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Charles III (roi du Royaume-Uni)

Sa majesté Charles III, vice-roi de l’écologie

Le nouveau roi n’est pas seulement l’héritier de la couronne britannique, c’est le premier des écologistes outre-Manche. Un écologiste en kilt – ce qui ne devrait pas déplaire à Sandrine Rousseau – et en velours côtelé – ce qu’elle ne saurait tolérer. Pétri de tradition, ses compatriotes l’ont surnommé « le prince vert ». Mais il sera un roi neutre – et pas seulement en raison de son empreinte carbone. Ainsi le veut la monarchie britannique.
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Les démocraties ne font pas vendre du papier. Les peuples les boudent et leur préfèrent la chronique mondaine des têtes couronnées qui monopolisent la une des gazettes friandes de scandales bon marché, de mésalliances roturières, de ragots de palais dignes d’une émission de télé-réalité. Pour parler comme le très ambigu et très sérieux Roland Barthes, le Roi-Dieu est devenu dans nos monarchies laïcisées un Roi-Objet à la divinité renflouée. Roi-objet et Reine-Poupée, tous deux victimes d’une dévotion anthropophage de la part d’un public avide de révélations monégasques. En somme, la monarchie ravalée au rang d’un épisode des Marseillais à Miami ou des Ch’tis à Monte-Carlo.

Tout cela n’est que trop vrai. Il y a néanmoins dans le principe monarchique quelque chose qui ne veut pas mourir, quelque chose d’indémodable qui rappelle la fascination des enfants pour les contes de fées – et n’en est peut-être que le prolongement adulte. On touche ici à l’inconscient collectif des peuples et aux grands archétypes qui en irriguent l’imaginaire. Pour s’en faire une idée, il suffit de comparer le Royaume-Uni et la France, où la République, orpheline de la monarchie depuis 150 ans (et du roi depuis 230 ans), n’a jamais suscité un tel engouement. Trop austère, trop désacralisée, trop donneuse de leçons.

Tu seras un homme, mon fils !

L’Angleterre n’a pas connu ces aléas historiques. Certes, elle est rentrée dans le rang au XXe siècle, mais, à défaut de continuer à y fabriquer des Rolls-Royce tape-à-l’œil et des Jaguar suprêmement élégantes, elle roule toujours à gauche au grand dam de l’agent de la circulation européen qu’elle a congédié en 2016 dans un geste churchillien. Une île reste une île, surtout quand il y en a plusieurs. Curieux pays qui a su conserver, comme nul autre, le sens des traditions, en les assortissant, il est vrai, d’une propension déroutante au mauvais goût importé d’Amérique du Nord dont la Grande-Bretagne est la tête de pont en Europe. C’est qu’on ne fait pas les choses à moitié sur les bords de la Tamise et du Loch Ness. Ou le chic, ou le choc.

Avec Charles désormais le Troisième, c’est l’assurance que quelque chose de l’Angleterre a survécu aux assauts de la modernité, tant tout, en lui, a su rester so british. Il a été formé à bonne école, celle de lord Mountbatten, son grand-oncle paternel, dernier vice-roi des Indes, et de sir Laurens Van der Post, héros de la Seconde Guerre mondiale, disciple de Carl Gustav Jung, dont les aventures inspirèrent le film Furyo. Un bon début dans la vie pour celui qui avait d’abord essuyé les bancs en bois dur des collèges gothiques briqués, en particulier ceux d’Écosse, moyennant châtiments corporels et douches glacées. Les fameuses douches écossaises.

L’éducation spartiate, le passage par la Royal Air Force, les mocassins vernis à pompons et les immuables tissus écossais. Jusqu’aux oreilles décollées. Ah, on les a souvent raillées, ces oreilles immenses, dignes d’un éléphant d’Afrique, qui battent au vent comme des volets décrochés. Avec cela, une trompe majestueuse en guise de nez. On conçoit qu’à sa naissance, son père l’ait comparé à un plum-pudding. Immangeable ! Difficile, sur une photo officielle, de ne pas le prendre pour le majordome de la famille royale.

Mal-aimé pour avoir épousé celle qu’il n’aimait pas, l’ancêtre de Lady Gaga, la reine des midinettes, Diana Spencer, devenue Lady Diana (Lady Di pour les groupies). Cette Diane si peu chasseresse, sinon de paparazzis et de milliardaires levantins. Il était jeune, timide et rougissant. Elle était fraîche, maladroite et déjà perfide. Il fuyait les caméras, elle courait après elles, comme une vulgaire Meghan Markle. Mais sa mort brutale est venue sceller une rupture déjà consommée.

