Rechercher
Filtres
Le magazine des idées
Antifa Clément Méric

Saint Clément Méric, comédien et martyr. De quoi les antifas sont-ils le nom ?

Vendredi 4 juin s’est joué le dernier acte du procès en appel de l’affaire Méric. Esteban Morillo et Samuel Dufour, anciens skinheads d’extrême droite, comparaissaient pour une rixe ayant coûté la vie au militant antifa Clément Méric, le 5 juin 2013. Sans surprise, les chefs d’accusation furent confirmés, bien que les peines aient été légèrement réduites. Retour sur l’affaire Méric, symbole de l’antifascisme et mythe mobilisateur.
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur whatsapp
Partager sur telegram
Partager sur print

C’est finalement aux yeux de la justice républicaine et de la presse bobo que l’affaire reste la plus simple. L’affaire Méric est un crime de lèse-majesté. Clément Méric, c’est le « bon élève » de l’école de la République : de race noble, militant de gauche et végan avant de devenir antifa, pétri de bons sentiments et doté d’un haut sens moral, lancé dans de prestigieuses études au sein de l’une des institutions les plus représentatives de la reproduction sociale des élites et de l’entre-soi politico-médiatique (Sciences Po).

Esteban, c’est le cancre, le gamin grossier né à Cadix qui, une fois arrivé en France, rejette le moule républicain, se rase le crâne et emmerde le système. L’immigré qui fait le choix de l’extrême droite plutôt que de la société ouverte, le travailleur qui rejette la gauche des syndicats et des partis. Dans ce jugement de caste, Esteban a doublement tort : pour avoir levé la main sur un seigneur, mais surtout pour ne pas avoir été conforme aux préjugés de la culture dominante. Sentence d’autant plus attendue qu’une certaine bourgeoisie de gauche, qui se berce d’illusions, s’acharne à voir dans la mouvance antifa non pas seulement un rempart républicain contre les idées d’extrême droite, mais également la poursuite de leurs engagements de jeunesse. Pour cette bobocratie, Méric est leur enfant, terminologie d’ailleurs reprise par l’impayable Claude Askolovitch dans Vanity Fair (invité à discuter autour d’un foie gras avec les parents de Clément Méric, cela ne s’invente pas1!)

Le modèle de l’« antifa leucémique »

Rien de surprenant si cette partialité dans le traitement médiatique de l’affaire a déchaîné les passions à droite. Bruno Lafourcade aura d’ailleurs eu ce bon mot : « La première fois de sa vie que Clément Méric a rencontré un ouvrier, il en est mort. » Sans forcément se prononcer sur l’exactitude de cette phrase (il y a des prolétaires dans la mouvance antifa), elle illustre complètement le « ressenti » de ceux qui ont pu côtoyer Clément Méric et ses semblables.

Méric, c’est ce petit péteux qui paradait dans les manifs, jugeant les autres, à qui il ne se privait pas d’imposer des politiques dont il n’a jamais eu, par son milieu, à subir les conséquences ; c’est cet antifa souffreteux et malade, dont le militantisme n’aura guère consisté qu’à agresser violemment ses ennemis politiques. Toujours en bande, jamais seul. Fort avec les faibles et faible avec les forts, tant dans la rue que dans les amphis.

À la longue, Clément Méric est devenu, à raison, pour nombre de militants de droite, le visage de tout ce que l’antifascisme incarne de faux, de prétentieux, d’insupportable. Tant et si bien qu’il a fini par quitter le domaine de la réalité, celui de l’ennemi-militant, pour atteindre celui de la figure méprisée et de la diabolisation. Par la formule d’« antifa leucémique », ses adversaires l’ont immortalisé. C’est du reste ainsi qu’on imagine à droite les militants de gauche, autant de clones de Clément Méric. L’antifa ? Un bourgeois blanc des grandes écoles. Ce faisant, on va un peu vite avec la réalité du terrain, sociologiquement plus complexe. Qu’importe ! Au prétexte que l’antifa est une créature faiblarde, si jamais il prend le dessus dans la rue, c’est uniquement parce qu’il est soutenu par les institutions, dont ses parents sont le parangon et lui le rejeton. Raisonner ainsi, c’est passer à côté du sujet. La diabolisation mène au complotisme et donc à l’impuissance.

