de travail abondante laissée en jachère par l’effondrement du bloc communiste[3]. »
Plus tard, George Bush accepte la réunification à l’unique condition du maintien de l’Allemagne entière dans l’OTAN, ce qui est fait en 1990. Cet évènement fait à nouveau de l’Allemagne la puissance centrale en Europe. Avec l’élargissement de l’UE, elle reconstitue la Mitteleuropa qui faisait déjà sa force avant 1914. Tant vanté par les élites françaises des années 1990-2000, le « miracle » allemand s’appuie sur plusieurs éléments : une exploitation méthodique des pays d’Europe centrale et de l’est ; une subordination envers les États-Unis pour sa protection et les débouchés[4] ; une Union européenne alignée sur ses intérêts (zone monétaire adossée à la valeur du Deutschemark) ; une énergie russe peu chère.
Mais le déclenchement de la guerre en Ukraine et la mise hors service des gazoducs Nord Stream sont des révélateurs que le colosse allemand avait des pieds d’argile. « La production de l’industrie manufacturière a ainsi poursuivi sa chute, note Marc de Sovakhine, en particulier dans les secteurs-clés les plus exportateurs (automobile, machines-outils et chimie), tandis que les surcapacités productives étaient estimées en 2025 à 8-12 % et jusqu’à 20-30 % dans les secteurs les plus en crise (chimie, certaines branches auto et mécanique). » Redoutant la fermeture du marché américain, l’Allemagne plie le genou à de multiples reprises devant son suzerain américain. Entre protéger ses propres intérêts ou ceux de l’Europe, l’Allemagne a vite choisi. Elle accepte alors l’« accord sur le transfert des données des Européens (privacy shield) et l’achat de gaz naturel liquéfié plus coûteux que le gaz russe sous le mandat de Joe Biden, puis hausse asymétrique de 15 % des droits de douane (Turneberry deal) et hausse des budgets militaires des pays de l’OTAN, corrélée à des achats d’armements américains, sous le mandat de Donald Trump ».
Depuis 2022, l’ambition de l’Allemagne a changé concernant la défense. C’est dans cet esprit que s’inscrit le Zeitenwende (« changement d’époque »), du nom donné le 27 février 2022 par l’ancien chancelier allemand Olaf Scholz à la révision de la posture géostratégique allemande. On annonce alors la levée d’un « fonds spécial » de 100 milliards d’euros pour moderniser l’armée allemande (die Bundeswehr). Depuis l’arrivée du nouveau chancelier, Friedrich Merz, les ambitions ont encore gonflé et les annonces concernant une augmentation massive du budget militaire s’enchaînent.
Bruno Alomar, haut fonctionnaire à la Commission européenne, parle de l’UE comme du « levier d’Archimède » de l’Allemagne. « Avec les personnes, explique Alomar, puisque tant le Parlement européen (Manfred Weber) que la Commission (Ursula von der Leyen), et plus généralement l’UE dans son intégralité, n’ont jamais été aussi allemands. […] L’ordo libéralisme, d’essence germanique, reste l’ADN de l’UE. L’Allemagne sait l’utiliser. Contre la France notamment. En combattant bec et ongles l’idée de préférence communautaire en matière d’armement soutenue en vain par la France. […] En militant pour un contrôle par la Commission – entendez par Berlin – des exportations d’armement. En un mot, en cassant l’équilibre bâti par la France entre des besoins opérationnels, une vision politique, des capacités industrielles.[5] »
Le renforcement du poids de l’Allemagne au sein de l’Otan est l’autre symbole du maintien de l’Europe dans le giron atlantique. Bruno Alomar relève que « l’Allemagne comprend qu’il est industriellement et commercialement vital pour la mue qu’elle veut effectuer de contrôler la définition des besoins capacitaires de l’Alliance ». En plus d’y placer ses hommes, Berlin donne toute confiance à l’organisation : « Elle [l’Allemagne] se montre prête – comme la presse anglo-saxonne et une partie des dirigeants français qui demandent depuis des décennies que l’Allemagne endosse un rôle politique à la hauteur de sa puissance économique l’y poussent – à prendre le relais d’une Amérique obnubilée par la lutte avec la Chine pour l’hégémon. L’ambassadeur américain à l’Otan, Whittaker ne déclarait-il pas il y a quelques semaines qu’un allemand pourrait remplacer le traditionnel américain à la tête du commandement européen de l’Alliance (SACEUR) ? »
Encore faut-il avoir les moyens de ses prétentions. Le mouvement de transformation partiel de l’industrie allemande en industrie de défense est en marche. Pour cela, l’Allemagne peut compter sur son champion national : Rheinemetall. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, l’action du groupe a bondi de près de 2 000 %. Quant à son objectif, le groupe ne s’en cache pas et souhaite devenir le leader de la défense en Europe. Pour cela, il multiplie les accords avec des partenaires européens (l’italien Leonardo) ou extra-européens (les Américains Lockheed Martin pour le F-35 ou encore Anduril, navire amiral de la convergence entre la tech et l’industrie de défense américaine).