Le saint-bernard des espèces menacées

Charles a failli passer sa vie à l’ombre des chapeaux de sa mère, la reine Elizabeth, couronnée quand il avait trois ans. Il n’aurait été que duc de Cornouailles, prince d’Écosse et seigneur des Îles. Une avalanche de titres, mais toujours pas de couronne. Il n’a pas attendu de la ceindre, tardivement, à l’âge de 73 ans, pour devenir vice-roi de l’écologie. Une nouveauté chez les Windsor, réduits par la force des choses aux inaugurations florales et aux activités caritatives. La philanthropie, c’est tout ce qui reste aux rois quand il ne leur reste plus rien. Ainsi vont, en démocratie, les monarques constitutionnels, dont Charles Baudelaire disait que, privés de souveraineté, ils étaient pareils à des automates dans un hôtel garni. Rageur, le poète ne pouvait connaître le prince de Galles, saint-bernard des espèces menacées, des Inuits aux « Froggies », ces Français mangeurs de grenouille et de fromages au lait cru – son péché mignon.

Le vrai royaume du nouveau roi n’est pas tant la couronne britannique que le monde, qu’il a arpenté en châtelain et en gentilhomme. On l’a surnommé le prince vert. Charles le Vert, fermier, jardinier, botaniste, conservateur hostile aux « néo-cons », mais pas à Volodymyr Zelensky, spécialiste d’art sacré, contempteur acharné de l’Union des rationalistes athées et de l’architecture contemporaine, lui qui a dit qu’à Londres, « les architectes ont fait plus de mal que la Luftwaffe pendant la guerre ».

L’écologie en kilt et velours côtelé

En matière d’écologie, c’est l’antidote à Sardine Ruisseau. Rien de ce qui est antimoderne ne lui est étranger. En lui se rencontrent la philosophia perennis, la philosophie éternelle, et l’hypothèse Gaïa, la terre comme organisme vivant. Il n’y a qu’en Grande-Bretagne qu’on trouve de tels personnages. L’écologie en kilt et velours côtelé.

Sa devise – « Ich dien » (je sers) – est si peu anglaise qu’elle est restée écrite en allemand, l’Union Jack ayant tendance à conjuguer le verbe « servir » dans sa forme pronominale : je me sers (et éventuellement : tu me sers). Comme dit Lord Cutler Beckett dans Pirate des Caraïbes, la devise au pays de la City, mélange de lords devenus commerçants et de commerçants devenus lords, la devise donc, ce sont les devises.

Charles est fait d’un autre bois, lui qui a lancé un peu partout dans le monde des programmes de reforestation. Comment ne pas songer à Elzéard Bouzier, le magnifique personnage de Jean Giono dans L’Homme qui plantait des arbres ? Un arbre ! Mon royaume pour un arbre ! On se souvient que le roi Charles X, chassé du pouvoir lors des « Trois Glorieuses », en 1830, et bientôt emporté par le choléra, dira « préférer scier du bois que de régner à la façon du roi d’Angleterre ». Il avait tort. Charles scie du bois à bon escient dans sa vaste ferme bio, où il a fait revivre quantité d’espèces rustiques, des vaches Shetland aux bœufs Aberdeen-Angus en passant par les brebis Suffolk, le tout sans OGM, sa bête noire.

Réduire l’Angleterre en esclavage, mais pas les Anglais

Tout ce qui monte converge, disait un peu naïvement le père Teilhard de Chardin. Ainsi de Charles, qui cherche dans toutes les grandes traditions le noyau commun de lumière. Il le trouve dans l’art sacré, du temple cambodgien d’Angkor Vat au Parthénon, de la mosquée de Lahore à la cathédrale de Chartres, là où est conservée cette « grammaire de l’harmonie » qui lui est si chère. Un « fil d’or » qui relie toutes les grandes traditions à une époque, la nôtre, où les guerres de religion sont de retour, n’en déplaise au syncrétisme vieux jeu d’un aristocrate dépassé par la violence légitime des hommes.

Astreint à la neutralité, le roi Charles n’aura pas la liberté du prince de Galles. Il le sait. Il s’est néanmoins glissé dans son rôle non en comédien, mais en serviteur qui tient dans ses mains l’unité d’un royaume et d’un Commonwealth qui battent de l’aile sous la pression d’un wokisme qu’il n’a pas non plus vu venir.

Alors, bien sûr, toutes ces grandes qualités et ces petits défauts ne me feront pas aimer l’Angleterre qu’Henri Béraud voulait non sans raison réduire en esclavage, mais envier sa monarchie, oui, assurément.

Paul Morand, qui était anglophile, anglomane, anglolâtre, résumait ainsi sa vie dans son génialissime Journal inutile :

« Résumé de ma vie :

1°) les Anglais sont les seuls étrangers possibles,
2°) il y a encore des Anglais, mais plus d’Angleterre.
Ceci est le fruit de 70 ans d’expérience anglaise. Amen ! »
Le portrait de Charles III tout craché.

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