Saint Méric

Difficile de porter un jugement rationnel sur Clément Méric quand son effigie est placardée partout, drapeaux, affiches, slogans ; quand son nom est brandi par les médias dès qu’il est question d’antifascisme ; quand son prénom a ringardisé l’exotique Che Guevara.

Il y a là quelque chose qui relève du culte de la personnalité. La difficulté à porter un regard objectif sur Clément Méric vient de là. Si l’on ne peut s’empêcher de céder à l’émotionnel et d’en faire le visage de l’antifascisme, c’est avant tout parce que sa mort a été transformée en événement religieux par les antifas eux-mêmes.

Car commémorer Clément Méric est devenu la pierre angulaire du militantisme antifa français.  Son nom a rapidement éclipsé toutes les autres victimes du fascisme traditionnellement célébrées par la mouvance antifa (Dax, Carlos Palomino, etc.)

Chaque année, l’anniversaire de sa mort est le point d’orgue de la grande manifestation unitaire du 5 juin, sous les auspices de l’Action Antifasciste Paris-Banlieue (AFA-PB). C’est aussi l’occasion d’un match mémoriel par le Ménilmontant Football Club 1871 qui tient plus du meeting politique que de l’événement sportif.

Un chemin de croix

Chaque étape du procès Morillo-Dufour fut une occasion pour les antifas parisiens d’apparaître dans les médias et de rappeler que leur combat est celui de Méric – qui n’était pas un bourgeois. La preuve : il détestait la police et le gouvernement. Quant à ses luttes, n’étaient-elles pas révolutionnaires (comprendre marxistes) ? N’est-ce pas du reste pour les poursuivre que des antifas ont tenté de brûler des policiers ?

Bref, Méric est le martyr parfait : figure consensuelle, issue de la bourgeoisie intellectuelle comme nombre de cadres politiques, il était l’ami de tous, de toutes les mobilisations. Dans la martyrologie antifasciste, sa faiblesse physique n’est finalement qu’une preuve de plus de son héroïsme : il se sacrifiait malgré les risques, malgré son infirmité. Un saint. Quand les antifas parlent de « Clem’ », c’est de manière presque christique. Dans un milieu underground où la lutte est tout, affirmer que Clément est mort pour nous montrer qu’il fallait lutter revient à dire : « Clément est mort pour nous sauver. »

La réécriture de l’histoire des antifas au prisme du martyr de Méric, pur et innocent, permet de légitimer la violence future en occultant celle passée. Si les antifas de France militent, c’est en souvenir de Clément Méric. Pareillement, si l’AFA occupe la première place dans cet ordre, c’est parce que ses membres sont avant tout « les amis de Clém’ », les témoins de son martyr, seuls légitimes pour répandre la bonne parole et organiser les manifestations unitaires. Une exception, la manifestation du 5 juin 2016 sera cooptée par la mouvance autonome et donnera lieu à un violent affrontement avec les forces de l’ordre – en l’absence de l’état-major de l’AFA due à l’affaire du Quai de Valmy (l’agression ultra-violente de deux policiers par des antifas, dont Antonin Bernanos). Face à ce fiasco, les « amis de Méric » resserreront la vis et l’AFA reprendra définitivement le contrôle de ces rassemblements.