Giorgia Meloni, princesse de l’euro-atlantiste
Bientôt quatre ans après son arrivée à la présidence du Conseil italien, Giorgia Meloni, celle que l’on disait « populiste », « illibérale » et « postfasciste », a réussi son pari : rassurer l’Europe et les marchés. Cette stratégie de double langage, mêlant orthodoxie économique et défense de la civilisation occidentale, lui a depuis permis de s’imposer comme l’idole des droites libérales et conservatrices du continent.
Pour cela, il a fallu montrer patte blanche. En 2019, elle prend la parole à la convention du parti républicain américain (CPAC), aux côtés de Marion Maréchal et Nigel Farage. Puis devient, un an plus tard, la présidente du parti des Conservateurs et Réformistes européens (ECR). Elle justifie alors ce changement en prenant ses distances avec son ancien euroscepticisme affirmé et en adhérant à l’idée qu’elle pouvait mieux défendre les intérêts italiens au sein des institutions européennes[6]. Le recentrage européiste et atlantiste est en marche. En 2021, elle rejoint le think tank américain Aspen Institute, dont la section romaine est fréquentée par des figures comme Biden – alors vice-président de Barack Obama. Fait marquant, en octobre 2022, immédiatement après sa victoire électorale, elle déclare sa solidarité avec l’Ukraine et s’inscrit dans la ligne du précédent gouvernement à Rome, dirigé par Mario Draghi, ancien directeur de la Banque centrale européenne (BCE).
Rappelons qu’en octobre 2016, alors Première ministre et présidente de Fratelli d’Italia, elle avait déclaré : « La décision de déployer des troupes de l’OTAN, y compris italiennes, en Lettonie à partir de 2018 est une idiotie digne de la politique étrangère ratée de Barack Obama. L’Europe et l’Italie n’ont aucun intérêt à créer un climat de guerre froide avec la Russie, et de plus cette provocation est stratégiquement inefficace pour contrer une hypothétique situation de conflit. » Dans son autobiographie, Je suis Giorgia, dont l’édition anglaise est préfacée par Donald Trump Jr, elle écrivait encore : « La Russie fait partie du système de valeurs européennes, elle défend l’identité chrétienne et combat le fondamentalisme islamique. »
Mais après tout, comme dit l’adage : « L’Italie commence les guerres dans un camp et les finit dans l’autre ». Meloni accomplit désormais tranquillement sa mue atlantiste en coupant définitivement les ponts avec la Russie (l’un des plus grands fournisseurs d’énergie du monde), puis en liquidant les relations commerciales privilégiées la Chine. Luigi Di Gregorio, politologue et directeur scientifique de la fondation Fare Futuro, décrit ainsi ce changement : « Elle n’a jamais tenu des propos excessifs sur Poutine, comme Salvini, mais il pouvait y avoir des doutes sur son atlantisme. Elle sait que le risque de marginalisation politique est là, et ses positions l’aident à construire une stature plus consensuelle. La transition du souverainisme au conservatisme, en cours depuis des années, est la base qui rend crédible son discours. » Meloni est emblématique d’un mouvement de fond sur le continent : l’européanisation des nationalismes. Ce « néo-nationalisme » se présente comme une convergence, au niveau européen, sur la question migratoire, de l’insécurité et autour de la bataille culturelle sur les « valeurs » sociétales.
Mais pour être crédible à Bruxelles, il fallait donc gagner son brevet européen de respectabilité. L’examen consiste à prouver que l’on respecte deux choses : l’austérité et l’atlantisme. « Sitôt installée au palais Chigi, écrit Benoît Bréville, elle a concocté un budget de rigueur, taillé dans les dépenses sociales et mis en sourdine ses critiques contre le carcan de Bruxelles — autant d’impératifs pour obtenir la manne du plan de relance (191 milliards d’euros d’ici 2 026). Elle a affirmé son attachement à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), réclamé des sanctions plus drastiques contre Moscou, des armes plus sophistiquées pour Kiev[7]. » Examen réussi[8] ! « Il n’y a pas plus militante pour l’Europe et pour l’euro que Giorgia Meloni », se réjouit Alain Minc (FigaroVox, 8 juin 2023). « Aujourd’hui, elle défend Kiev avec passion dans tous ses discours. On ne l’entend plus critiquer ni l’Union européenne ni l’OTAN. En quelques mois, elle s’est débarrassée de son image extrémiste », assure Dominique Reynié (Le Figaro, 11 juin 2023).