Les apôtres de Clément

On verra aussi la « veuve » Méric prendre la parole chaque année devant des parterres de militants en transe pour les exhorter à ne jamais abandonner la lutte. Même Antonin Bernanos, le gourou de ce petit clan (l’AFA recrute peu et ne compte que quelques dizaines de militants), doit en partie son statut prééminent grâce à la proximité de sa mère avec les parents de Méric, malgré la campagne menée pour le médiatiser auprès de la presse bourgeoise. Après tout, Askolovitch, toujours dans Vanity Fair, s’est bien lamenté de cette France « hypocrite » qui pleure Clément tout en condamnant son frère de lutte Antonin. On a donc là affaire, dans l’écosystème du quartier de Ménilmontant, à une véritable aristocratie militante, reposant tout autant sur des bases familiales que sacrées, le statut supérieur découlant d’un mythe révélé à une poignée d’élus. Et forts de ce mythe, les gardiens du temple exhortent le reste de la masse militante.

À écouter les militants antifa durant les deux procès, on aurait presque pu croire que la seule chose qui les a finalement poussés à la violence de rue, c’est le sacrifice de Clément. Pour leur combat politique, il est capital que Clément Méric ne soit pas décédé dans une simple bagarre de rue entre extrêmes. Il faut au contraire que cela ait du sens, que ce soit un assassinat. Pour être un martyr, il faut qu’on l’ait délibérément tué. Un assassinat prémédité, avec arme, et un commanditaire, au-dessus des hommes de main, Esteban Morillo et Samuel Dufour. Ce commanditaire, c’est Serge Ayoub, la caricature, l’ogre fasciste, dont la non-présence au procès a enragé les antifas.

Il faut bien comprendre que, pour les militants de l’AFA, il n’y a aucune contradiction vis-à-vis du discours ACAB (All cops are bastards), de l’affaire Bernanos et de leur défense des délinquants. S’ils se sont constitués parties civiles lors du procès, ce n’est pas pour être du côté de la justice bourgeoise, c’est pour que celle-ci reconnaisse la « Vérité », grave dans le marbre leur récit et légitime leur combat sacré.

À violent, violent et demi

Les discours victimaires et les postures innocentes n’ont d’ailleurs pas empêché d’exercer parallèlement une sauvagerie similaire. Des militants de l’AFA ne sont-ils pas en instruction pour avoir agressé Alexandre Eyraud (impliqué puis innocenté dans l’affaire Méric) en 2015 ? Quant à ceux qui se sont portés parties civiles contre les skinheads, ils ont continué l’activisme violent : deux d’entre eux, Aurélien Boudon et Steve Domas, se sont fait remarquer ces dernières années. Le premier, qui affecte une façade respectable d’enseignant syndicaliste à SUD, a agressé le 11 novembre 2018 le journaliste Vincent Lapierre, qui finira la tête en sang. Quant à Steve Domas, ancien ultra du virage Auteuil, il est arrêté et placé en garde à vue le 25 février 2017 suite à l’attaque de la terrasse d’un bar du 5arrondissement de Paris.

Et alors ? Un saint est mort et il convient de le venger. Tout militant de droite abrite potentiellement un Serge Ayoub. Disant cela, il ne s’agit pas de se hasarder à des raccourcis problématiques et d’affirmer que Clément Méric, issu de la noblesse bretonne, soit un martyr vendéen, ou l’AFA une secte animée par « des idées chrétiennes devenues folles ». Il est cependant capital de noter, pour comprendre la mouvance antifa, que les symboles de celle-ci puisent dans une martyrologie bien distincte des canons de la gauche classique. L’AFA existe maintenant depuis plus de dix ans, et le symbole de Méric est l’un des piliers qui continuent d’assurer sa cohésion, dans un environnement prompt aux scissions et aux dissolutions.

1. « Clément Méric : Connaît-on un jour ses enfants ? » par Claude Askolovitch dans Vanity Fair, 04 juin 2018

Laisser un commentaire

Sur le même sujet

Actuellement en kiosque

Dernières parutions - Nouvelle école et Krisis

Les dates à retenir

Pas de nouveaux événements
S’abonner à la newsletter