« Funambule de la relation transatlantique[9] », Meloni est devenue la partenaire privilégiée en Europe des Américains – elle a été la seule parmi les chefs de gouvernement européens à recevoir une invitation de la Maison Blanche pour la prise de fonctions de Trump. La « vice-régente de l’empire[10] » obéit le doigt sur la couture du pantalon à ses patrons. Ainsi lorsque Trump malmène Zelinsky dans le Bureau ovale, Meloni appelle à œuvrer pour ne pas diviser l’Occident et propose une « réunion entre les dirigeants américains et européens ». Lors de son discours de remerciement du CPAC 2025, celle qui doit chercher constamment le point d’équilibre entre les deux rives déclare : « Si l’Occident ne peut exister sans l’Amérique, l’Occident ne peut exister sans l’Europe ».
L’Axe occidental Rome-Berlin
Lors du sommet de Davos, les principaux médias français ont présenté le président français comme le nouveau général de Gaule, celui qui a « mis Trump en difficulté ». Or, ici, nous sommes totalement dans le récit et non dans l’analyse, car, dans le même temps, Meloni et Merz tempéraient ses rodomontades par des déclarations contraires. Du côté de la cheffe du Conseil italien, on évoquait ce risque que des « initiatives de certains pays européens aient été interprétées comme anti-américaines, ce qui n’était manifestement pas l’intention[11] ».
Plus préoccupant pour la France, ces déclarations annoncent l’éloignement de l’Allemagne et de la France, tandis que l’alliance italo-allemande se renforce. Bild, le tabloïd le plus vendu d’Allemagne, a salué cette nouvelle alliance, écrivant : « Merz sait que, pour que l’Europe ait voix au chapitre sur la scène internationale, elle a besoin de partenaires solides à ses côtés. Contrairement à la France, l’Italie est aujourd’hui un pays doté d’un gouvernement stable et d’une économie florissante. Que de changements ! » Accompagné de son gouvernement, le 23 janvier 2026, l’ancien cadre de BlackRock s’est rendu à la Villa Doria Pamphilj, à Rome, pour signer un « plan d’action » commun. Cette rencontre bilatérale fait suite à de nombreux désaccords entre la France et l’Allemagne (projet avion de combat SCAF, blocage des actifs russes gelés pour financer l’aide à l’Ukraine, Mercosur, etc.). Dans le Daily Telegraph, un diplomate européen déclare : « Berlin a besoin de partenaires avec lesquels elle peut collaborer. Peut-elle collaborer avec Macron actuellement ? Pas vraiment. Il quitte bientôt ses fonctions et la France est instable. Les Allemands détestent l’instabilité.[12] » En privé, des responsables italiens témoignent d’un « nouveau centre de gravité au sein de l’UE ».
« Le président français, affaibli à domicile, est désormais vu comme dépourvu de marge de manœuvre politique, écrit Elsa Conesa pour Le Monde. En face, qu’il s’agisse des relations avec les États-Unis ou de l’avenir de l’UE, Giorgia Meloni et Friedrich Merz partagent, malgré des différences d’approche, des intérêts communs. » Cette rencontre de Davos a permis aussi de rappeler l’atlantisme des deux pays : « Les deux dirigeants, qui l’un comme l’autre revendiquent des « relations historiquement privilégiées » avec les États-Unis […]. Giorgia Meloni a même souhaité que le président américain reçoive le prix Nobel s’il parvenait à instaurer la paix en Ukraine.[13] » Michele Valensise, ancien ambassadeur italien à Berlin explique alors que « l’Italie et l’Allemagne veulent ramener la crise dans le cadre où elle pourrait être résolue : celui de l’Alliance atlantique, avec un logiciel où les États-Unis demeurent des alliés tant que l’OTAN existe ».
Fortement dépendantes des exportations, les « deux principales nations industrielles d’Europe » ne peuvent pas se permettre de braquer le pays de Trump, ou de s’opposer aux traités de libre-échange en cours à l’UE – cas récents du Mercosur et de l’Inde. « Je ne comprends absolument pas qu’il existe encore des forces politiques en Europe qui veulent empêcher [l’application de l’accord] », se permit de dire Merz, comme une attaque déguisée envers la France. Par le passé, l’Allemagne se serait traditionnellement tournée vers la France aux moments décisifs pour définir les orientations de l’UE. Il est donc significatif que Merz s’allie désormais à Meloni dans sa volonté de faire progresser les priorités européennes fondamentales en matière de commerce, d’industrie, de défense[14] et de relations avec les États-Unis.
Ce rapprochement n’a rien de surprenant. Berlin et Rome veulent peser davantage ensemble pour réorienter la politique européenne, notamment en privilégiant désormais des axes bilatéraux efficaces. Un récent document consulté par Reuters nous renseigne sur la volonté italienne de contrer l’influence croissante de la Chine sur les prix mondiaux. Rédigée, dans le cadre de ce sommet intergouvernemental italo-allemand, la question de mainmise des Chinois sur terres rares fut abordée. « Nous ne pouvons pas accepter que la Chine soit la seule à décider du prix des matières premières », a déclaré le ministre italien des Affaires étrangères Antonio Tajani. Principales puissances manufacturières de l’Europe, l’Allemagne et l’Italie se doivent de s’emparer de cette question si essentielle pour les technologies de défense, du spatial, et autres (Semi-conducteurs, énergies renouvelables, batteries, etc.).
Une France sous domination
Concernant le Groenland et la pseudo-résistance du Président Macron, voir des journalistes ou des intellectuels encore penser que Paris pourrait devenir la capitale de l’Europe – comme au temps de Napoléon – provoque au minimum un rire moqueur, si ce n’est du mépris pour cette incapacité à voir le réel tel qu’il est. Le seul point positif concerne la prise de conscience massive du comportement américain vis à vis de ses vassaux – chose dénoncée depuis des décennies par des courants comme la Nouvelle Droite ou le camp souverainiste français.
S’en prendre à Macron est une chose ; comprendre ce dont il est le produit en est une autre. Au XIIIe, les Américains ont conquis l’Ouest ; au XIXe, ils ont conquis l’Amérique du Sud ; au XXe, ils ont conquis l’Europe. Lors de cette dernière conquête, ils sont tombés sur deux os : la France gaulliste et la Russie communiste puis poutiniste. En pleine Seconde Guerre mondiale, on sait l’inimitié que porta Franklin Delano Roosevelt à Charles De Gaulle. En 1944, une véritable course de vitesse s’engage entre les commissaires de la République nommés par Londres et les administrateurs militaires américains (AMGOT, projet d’un État de « Wallonie », billet drapeau) pour remplacer les préfets de Vichy. La France échappe à cette nouvelle occupation, que vont connaître l’Italie et l’Allemagne. Cela va marquer ces pays au fer rouge.
Après le retour du général en 1958, la politique étrangère de la France dérange pour plusieurs raisons : le retrait de l’Otan et la bombe atomique. Dans les années 1960, ses adversaires affirment que le général veut quitter l’Otan (et donc l’« Occident » et le « Monde Libre ») pour rejoindre le Pacte de Varsovie[15] – cette qualification de « pro-russe » aura de l’avenir. Si on fait un saut jusqu’à Valéry Giscard d’Estaing, on voit le début de la fin de cette politique d’indépendance impulsée par le général. Premier secrétaire général de l’UDF, Michel Pinton expliquait que l’ancien président, peu après sa première élection de 1974, lui avait dit qu’il fallait apprendre aux Français que « la France n’est pas exceptionnelle ».
Depuis la IVe République, la manipulation américaine de la classe politique française est un fait indiscutable. On peut bien sûr citer la création la French-American Foundation, inaugurée en 1976 par Giscard et Gérald Ford – la liste des « young leaders » ne laisse pas l’ombre d’un doute sur l’importance de ce lien transatlantique. On peut aussi se référer aux documents déclassifiés américains, où l’on découvre le témoignage du diplomate Wells Stabler affirmant qu’il distribuait aux politiciens français, de droite et de gauche, des enveloppes pleines de billets. Henry Kissinger disait bien : « Les États-Unis sont les plus puissants parce qu’ils cherchent les traîtres à leur propre nation pour les punir et cherchent les traîtres des autres nations pour les exploiter. »
Depuis, la « dérive atlantiste » a bien été documentée par de nombreux livres : L’ami américain d’Eric Branca, La France atlantiste d’Hadrien Desuin, La face cachée du Quai d’Orsay de Vincent Jauvert. Cet atlantisme s’est notamment ripoliné en un européisme forcené, sur fond de croyance religieuse au couple « franco-allemand ». Les années 2010-2020 sont emblématiques de la germanophilie de la classe dirigeante politique et économique français. L’un des défenseurs les plus en vue du « modèle allemand » est Alain Minc. La quatrième de couverture de son livre Vive l’Allemagne ![16] est éclairante : « L’Allemagne est désormais, à mes yeux, le pays le plus démocratique et le plus sain d’Europe. (…) Mais prisonniers de leur pessimisme et de leur anti-germanisme primaire, les Français croient le succès allemand irréversible et menaçant. Rien n’est plus faux. »
Paris ne sera pas la capitale de l’Europe
L’idéal visant à faire de l’Europe une France en plus grand, avec comme capitale Paris, s’éloigne de plus en plus. Plus grave, notre influence ne cesse de baisser. Économiquement, la France a dû céder devant le Mercosur ; géopolitiquement, l’Allemagne et l’Italie se sont rapprochées ; militairement, les pays européens ont choisi la protection américaine ; culturellement, l’Europe est devenue anglo-saxonne avec l’anglais comme lingua franca.
Une question nous vient : le temps du divorce est-il venu ? 63 ans après la signature Traité de l’Élysée, entre le général de Gaulle et le chancelier Adenauer, la relation entre les deux « moteurs » de l’Union achoppe toujours sur la même question : la relation entre l’Union et les États-Unis. Mais le pari du général est perdu. Le souhait d’indépendance pour la France est rejeté au profit d’un lien transatlantique pour l’Allemagne et l’Italie. Seuls les Français rêvent d’une alliance exclusivement européenne dominée par Paris. En face, les autres européens – notamment les Baltes ou Pologne – veulent absolument rester dans l’OTAN pour garder le lien avec les USA et refusent toute hégémonie française.
Il ne reste à la France que sa puissance militaire et sa dissuasion nucléaire. Mais pour combien de temps ? Des pourparlers ont déjà commencé et l’Allemagne n’espère qu’une seule chose : un « partage européen », ce qui réduirait nécessairement la position de la France. Bien que je sois Européen, je suis avant tout Français. On ne peut tolérer un tel déclassement et une mise sous tutelle. L’Allemagne fait ce qu’elle a à faire. Dont acte. Mais la France doit changer drastiquement son regard pour son voisin d’outre-Rhin. Le « couple franco-allemand » est mort. A nous d’intégrer ce constat et cette nouvelle concurrence dans notre analyse politique, sans animosité mais sans irrénisme.
[1] Arnaud Orain, Le monde confisqué : essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Flammarion, 2025.
[2] Propos recueillis par Frédéric Manzini, « Nous entrons dans le capitalisme de la finitude », site internet Philonomist, 5 février 2025.
[3] Voir l’article Marc de Sovakhine sur le site de Quartier Général et intitulé « De la pax americana à la pax germanica : l’Union européenne sera allemande ou ne sera plus », du 5 février 2026.
[4] Les Etats-Unis constituaient encore en 2025 son premier débouché commercial (10% de ses exportations).
[5] Bruno Alomar, « Comment l’Allemagne est en train de prendre le pouvoir sur les questions de défense en Europe », Le Figaro, 14 février 2026.
[6] Son slogan de campagne pour les élections européennes des 8 et 9 juin 2024 était « L’Italie change l’Europe. »
[7] Benoît Bréville, « Le modèle Meloni », Le Monde diplomatique, numéro de juillet 2023.
[8] Le 23 mai 2024, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, lui a délivré son certificat de bonne conduite, en assurant que Giorgia Meloni « est clairement proeuropéenne ».
[9] Olivier Tosseri, « Giorgia Meloni, la funambule de la relation transatlantique », Les Echos, 4 mars 2025.
[10] Expression d’Andrea Colombo dans « Trump day, Meloni si inchina all’imperatore », Il Manifesto, 19 janvier 2025.
[11] Marius Bocquet, « Groenland : Merz, Meloni, Macron, le duel des stratégies face à Trump », La Tribune, 19 janvier 2026.
[12] The Daily Telegraph, « Meloni exclut Macron du moteur de l’Europe », The Daily Telegraph, 2 février 2026.
[13] Elsa Conesa, « L’Allemagne se rapproche de l’Italie alors que des désaccords l’éloignent de la France », Le Monde, 24 janvier 2026.
[14] Les détails de cet accord restent à préciser, mais Rheinmetall (Allemagne) et Leonardo (Italie) ont déjà une coentreprise pour la construction de chars et autres véhicules militaires.
[15] On se souvient du film L’Étau d’Alfred Hitchcock.
[16] Alain Minc, Vive l’Allemagne !, Grasset, 2013.



